CHAPITRE TROISIÈME
poisson OU un légume, un rôti et un plat doux. Et cette série fut renouvelée au moins une dizaine de fois. Un mouton rôti tout entier ne put manquer comme de raison, pas plus qu'un petit agneau nourri, dit-on, avec du lait d'amande, et farci de pistaches. Au milieu du dîner, on plaça sur la table un grand vase rempli de sorbet^ c'est-à-dire une espèce de compote claire, composée de divers fruits; le tout fut terminé par un superbe pilau (piUaf)^\m vrai mont-blanc de riz. Les hors- (Foeuvre firent place à des plats de fruits, de bananes, d'excellentes petites oranges nommées chinoises et qui commencent à se naturaliser en Egypte, d'oranges ordinaires, de citrons doux, de dates, de figues, etc. La I)rincesse s'excusa sur la saison de n'avoir pas de plus beau dessert à m'offrir. Elle épluchait les oranges, puis, excès de cordialité, hélas! elle me les mettait par quartiers dans la bouche, après avoir plongé ses doigts teints de henné dans le pilau dont elle me régalait de la même façon. A plusieurs reprises, on changea les serviettes brodées d'or déployées sur nos genoux. Des morceaux de petits pains plats comme des gâteaux servaient à nettoyer les mains des convives, qui usaient de leurs doigts en guise de couteaux et de fourchettes.
Le service était fait par deux esclaves qui par dessus leurs brocarts avaient des tabliers , également en brocart, d'une couleur tranchant sur celle de l'habit garni d'une double frange d'or.
Le majordome^ c'est-à-dire la surintendante, se tenait de côté avec son bâton d'office, veillait à tout, et faisait, par intervalles, des signes mystérieux auxquels on obéissait pjomptement. Pour boisson on nous offrit
un petit verre de sirop de violette au milieu du dîner, et un grand verre, à la fin. Je mourais de soif et je demandai un verre d'eau qu'on me servit gâtée par de la fleur d'orange. Après le dîner, qui fut admirablement court et bien servi pour cette quantité de plats, nous nous levâmes de nos coussins en cachemire des Indes, et la cérémonie des ablutions recommença.
Après avoir été encensées de parfums brûlant dans de petits encensoirs en émail orné de diamants, et après avoir été aspergées d'eau de rose, nous fûmes reconduites au salon et reprimes nos places dans les fauteuils. A propos de ces sièges, je dis à la princesse que j'étais flattée de voir quelques-uns des usages de mon pays pénétrer dans le sien: «Il faut adopter tout ce qui est bon,» me répondit-elle, «et vous voyez,» me dit-elle en montrant son habit, «que nous portons vos étoffes: ce velours vient de France.» — «Je ne désespère pas de voir modifier les lois du harem,» lui dis-je alors, «et les femmes de l'Orient devenir aussi libres que celles de l'Europe.» — «Allah nous en garde,» répliqua-t-elle, «le jour où les portes sacrées du harem seront ouvertes, l'Orient aura cessé d'exister. Non, Sitij sœur de mon âme, qu'il n'en^soit pas ainsi. Le harem est régide de l'Orient. Maudit soit à jamais celui qui violera cet asile sacré 1 »
Après dîner, même cérémoniel qu'auparavant: chibouk, café, dolcezze. Pour varier nos plaisirs, on nous donna le ballet. Une troupe de jolies petites filles vives et gaies, en pantalons larges et en jaquettes chamarrées d'or et d'argent, les cheveux épars et fantastiquement coiffées de plumes de marabout et de nœuds de rubans.