‹ Un portrait russeChapitre 33 sur 143 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

nière. Ici c'étaient des trilles sans fin, ascendantes et descendantes, entremêlées de notes chevrotantes criées à tue-tête avec des sons nasals et gutturaux que je défie tout organe européen d'imiter. — Une mauvaise pendule à musique fut remontée comme clôture de nos plaisirs; elle me reposa les nerfs auditifs, et mes compagnes m'avertirent que je pouvais partir sans manquer à l'étiquette.

Nasléh Khanoun me reconduit jusqu'à la porte du premier salon, elle m'embf asse sur les deux joues, m'assure que le jour où elle a fait ma connaissance comptera parmi les beaux jours de sa vie, et me demande de garder la précieuse fleur de notre amitié dans le jardin de la mémoire et de l'arroser souvent du souvenir de l'affection qu'elle me porte.

Nous fûmes encensées et aspergées de nouveau. J'entendis la porte du harem se refermer sur moi, et je me félicitai sincèrement de n'y être pas recluse.

Quelques jours plus tard, je reçus une invitation pour me rendre au harem de Zeinab Khanoun, la fille cadette de Méhémet-Âli, mariée à Kiamil Pacha, le monstre favori du pacha d'Egypte. C'est encore un beau harem, mais moins décoré et surtout moins bien tenu que celui de Nasleh Khanoun. Les esclaves blanches sont moins élégantes et moins disciplinées; elles n'en sont probablement que plus heureuses, leur jeune maîtresse ayant l'air de les traiter plutôt en camarades qu'en servantes; leur mise est moins riche et surtout moins soignée, et je n'en ai pas vu une seule de jolie. C'est peut-être, parce que, mariée depuis peu et très-éprise de son mari, la petite Zeinab ne souffre pas

de rivale auprès d'elle. A titre de princesse elle est femme unique et parait tenir beaucoup à ce privilège. Elle parait bonne et douce, quoique moins spirituelle et moins agréable que sa sœur. Nonchalante et molle, . après m'avoir reçue avec le même cérémoniel que Nasleh, elle s'enfonça dans les coussins de son divan et se blottit dans son mantelet fourré de zibeline, sans plus s'occuper de nous. Auprès d'elle se tenait sa mère, fort belle Circassienne, qui nous souriait entre deux gros bâillements et laissait le soin de nous entretenir à une autre femme du harem du grand pacha, mariée depuis peu à un fonctionnaire. Celle-là fit de son mieux. Malheureusement point d'interprète turc; et mon italien suflSsait à peine à alimenter la conversation avec quelque verve. En allant dîner elle me montra la chambre à coucher de Zeinab meublée à l'européenne, avec un lit simulant une tente en damas blanc broché d'argent; une toilette d'argent me parut être là pour la forme. Cette chambre me fit l'effet de n'être jamais habitée. Le diner fut le même que chez Nasléh, à l'exception regrettable du cuisinier français et des couteaux et des fourchettes que je remplaçai maladroitement par mes doigts. En revanche , ce fut à qui me remettrait dans la bouche des morceaux de mouton, d'agneau, jusqu'à des boulettes de pain trempées dans la sauce.

Ayant fait l'éloge du pain qui en effet était singulièrement bon, la princesse s'offrit à m'en envoyer tous les jours , et elle tint parole : un eunuque m'apportait ma provision quotidienne, et la veille de mon départ, elle eut l'attention de la faire tripler pour le voyage. Après dîner, ayant parlé des fêtes magnifiques de son ma-

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