CHAPITRE DEUXIÈME
sionomie emprunta plus d'un trait à TAllemagne depuis les invasions du Nord.
Mais ici, veuillez vous souvenir de l'état de barbarie de la haute noblesse russe sous Chatherine II, il n'y a pas si longtemps. Afin de policer ces farouches et grossiers boïards, l'illustre impératrice ordonna la première des réunions, où hommes et femmes seraient mêlés, et dicta des règlements détaillés. Dans un ukase, qui détermine la tenue d'un salon et d'une soirée, on lit: («Chacun est libre de s'asseoir, de marcher, déjouer, suivant qu'il lui plaît, sans que personne doive le gêner ou le blâmer, sous peine de vider un bocal d'eau-de-vie. Aucune dame ne doit se permettre, sous quelque prétexte que ce soit, de s'enivrer, et aucun cavalier n'en doit prendre la licence avant neuf heures du soir. Les dames qui jouent aux gages et autres petits jeux innocents, doivent se comporter avec décence. Le cavalier ne peut forcer aucune dame à le baiser, et personne n'aura le droit de battre une femme devant l'assemblée, sous peine d'en être exclu à l'avenir.» — Il est inutile de dire que les infractions à l'ukase ne manquèrent jamais. Le peuple est ignare et superstitieux ; la noblesse est superficielle, parfois intempérante, incrédule, et le fait assez voir en pratique. Le clergé qui doit l'exemple, est ivrogne et débauché. Concluez qu'il n'y a pas encore eu dans la Russie ce travail intérieur qui transforme une nation , et est le passage définitif à un état moral élevé, à la sociabilité, qu'il n'y a encore qu'un vernis de civilisation. Vous êtes tenté de dire après un autre, que cette nation est pourrie avant d'être mûre pour
la civilisation, et après Napoléon: qu'il n'y a qu'à gratter le Russe pour trouver le Tartare.
Le seul fait du servage est un signe de barbarie. Un dernier argument en faveur de cet état social est celuici: Le caractère de ce peuple en majorité slave, est tel qu'il ne s'est point révolté contre le servage, par conséquent qu'il ne le trouvait pas interapatif; ensuite, la configuration de ce pays composé de steppes uniformes, immenses, où les habitations sont clairsemées, où l'on ne se coudoie pas entre voisins ni ne redoute des empiétements, ne s'accommode pas d'un système de législation modenie et comporte un tout autre régime que ces États de TOccident où la population est serrée, se heurte sans cesse et réclame des garanties. — Que le tempérament national et la position géographique entraînent des différences et des modifications dans les codes où sont ténorisés les droits de tous, d'accord; mais que les grands principes doivent varier de TOural aux Pyrénées, que la justice fondamentale et étemelle ne soit pas une, mais deux, à Moscou et à Naples, à Varsovie et à Londres, et change de nature en même temps que de frontières, voilà ce qui est inadmissible et blasphématoire; et il n'y a pas d'État aujourd'hui, où ne doivent, comme conditions de son existence et de sa durée, croître, se développer et fleurir, sous le soleil de la civilisation, la dignité humaine, l'équité, l'ordre et la liberté des enfants de Dieu.