CHAPITRE DEUXIEME
eu étaient préservés, mais loiu de compatir à la détresse générale, ils l'escomptaient, ils en profitaient pour vendre leurs denrées à des prix exorbitants. Les pauvres, dépourvus d'argent ne pouvaient payer ces achats qu'en un travail quelconque exécuté dans un temps laissé libre par les lourdes corvées. Combien de figures mornes, exténuées de fatigues et de soucis, ou encore stupéfiées par l'excès de misère et d'indigence! A chaque pas, des squelettes en haillons imploraient du pain et un répit à leurs excessifs travaux. Quelques-uns, mieux traités, reconnaissaient cette faveur du maître en espionnant leurs pareils. Enfin les déshérités, les opprimés sans merci souffraient en silence et couvaient en eux des projets de représailles.
Comme M"® Bagréeff qui allait secourir ces mal- Iieureux traversait les villages* les femmes arrivaient en foule; et au risque de se faire écraser par les roues, quelques-unes jetaient leurs enfants dans la voiture en s'écriant éperdues: «Prenez-les et les nourrissez.» Ce trait suffit à peindre l'extrême détresse des pauvres Ukrainiens, pour qui connaît Tafifection passionnée que les mères portent à leurs enfants , et leur crainte de s en séparer.
M"^ Bagréefl* recueillit ces enfants, et promit aux mères de les leur rendre, quand les mauvais jours seraient passés. La nécessité de i)ourvoir aux besoins de ces petits êtres, lui donna l'idée des crèches et des salles d'asile, institution peu ancienne en Occident et tout à fait inconnue alors en Russie. De retour au manoir après cette première visite, elle disposa sans délai des provisions de blé et de farine pour secourir
les pauvres; bœufs et moutons furent tués afin qu'on en distribuât la viande aux paysans, qui reçurent également des concombres salés, des betteraves et de la choucroute: ces légumes ainsi préparés sont des aliments antiscorbutiques. L'intendant réservait sans doute ces denrées pour le commerce, ou pour lui, se proposant de les consommer en compagnie de ses intimes, au son de la guitare et des chansons, tandis que d'un autre côté, parmi les serfs, c'était un concert de corps de bâton et de cris plaintifs.
L'argent même que M*"® Bagréeff avait économisé en voyage, comme celui qu'elle trouva dans la caisse du bien, fut employé à Tachât d'un certai» nombre de bœufs, distribués à ceux qui avaient perdu de ces bêtes, en proportion du dommage supporté. L'ancien hôpital, dans un état ruineux, fut réorganisé. Mais le nombre des lits qui s'y trouvaient était insuffisant; en outre, au fléau du scorbut s'étaient joints le typhus et des ophthalmies aiguës. Le médecin, dans Timpossibilité de voir chaque jour un à un plus de deux cents malades dispersés dans trois villages et une centaine de chaumières, avait établi, au milieu de chacun de ces groupes considérables d'habitations, des ambulances ou hôpitaux provisoires, dans lesquels il surveillait à la fois l'administration des médicaments et l'équitable répartition des vivres nécessaires à ces gens épuisés de force. La religion ne manquait pas de consoler les mourants à leur chevet.
La charité de M°*® Bagréeff et le zèle du médecin arrachèrent de nombreuses proies au fléau. Trois mois s'étaient à peine écoulés que la redoutable maladie dis-