CHAPITRE DEUXIÈME. 'iS
service obligatoire'. Ces hommes déshabitués du travail de la campagne, s'estiment libres, et se refusant à tout contrôle, sont des fainéants robustes: bouches inutiles, bras dangereux. Nous venons de parler au présent puisque toutes ces choses étaient d'hier encore.
Plusieurs règlements de l'État ont adouci le sort des serfs. Ainsi ces greniers publics organisés dans les communes, pour parer aux calamités des disettes fréquentes dans un pays où les communications sont difficiles et même souvent ne sont pas ouvertes, de sorte que tel endroit regorge de blé, nage dans l'abondance, tandis qu'à 200 werstes plus loin on meurt de faim. Ensuite, la capitation ou taxe personnelle a été partiellement transformée en impôt foncier. Mais le privilège si considérable, qui était accordé, il y a vingt ans, c'est celui qu'avaient déjà les paysans d'acquénr, c'est-à dire de devenir propriétaires du sol Privilège trop grand pour que le paysan en ait profité et compris la portée: il comprend aujourd'hui cela à sa façon.
Le comte Spéranski connaissait parfaitement les différentes classes de la nation ; leurs coutumes , leurs aspirations, leurs caractères et aussi les abus régnants: il rédigea le Swod, recueil de lois, approprié aux besoins de la Russie. Ce code est capable de conduire le peuple, par degrés insensibles, jusqu'aux limites du progrès réalisable, jusqu'à la liberté fondée dans l'ordre et sur la justice. Assez larges pour comporter les améliorations rationnelles et assez précises pour entraver
résenre
Ce service était jadis de i5 aus, outre les 9 ans de
les iniquités, ces lois garantissent contre Toppression le paysan qui sait les invocjner à bon droit. L'usure, la fraude, les concussions, lïntimidation , les extorsions ont été communes. Ainsi les avocats et les notaires, comme les procureurs de l'ancienne Savoie, avaient reçu le nom de crt/sis, c'est-à-dire rats, parce qu'ils rongeaient et spoliaient les paysans, qui ne pouvaient s'en venger que par un sobricpiet anodin. Les hommes de loi s'enrichissaient par des exactions et des fourbes inouïes. C'étaient des coquins sans scrupule et sans remords, pareils à ces juges pleins de vénalité, avides, et dont la robe, si elle était pressée, suerait le sang de la veuve et de l'orphelin.
D'un autre côté, figurez- vous la cupidité des intendants, la brutalité des seigneurs, l'exploitation de l'homme par l'homme, sur un territoire immense, où l'action du pouvoir central est nulle, où les villages sont dispersés à de vastes distances ... et vous aurez quelques traits de la situation, un abrégé des souifrances séculaires d'un peuple brave et honnête, dans l'élément slave au moins, qui n'eut que le tort de ne pas périr au lieu d'accepter de tels maîtres; et vous aurez aussi le secret des sourdes fermentations qui travaillent la Russie.
Je ne veux pas cependant assombrir à dessein un tableau assez triste de lui-même, et je rapporterai volontiers deux anecdotes qui font lumière sur le sujet et qui sont les raisons les plus concluantes qu'aient trouvées les partisans du servage au point de vue social.
Un paysan dans un bourg disait à un autre: « Tu vois passer cet Allemand» (Nemete, muet, nommé ainsi
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probablement à cause de la taciturnité des Germains); «il est fier, il a une place, mais il est bien malheureux.» — «Pourquoi?» lui demanda Tautre. ~ «Eh! mon Dieul mais il n'a donc pas de maître, et il est comme un chien qui ne sait à qui se rendre.»
D'abord qu'ils demandent à leurs seigneurs de changer (le condition avec eux. Ils sont à plaindre ces gens qui en sont réduits au bonheur d'avoir un uuiître. Pour moi je suis toujours confondu et navré devant cette force de l'habitude, cjui façonne Thomme à la dégradation même, et je repète le mot de notre immortel pu- Wiciste Montesquieu: Iai servitude avilit Vhomme jusqu'à s'en faire aimer. Le bon La Fontaine déjà n'enviait guère le sort des Moscovites, quand il disait à la barbe de Louis XIV:
Votre enucmi, c'est votre maître:
Je vous le dis en bon français.
L'épisode suivant, pour être plus significatif, n'est pas plus concluant en faveur du servage. Un jeune seigneur, ayant perdu une grosse somme au jeu, se vit obligé de vendre un domaine en Russie. Les paysans du village ayant appris cette résolution, envoyèrent vers lui une députation des leurs: «Nous avons entendu dire que tu veux nous vendre; pourquoi? Nous appartenions à ton père, et nous ne voulons pas d'autre maître que toi.» (Le tutoiement est dans la langue). ~ «J'y suis obligé», répondit le seigneur; «je dois payer et je ne peux.» — «Combien te faut-il», dit le paysan qui portait la parole. — «Soixante mille roubles argent.» — Le paysan se gratta la tête; c'était un peu fort, mais il reprit: «Attends, nous tâcherons de les trouver.» La députa-
tion s'en alla et rapporta le lendemain cette somme au seigneur. Les paysans s'étaient cotisés et avaient donné leurs épargnes pour conserver un bon maître.
Ce trait fait d'autant plus d'honneur à leur générosité qu'ils avaient la faculté, avec une telle somme, de se racheter et de s'affranchir comme beaucoup d'autres, devenus marchands et bourgeois; et il témoigne en même temps de l'esprit de corps qui régnait entre eux et d'un attachement tout à fait désintéressé et patriarcal au seigneur. Sans doute rexemi)le est louable autant que rare; mais, qu'est-ce à dire en général, sinon que les paysans , n'ayant pas d'autre condition sociale à choisir que le servage, préféraient très naturellement demeurer sous la juridiction d'un seigneur connu, à courir le risque de devenir la propriété ou la chose d'un seigneur inhumain. Mais qu'on déploie à leurs yeux une autre perspective, qu'on leur propose mieux, et vite ils adhéreront. D'après des lois providentielles et constatées par l'histoire, le progrès réel se fera dans le bas peuple qui a été préservé de la corruption par la souffrance, et retrouvera dans la vigueur du corps et de l'âme le prix de sa patience et de son humble vertu; et peut-être il aura son tour de commander, s'il en a le mérite. Qu'on élève, qu'on instruise, qu'on moralise ce peuple; que les prérogatives et les latitudes qu'on lui accorde soient mesurées à l'état de son esprit et de sa conscience; et que tous deux, esprit et conscience, soient imprégnés des notions saines du devoir qui est toujours réciproque à un droit, et Taccompagne indissolublement. L'échelle des sentiments et des idées , le peuple doit la monter de quelques de-