‹ Un portrait russeChapitre 28 sur 143 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

elle se rendit à Badeu, près de là, pour prendre les eaux contre une goutte invétérée. Cette cure de six semaines ayant réussi, elle partit de Vienne le 18 avril pour Paris où elle séjourna deux mois; passa ensuite à Bruxelles, suivit les bords du Rhin, et remontant jusqu'à Bâle, elle traversa la Suisse, s'arrêta jusqu'à la miseptembre à Genève, visita le nord de Tltalie, et après un ricochet à Florence et à Venise, elle arriva à Trieste où sa fille se maria le 19 novembre 1846.

Les époux firent leur voyage de noce dans Tltalie méridionale > et M"'® Bagréelf s'embarqua pour TOrieut d'où elle revint vers la fin de juin 1847.

M"*® Bagréeff passa en Egypte avant d'aller en Palestine. Elle reçut au Caire l'accueil le plus flatteur du vice-roi, Méhémet-Ali. Ce petit vieillard aux formes grêles, mais aux yeux étincelants comme ceux du tigre, se fit aimable et retint longtemps la visiteuse étrangère. Comme elle lui parlait de son fils Ibrahim: «Je m'en loue,» dit-il dans ce premier entretien, «il continueia mes œuvres de civilisation. -Mais, pour l'heure j'ai enfermé ce cher enfant (qui avait plus de 60 ans alors) dans un appartement du palais, et il n'en sortira pas avant d avoir vérifié le recensement de l'Éypte qui n'a produit que trois millions d'habitants et qui en doit donner cinq. Ce sont ces deux millions manquants qu'il faut qu'Ibrahim retrouve,» dit Méhémet-Ali eu regardant fixement quelqu'un de l'audience, avec uu petit rire sec et en frottant ses mains fines et soignées. Le chifire exact lui importait peu, à lui médiocrement épris de statistique, mais bien la quantité d'impôts qui résulteraient de ce nombre fictif et qui seraient payés

également par le nombre réel . . . C'est ici que les absents n'ont pas tort . . . M"® Bagréeff remonta le Nil jusqu'à la première cataracte, ayant successivement considéré les monuments et les ruines que savent les voyageurs, et dont les fragments forment des musées dans nos capitales. Champollion, Belzoni, ont procédé avec ordre dans leurs scientifiques spoliations. Wilkinson, en protestant contre ce sacrilège de Fart, n'a pu s'empêcher d'être lui-même un profane . . . Dans le temps de notre récit, le professeur berlinois Lepsius avait marqué sa trace, quelques mois auparavant dans les hypogées de Thèbes. Afin de pouvoir emporter une dizaine de cartouches de ces tombes royales, il en avait mutilé mille. Dans une salle si bien conservée qu'on l'aurait dite achevée de la veille, l'immense pilier peint d'hiérogîyphes aux vives couleurs et soutenant la voûte au centre, gisait renversé et couvrait le sol de ses brillants débris; il se rompit au milieu des efforts que l'on tentait pour le déplacer. La masse informe porte sur toutes se^ faces, le nom, accompagné d'anathèmes, de l'auteur de cet acte taxé de barbare. Il ne reste qu'une colonne où s'appuie l'édifice qui sans doute croulera sous la pesanteur du roc où il est creusé. Comme à son retour au Caire, M°*® Bagréeff se plaignait au vice-roi de ces dévastations: «Que voulez-vous,» ditMéhémet-Ali, «tout le monde a son coup de marteau; j'ai souvent .trouvé que ceux que TEurope appelle des savants, ont moins de bon sens que ceux que nous appelons des fous. Encore s'ils arrivaient à quelque chose! Mais j'ai pu apprendre que les fouilles dans nos ruines, et les tombes, et les cargaisons de momies ne les ont

Page 1