CHAPITRE DEUXIEME. h H
Touchons maintenant quelques mots du servage russe, avant l'ukase émancipateur. Réserve faite du domaine de la couronne, les terres appartiennent exclusivement au seigneur ou qui en a hérité depuis un temps immémorial, ou qui les a payées en les achetant avec les payans qui en faisaient partie : tel était le mode (le transmission de la propriété ou d'aquisition, sans remonter à l'époque des apanages et des fiefs. Les serfs attachés à la glèbe, suivant Ténergique expression gauloise, doivent en tirer leur subsistance. Les seigneurs doivent concéder au serf une quantité d(; terrain rec(mnuê par TÉtat suffisante pour entretenir lui et sa famille. Ainsi se concilient le droit de propriété d'une paît, et de l'autre Tinipérieux et imprescriptible droit de vivre, qui est à la tète des droits naturels et constitue la base du droit des gens. En échange et en compensation, le paysan doit à son maître la moitié de son temps, c'est-à-dire trois jours sur six, une semaine sur deux. Le dimanche et les fêtes sont des jours fériés qui lui appartiennent de par la loi de Dieu, en quelque mesure, et la loi de remi)ire, excepté les cas urgents où rÉgHse accorde des dispenses que 1 État autorise et ne considère pas comme infractions à Tordre établi; quand, par exemple, les récoltes sont menacées. Si les paysans ne veulent obéir, dans ces circonstances comme dans d'autres, la contrainte légale est pennise pour les y forcer. En outre, au mépris des codes, hommes et femmes sont maltraités et s'y prêtent avec une singulière grâce: l'habitude est une seconde nature. Les paysans sont rossés de père en fils depuis des générations, comme les nobles de père en fils, parallèlement,
les rossent de la bonne manière: rien là que de normal. Il se passe des scènes qui seraient risîbles, par moments , si elles n'étaient à la fois navrantes. Il paraît que dans leurs idées les coups sont une preuve touchante de leur affection. Les femmes ne se croient aimées de leurs maris que quand elles en sont battues comme plâtre ; et Ton en cite une qui était toujours dolente et en pleurs: «Qu'avez-vous», lui demanda la voisine? «Hélas, je suis bien malheureuse», répondit-elle; «mon époux me néghge, il ne me frappe jamais.»
Les mauvais traitements sont la règle universelle; il y a du tartare là-dessous et partout. Que d abus dans un pays immense, dans des districts presque déserts, où le contrôle est si difficile et où, par là, les employés officiels, civils et militaires, ont presque toujours un pouvoir discrétionnaire, et se gardent de ne pas être voleurs et tyrans, en compensation de leurs maigres appointements et de leur sujétion servile à un supérieur.
Le maître doit garantir et payer l'impôt de ses serfs; est responsable des conscriptions militaires, veille à ce que les recrues s'incorporent à temps dans l'armée et soient bien équipées à leurs frais, soldés sous forme d'impôts ; entretient les familles des recrutés à moins que les femmes ne veuillent suivre leurs maris, eu laissant toutefois au maître les enfants nés avant la conscription, et par là attachés à la glèbe.
Le maître prend aussi à sa charge les militaires qui reviennent en congé illimité, après leur quinze ans de