‹ Un portrait russeChapitre 16 sur 143 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

parut, et ceux qui en étaient atteints étaient sûrs de la guériaon. C'est ainsi que la reconnaissance et Tespoir germèrent et refleurirent dans ces natures endurcies et désolées. Une messe solennelle fut dite après laquelle on chanta un Te Deum d'action de grâces pour cette délivrance. L'église et l'enceinte extérieure de Téglise étaient combles: la foule, pâle et languissante encore, était inclinée et recueillie, et priait avec ferveur. Quand à la fin de l'office, M"*® Bagréeff s'adressant à eux, leur pi*omit son aide et sa protection désormais en échange de leur obéissance, tous tombèrent à genoux: «Nous te le jurons», s'écrièreut-ils d'une voix unanime, «notre mère et notre ange tutélaire; nous te serons dociles comme tes enfants et tes serviteurs; chassez celui (l'intendant) qui nous tuait corps et âme. Reste parmi nous; sans toi et ce bon Nemetz (Germain), nous aurions péri comme des chiens affamés et galeux.»

Ces sacrifices, on le conçoit, firent une brèche aux finances de M"*« Bagréeff; il fallut prélever une forte somme sur le fonds de roulement (fundus instructus) du bien même, dans l'espérance toutefois que les prochaines récoltes, riches de promesses, couvriraient ces avances.

Eh! bien, par la pensée, figurez-vous des milliers de domaines comme celui-là, mais avec des maîtres bienfaisants de moins; vous voyez l'état précaire et abject des payans russes. Partout des intendants rapaces qui trahissent les meilleures intentions du gouvernement, et qui, par exemple, fournissent de l'orge, de l'avoine ou un méteil inférieur, au lieu de bon seigle, à ces gens de la glèbe qui, dans les années de disette, vont réclamer

à titre de prêt ou de don, au grenier commun , rejj par le fruit de leurs propres sueurs, de quoi se sustenter. Ajoutez la bastonnade traditionnelle dont ne se fonhpas faute bien des seigneurs envers les serfs , et étonnlizvous que dans des circonstances aussi graves que celle d'à présent, on en arrive à une guerre intestine, j'allai^ dire civile. La corruption raffinée en haut, la convoi-.tise brutale en bas, l'esprit invétéré de mutinerie dans V l'armée, voilà Tétat moral de cette société. Le tzar humain qui décrète l'émancipation des serfs vaut mieux que l'aristocratie de son peuple. Ce progrès se fera, mais non sans quelques soubresauts. Il n y a plus de vieux parti moscovite entiché de prétentions et de privilèges surannés; mais il y a un jeune parti socialiste, léger,- ivre d'utopies, impatient d'autorité, et qui peut mettre la Russie à feu ... et bientôt à sang.

En se rendant à Saint-Pétersbourg, M'"*' Bagréeff passa par Karkoff, où elle visita le bien de son mari, sur son invitation. Là aussi il y avait de la misère, moins cependant qu'à Bouromka; mais comme elle n'avait pas le droit de donner des ordres, elle se contenta de soulager les plus pauvres serfs par des aumônes. Elle gagna ensuite Moscou , et arriva à Saint- Pétersbourg en août 1842. M™® Bagréeff y trouva son mari qui s'efforça de lui plaire, et elle embrassa son fils, devenu officier de la garde impériale, dans l'effusion d'une tendresse infinie.

Des discussions d'intérêt s'élevèrent sur le domaine de Bouromka entre M. Bagréeff qui ne voulait pas rendre de comptes, et sa femme qui, pour cette raison, crut devoir quitter le toit conjugal, en déclarant que

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