CHAPITRE PREMIER
alors s'éveille en vous 1 émotion de la beauté morale; vous n'admirez pas seulement, mais vous vénérez un pareil écrivain: vous Taimez, comme il vous arrive pour Fénelon dont les i)aroles onctueuses tirent même aujourd'hui une force rare des exemples qu'il a laissés. Le lecteur décidera en quelle mesure ce dernier cas est celui de la femme illustre dont nous esquissons la vie.
Peu d'auteurs, du reste, se sont livrés autant qu'elle dans leurs œuvres; et réserve faite des combinaisons romanescpies et fictives, qui pourraient égarer un curieux malavisé, vous pourriez construire une sorte d'autobiographie avec des extraits reliés par le fil des dates et coordonnés d'après Tanalo^iie des situations.
Si nous relevons quelipies détails presque insiîinifiants de la carrière de Madame Bajïréetf- Spéranski, c'est qu'ils sont mêlés à la trame de ses propres récits. D'un autre côté, ces ouvrag(»s nous dispensent d'insister sur ces détails, puisque pour en juger en plein, il suffit de recourir à ces ouvrages eux-mêmes.
Madame Elisabeth Troloff-Bagréeff est née le 17 septembre 1791) à Saint-Pétersbourg, soit li» li d'après le calendrier russe. Elle eut pour père le comte Michel Spéranski qui avait épousé une Anglaise du nom de Stewens. A peine née, elle devint orpheline. Voiri comment.
Un jour que madame Spéranski était en promenade, elle fut renversée de voiture; une grosse montre qu'il était de mode de i)orter au corsage, lui blessa la poitrine. Depuis cette chute, qui cependant n'eut pas de fâcheuse influence sur sa grossesse, elle languit. Après ses couches, son mal empira vite; et la pauvre en-
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faut qui avait reçu au baptême le nom d'Elisabeth, âgée de six semaines, i>erdit sa mère.
Son aïeule, issue d'une famille suisse des Grisons, prit soin d'elle, et vint avec ses enfants, une fille et un garçon, demeurer chez M. Spéranski. L'enfant d'une femme poitrinaire était naturellement ohétive; aussi son i)ère ne tarda-t-il pas à l'envoyer dans le midi d(» la Russie i)our la soustraire au chmat délétère de Saint- Pétersbourg. De Kiett' datent les premiers souvenirs de M"^ Spéranski : mais ils sont bien tristes. Elle vivait avec son aïeule qu'avaient suivie ses deux enfants. C'est dans cet isolement que l'orpheline sentit jusqu'où lui manquait sa mère. M'"*^ Stewens, paraît-il, était méclKinte. A Kieft' la jeune tante conuîiençait à s'attacher à l'enfant, mais elle se maria bientôt, plaçant ailleurs un amour sans partage; et ror])heline se retrouva seule avec ses pensées, qui. errant dans leur vive fantaisie, lui retraçaient un monde idéal avec des frères et des sœurs (ju'elle n'avait ])as en réalité. Ce rêve avait toujours un i»énible réveil: la grand'mère était là, acariâtre et bourrue. Une vieille bonne anglaise, Bella, consolait et berçait l'enfant de contes féeriques: entre autres, ^pnc Bagréeff se rappelait la petite histoire de In Vieille ft son corbeau, publiée plus tard, ainsi que les imi)ressions d'un voyage à Odessa, en 180.3, où elle ne retourna qu'en 1844.
Elle avait sept ans lorsque, la croyant de santé forte, son père la rappela auprès de lui. Le voyage de cette enfantfutun triomphe delvieflfà Saint-Pétersbourg: dans toutes les villes intermédiaires, les honimes revêtus de fonctions et de dignités vinrent à sa rencontre; ils lui