‹ Un portrait russeChapitre 30 sur 143 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

paire vêtue de brocarts de difiérentes couleurs, brochés d'or et d'argent.

Les tarbouchs (espèce de fez ou bonnet, plus bas que ceux des hommes et terminés de même par une houppe en soie bleue) étaient entourés de foulards et ornés de diamants. L'une de ces esclaves remplissait les fonctions de maîtresse des cérémonies et tenait à la main son bâton d'offîce, dont la pomme d'argent massif formait une sorte de caducée. Elle portait un large pantalon en velours cramoisi et une jaquette ouverte, élégante et brochée d'or. Une autre esclave qui paraissait être la surveillante de toutes, avait à son petit doigt un magnifique solitaire, et dans sa coiffure, peu gracieuse, quelques énormes chatons. La princesse Nasléh elle-même, comme veuve, ne portait aucun bijou, son habit était de velours noir broché de couleur orange. Elle peut avoir cinquante ans, elle est de moyenne taille, assez épaisse, avec des restes d'une grande beauté. Ses yeux sont noirs, vifs, perçants et durs; elle se glorifie de n'être pas fellahine (une plébéienne, dirait-on) , et affecte de dédaigner les Arabes et de ne parler que le turc. Elle est en deuil de ce Defterdar, son mari, d'exécrable mémoire, et qui exerça tant de cruautés. Las de ces crimes atroces, le propre beau-père de Defterdar lui laissa le choix du lacet ou du poison: il s'arrêta au dernier parti et passa pour avoir eu une mort naturelle. On prétend que sa femme l'a souvent secondé, sinon surpassé dans ses forfaits et ses vengeances, et l'on raconte d'elle beaucoup de traits qu'il faut taire, en considération de sa généreuse hospitalité.

A midi on nous avertit que le dîner était servi. Dans Tavant-salle ou anti-chambre, des esclaves nous attendaient avec des aiguières d'argent et des essuie-mains brodés d'or. Ces aiguières ont un double fond criblé de trous par ot l'eau s'écoule à mesure qu'on vous la verse sur les mains. Une esclave tient le vase, une autre verse l'eau, une troisième vous tend le linge. Autant de personnes reçues, autant d'aiguières. Nous entrâmes alors dans une salle à manger splendide, et nous nous accroupîmes autour d'une petite table sur laquelle se trouvait un plateau d'argent chargé de vases en porcelaine, couronné de boutons de rose et de jasmin et couvert de hors-d'œuvre, tels que caviar, poisson salé, dourias ou lait caillé, et certain mélange de concombre, de crème et d'œuf dont je me rappelle encore le goût détestable. Les mets posés sur de petits plateaux en argent étaient rangés les uns après les autres sur les tables, et chacune y trempait ses doigts sans sourciller. Comme c'était mon premier essai de ce genre, je fus bien aise de l'attention qu'on eut de placer devant moi un couvert d'argent à l'européenne. Les soupes étaient mangées avec des cuillères en écaille ou en nacre à manches de corail; elles étaient ornées comme des bijoux.

Le dîner était excellent, et quand j'en exprimai mon étonnement à ma voisine, elle me souffla à l'oreille qu'il avait été préparé par le cuisinier français d'Ibrahim Pacha initié à l'art culinaire arabe, et même le perfectionnant avec le talent propre à sa nation. Je ne pus parvenir à compter le nombre de plats.

C'était une soupe, de la viande comme entrée, un

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