‹ Un portrait russeChapitre 32 sur 143 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

sautaient légèrement et gambadaient en chantant de leurs voix fraîches, et nous jetaient des regards et des sourires charmants de malice et de bonheur. C'étaient des filles achetées toutes jeunes, et la princesse les élevait avec toute sorte de soins et de bontés. Elles apprenaient la musique, la danse, les différents ouvrages de leur sexe, et étaient mariées ensuite avec une riche dot. Les vingt-quatre esclaves blanches qui remplissaient les fonctions d'honneur dans les appartements, avaient été pour la plupart élevées par leur maîtresse. Quelques-unes admirablement belles, et deux des chihouJccis, ou gardiennes des pipes, avaient une grâce et un moelleux exquis dans les mouvements qu'elles faisaient en nous les présentant. C'est en posant le genou droit en terre et en arrondissant le bras droit aussi, afin que l'ambre de la pipe arrive juste à vos lèvres, qu'elles font cette cérémonie: et il faut une dextérité particulière pour la rendre attrayante. Beaucoup de ces esclaves sont des Circassiennes vendues par leurs parents à des marchands turcs. Comme je m'indignais de ce trafic, la princesse me regarda fixement: «Si ce que j'ai entendu dire de vos mœurs est vrai,» me ditelle, «vos mères de l'Europe ne font guère mieux. Seulement elles vendent leurs filles à des maris, et souvent les plus belles et les plus jeunes échoient aux plus vieux et aux plus laids. Voyez toutes ces esclaves parées et bien entretenues; demandez- leur si elles voudraient retourner à leurs cabanes et à leurs misères. L'une d'elles, la plus belle et la mieux élevée, vient d'être mariée à mon frère Saïd Pacha. Elle est à la tête de son harem; et je pense que, si sa mère pouvait

la voir, elle remercierait le prophète d'avoir eu la bonne idée de la vendre.»

Mais le malheur est que sa mère ne la verra jamais, et que les joies de famille, qui valent bien le bonheur de charger des pipes, restent inconnues jusque-là à ces jeunes filles. Ne pouvant les interroger pour savoir si elles ne sentaient point la pesanteur de leurs chaînes à travers tout cet or, je me bornai à dire à la princesse qu'elle pouvait avoir raison; mais que, dans nos idées, nous serions malheureuses d'avoir à partager le cœur de nos maris avec tant de rivales. — «J'ai encore ouï dire,» répondit-elle, «que malgré les lois civiles et religieuses promulguées afin d'assurer la fidélité des époux en Europe, ils trouvent le moyen de les éluder et que peu de femmes se peuvent vanter de conserver le cœur de leurs époux. Quant à moi, je vous réponds que le Defterdar m'était fidèle.» Et elle prononça ces mots avec un regard si fier et significatif dans sa jalousie que j'en eus la chair de poule. «Croyez-moi, Siti, la femme qui le veut, saura régner au harem comme dans le monde! D'ailleurs, nous ne sommes pas aussi esclaves que nous en avons l'air;» surtout me dis-je à part, quand pour parvenir à l'indépendance et à l'empire, tous les moyens sont bons. Je compris alors pourquoi la ressemblance de Nasléh Khanoun avec son père, Méhémet-AJi, m'avait d abord frappée, quoique tous les deux aient des traits bien différents.

Notre conversation fut interrompue par la voix glapissante et criarde d'un violon raclé par un artiste que la princesse avait mandé à grands frais de Constantinople, et qui nous écorcha les oreilles de la belle ma-

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