CHAPITRE DKIIXIÈME
sa source dans le travail, la sobriété, rintelligence individuelle; le capital réel repose sur la vertu, comme le démontrent les vrais économistes. Mais ici les nobles ont tort de se plaindre; qu'ils veuillent se prêter de bonne grâce, à ces cessions et à ces concessions: les Magyares ont dû s'y plier dans la Hongrie, il y a dix ans, aussi bien que le reste de la monarchie autrichienne; et les nobles russes sont trop prudents pour se faire arracher violemment des lambeaux du sol. Le paysan est courbé sur la glèbe, mais s'il se redresse, il sera terrible. Son droit d'insurrection sera aussi bien fondé que leur droit de répression ; les épisodes du passé nous peuvent donner un pressentiment de l'avenir, si la destinée de ce peuple devait mal tourner. Plus qu'on ne le pense, il y a un esprit de corps dans ces masses écrasées sous le joug commun du servage. Voici un exemple pris dans le domaine des mœurs privées, où les passions cependant sont moins électriques que dans la sphère politique. Un seigneur avait déshonoré la fille d'un paysan et en avait fait son caprice et son jouet. La châtelaine jalouse fait couper les cheveux à la jeune fille , qui les nouait en tresse pendante derrière, signe 'de virginité, et lui met la coifife des mariées : affront sanglant et lâche séduction. Un soir le feu prend à la maison du seigneur; les gens du village accourent; tout est sauvé, respecté et préservé des flammes, hormis la chambre où dormaient les époux qu'on retrouva calcinés. Les auteurs de la vengeance, qui avaient tacitement enrôlé tant de complices, furent soupçonnés mais jamais découverts. Faut^il remémorer les massacres de la Galicie en
1846? Des paysans tranchèrent le cou à un noble, et jetèrent la tête aux pourceaux devant sa femme et ses enfants. D'autres ont scalpé les seigneurs, versé du soufre dans le crâne et y ont mis le feu. Voilà des horreurs! Mais rappelez -vous comme on traite un paysan coupable d'un minime délit dans un bois: il est tenu par le garde-forestier et un cocher, pendant qu'un troisième frappe à tour de bras, à coups redoublés de verges sur le pauvre hère. — Ces procédés qui lèsent rhumanité laissent de mauvais levains dans les cœurs. Le chien et le cheval gardent le souvenir des injures et sont rancuniers. Puisque les nobles ont voulu faire de leurs paysans des brutes, ils ont retrouvé ou ils retrouveront des brutes sauvages. Le châtiment est au bout de leur égoïsme et de leur dureté.
On a dit que l'aristocratie est la tête d'une nation. L'aristocratie a été souvent Finitiatrice des classes inférieures: ainsi chez les Romains et les Grecs. Mais que Ton se rappelle les traditions sévères de la famille, quel était chez eux le respect porté à la. femme, à la matrone patricienne, ou à l'épouse du gynécée. Que Ton se rappelle l'éducation libérale donnée aux jeunes gens de bonne extraction, leur amour natif de la patrie, et l'on comprendra que dans ces états anciens basés sui* la monstrueuse institution de l'esclavage, considérée cependant comme normale par les meilleurs philosophes, Platon et Aristote, l'on concevra que l'aristocratie ait conduit la première le peuple à un rang supérieur. Tel est aussi le cas, avec des différences profondes, chez les Germains qui ont toujours brillé par les vertus domestiques, et dans la France dont la phy-