CHAPITRE TROISIÈME
guère enrichis; C'est pourquoi je les laisse.» Et comme elle ajouta que les Européens devaient beaucoup à sa nmnificence, le grand pacha se mit à rire de son petit rire malin: «Oui, oui! répliqua-t-il, je leur donne même plus qu'ils ne peuvent emporter. Voilà trois années que les Anglais tournent autour d un obélisque, sans parvenir à le remuer, malgré leurs machines. Et pourtant cet obélisque n'est pas devenu plus pesant depuis que les anciens rois l'avaient placé là.»
Le vice-roi avait recommandé la première fois à M°** Bagréefî de ne pas manquer de visiter les harems de ses filles: Taînée était brouillée avec son père; cette circonstance étrangère amena leur réconciliation; la cadette était sa favorite. Nous omettons à regret desincidents historiques, des peintures de mœurs, de costumes et de paysages. Mais il faut se borner; d'ailleurs le pays des sphinx et des pyramides a été exploré depuis Platon et Pythagore jusqu'aux doctes contemporains, quoiqu'il n'ait pas encore livré la clé de toutes ses énigmes. Mais peut-être le lecteur sera-t-il aise de trouver une description fidèle d une institution qui a exercé tant d'imaginations en Europe, et a même eu le privilège de fournir à lord Byron un des épisodes de Don Juan, et pourra-t-il ainsi comparer le rêve et la réalité, mesurer la distance de l'un à l'autre, et discerner les liens qui rapprochent le fait de l'idéal. — Donc sur la gracieuse invitation réitérée du vice-roi, M°** Bagréeff visita les harems des filles de Méhémet-Âli. L'ainée, Nasleh Khanoum, prit jour avec elle pour dîner. Le palais de Nasleh Khanoum est situé aux confins de la
ville et domine le fleuve; il est comme toutes les maisons de l'Orient, ceint de murs qui en dérobent Tarchitecture. Des eunuques attendaient à la porte, c'étaient des Abyssiniens, les uns à peine adolescents . . .
a A l'entrée de la cour disposée en un parterre de fleurs, qui mène aux appartements de la princesse, deux esclaves blanches richement vêtues, me couvrirent les épaules d'un beau cachemire plié en deux, et non en fichu, comme on les porte chez nous. Deux autres me prirent sous le bras, et à travers une haie d'esclaves toujours, me conduisirent par plusieurs salons jusqu'à une salle magnifique ornée d'arabesques brillantes et rafraîchie par une fontaine retombant dans un bassin d'albâtre oriental. Durant ce trajet, j'étais précédée par une enfant qui balançait un encensoir davant moi. Enfin à la quatrième chambre nous trouvâmes la princesse, appuyée contre une table ronde, au milieu de la salle. Elle vint avec empressement à ma rencontre, me prit les deux mains, me fit asseoir sur un fauteuil européen, se mit sur un autre à côté de moi, et engagea mes compagnes à se placer autour de nous. Après les compliments d'usage, on nous présenta les inévitables douceurs dans un vase émaillé enrichi de diamants, et entouré de coupes de cristal de Bohême, contenant de l'eau mêlée de quelques gouttes d'eau de fleur d'orange. Ensuite, un chibouk me fut présenté, il était tout incrusté de diamants , portait des îîouppes de diamants et un bouquin du plus bel ambre. Nous étions trois à fumer, et les chibouks également riches, étaient chargés toutes les cinq minutes. Vingt-quatre esclaves blanches se tenaient À la porte; elles étaient deux à deux, chaque