‹ Un portrait russeChapitre 17 sur 143 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

désormais elle se chargeait de la gestion de ses terres. Son fils Michel appelé en garnison à Zarsko-Sélo, résidence d'été près de Saint-Pétersbourg, servit de prétexte à cette séparation : elle ne voulait pas vivre loin de lui après une telle absence. Sa maison fut ouverte à ses amis et devint comme autrefois le rendez-vous des gens d'élite et de distinction. M. Bagréeff y venait luimême à son gré et n'était point traité en étranger par sa femme; mais il n'était plus question d'affaires entre eux, depuis que, par la négligence ou l'inconduite de de son mari, elle avait été frustrée d'une somme considérable, de sorte qu'elle ne pouvait ni remplir ses engagements ni rien épargner pour accroître le fonds de roulement, indispensable à l'amélioration du domaine de Bouromka; et afin de faire face à tout, elle fut obligée de vendre un bien qu'elle avait hérité de son père dans le gouvernement de Pensa. C'est ainsi qu'elle passa l'hiver de 4842/43 entre l'amour de son fils, devenu beau jeune homme, et l'éducation de sa fille.

Mais ce train de maison l'ayant entraînée dans des dépenses excessives, et ses revenus modiques étant audessous du haut rang qu'elle avait à tenir, sans compter qu'elle devait songer à l'établissement de son fils, et quoiqu'elle s'éloignât de lui avec déchirement de cœur me seconde fois, elle se décida à vivreà la campagne dans une retraite absolue. Vers la mi-février (4 843), elle rentra à Bouromka, accompagnée de sa fille. Il fallait y bâtir une maison seigneuriale, construire des bergeries et des étables, et réparer une brasserie délabrée. L'argent retiré de la vente du bien de Pensa qu'elle avait aussi trouvé dilapidé, servit de moitié à couvrir ces dépenses,

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et de moitié à amortir une partit? de sa dette à la banque. Au lieu d'élever ces constructions par le moyen de manœuvres engagés pour peu de temps, M""^ Bagréeff préféra prendre chez elle des maîtres ouvriers, chez chacun desquels elle plaça en apprentissage plusieurs de ses pauvres gens. C'est ainsi que se constituèrent différents ateliers, où se formaient de bons ouvriers dans chaque métier. Quand le jeune Bagréeff vint embrasser sa mère à Bouromka l'hiver de 1844, il y trouva déjà une scierie, un atelier de menuiserie en pleine activité, où Ton confectionnait porti^s, fenêtres et parquets, avec autant d'art que chez les meilleurs ébénistes d'une grande ville d'Europe. Il en était de même dans l'atelier de serrurerie. Maçons et charpentiers étaient ainsi secondés par leurs compagnons d'une autre branche de l'industrie: mais la plus remarquable innovation était une usine appelée du simple nom de forge, où Ton fabriquait les machines pour une brasserie à l'état de projet. Sans doute ces différents établissements étaient élémentaires en comparaison de ce qui existe dans lés cités civilisées. Bouromka fut encore doté successivement d'une salpêtrerie et de briquetteries considérables. L'économie iiirale possédait des moulins à vent et à eau, une filature qui sera mentionnée plus tard ; ensuite elle exploitait une distillerie, appendice obligé des grandes et des moyennes propriétés de la Petite Russie. En principe on faisait aussi de l'eau-de-vie de pommes-de-terre, mais on cessa dès que ce tubercule fut atteint d'une maladie mystérieuse. La distillerie était en pleine activité pendant tout l'hiver, tandis que les autres établissements avaient,

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suivant le besoin, un personnel plus ou moins nombreux, augmenté ou restreit, et ils chômaient parfois, selon les exigences ou les stagnations du commerce, ou d'après la quantité d'hommes nécessaires pour le labour de la terre. Çà et là les hautes cheminées des usines dominaient, comme des minarets élancés, le vert paysage (le la steppe, parfois semblable à la mer houleuse, quand les hautes herbes ondulent sous le vent jusque par delà l'horizon immense; et le mugissement de la vapeur traversait, comme la respiration d'une poitrine monstrueuse, le vaste silence du déseit de l'Ukraine.

Le jeune M. Bagréeff "Voyait avec ravissement se transformer et prospérer ce domaine, qui devait un jour lui appartenir, et dont, hélas! il ne jouit point.

M»*? liagréeff ne se contenta pas d'embellir son domaine et d'en augmenter les revenus: elle se soucia surtout d'améliorer le sort de ses serfs. Elle n'aimait point le servage, institué du reste à la fin du seizième aècle seulement; mais elle en voulait Tabolition graduelle. Moraliser et instruire d'abord les paysans attachés à la glèbe; extirper eu eux leurs instincts grossiers, leurs vices, la paresse et Tivrognerie incorrigibles, les élever peu îi peu au sentiment de leur dignité; ce sont bien là en effet les conditions d'affranchissement d'un peuple, avant de songer aux prérogatives politiques. Semez d'emblée la liberté aussi abondante que la neige dans la steppe, l'une comme l'autre sera stérile. Et n'a-t-on pas vu l'incroyable abaissement des paysans, qui, loi-s de la promulgation de l'ukase d'émancipation, n'y ont rien compris dans leur épaisse cupidité , sinon que la terre devait leur appartenir, tandis qu'eux ap-

partiendraient au seigneur? La possessioli de soi-même, à leurs yeux , ne vaut pas celle du moindre carré de choux. Us n'ont pas Tombre d'idée des avantages civilisateurs de la propriété; ils n'entrevoient pas que la propriété en développant la responsabilité personnelle et le goût de Tordre , rehausse le niveau d'âme, éveille certains sentiments de famille, solidarité, hérédité; et que, si c'est la pierre d angle du foyer domestique, c'est aussi la plus solide assise de l'édifice social. Nous reprendrons cette question qui est une actualité européenne et une leçon pour le gouvernement des masses. Mais voici d'abord ce que fit M™® Bagréeif dans sa sphère.

Ceux de ses serfs en apprentissage dans les ateliers et les usines étaient naturellement en carrière, car les ouvriers habiles et les maîtres charrons, charpentiers, maréchaux-ferrants et mille autres, reçoivent de forta salaires en Russie. Ceux-là n'avaient qu'à s'appliquer, qu'à avancer, qu'à s'ingénier et à se perfectionner; et les bâtisses du domaine étant une fois achevées, ils pouvaient travailler à leur compte, se mettre à leurs pièces, utiliser leurs talents pour eux-mêmes, sauf une légère redevance à la propriétaire. Pour le reste de la population serve, elle régla les obligations des paysans envers elle, ordonna que sous aucun prétexte on n'exigeât rien d'eux au-delà du droit, leur céda autant de terrain qu'il leur en fallait pour vivre et même qu'ils en pouvaient cultiver dans leur temps libre; elle aida les tout pauvres et les infirmes, et les mit en mesure de tirer du sol au moins de quoi subsister. L'ordre, l'équité, la justice rigoureuse étaient les principes dont elle

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