‹ Un portrait russeChapitre 34 sur 143 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

riage: «Eh! oui, dit-elle, j'en poi-te le fardeau jusqu'à présent. Ma tète était tellement chargée de diamants qu'elle n'a cessé de me faire mal depuis lors.» Et sa tête en effet penchait sur son épaule, et ses yeux avaient peine à se relever. Toute l'expression de sa petite personne était celle de la fatigue et de l'accablement.

On m'assura que cette langueur était due à l'absence de son mari, parti pour faire un recensement dans la Haute Egypte. Elle me montra ses diamants qui sont fort beaux, mais mats et lourdement montés. Le collier, le bracelet et le diadème sont de toute magnificence. Je fus frappée à la vue d'une parure d'émeraudes très-grandes et de la plus belle eau ; les pierres surtout qui formaient les pendants d'oreille. Le reste était médiocre et de mauvais goût. Elle tenait à me faire valoir un croissant que le sultan lui avait envoyé. Je crois bien que sa tète d'enfant a dû souffrir de l'énorme pesanteur de ces bijoux, car elle avait à peine seize ans alors et a l'air plus jeune et plus frêle que son âge. Ce qu'il y a de mieux en elle, ce sont ses mains qu'elle a héritées de son père. Je le lui dis; elle en parut médiocrement flattée, m'assurant qu'elle ne ressemblait qu'à sa mère.

Son palais est beau,^ les chambres sont hautes et vastes, les plafonds de la voûte sont peints en arabesques gracieuses, hardies et très-biîUantes. Aussi ne sort-elle jamais de sa maison, pas même pour se promener, pas même pour respirer l'air, se contentant de celui qui, par les jalousies de sa chambre, lui arrive tout imprégné des parfums de son jardin, qu'elle ne connaît pas même, et elle semble n'avoir pas le moindre

désir de regarder hors de sa prison. Elle me montra deux petites filles de trois à quatre ans, des Abyssiniennes, qu'elle venait d'acheter, qui ouvraient de grands yeux tristes, et étaient jaunes conmie des oranges. Elle les tenait sur ses genoux, les embrassait, leur susurrait à Toreille des' paroles flatteuses et passait sa petite main blanche dans leur chevelure noire et crépue. Les petites étaient graves, peut-être mélancoliques, et se laissaient caresser sans peine comme sans plaisir. — La visite se termina enfin, et je fus charmée de retrouver ma liberté et une certaine activité d'esprit que ces spectacles d'apathie avaient endormie.

L'esclavage des femmes est si bien systématisé en Orient qu'on ne saurait imaginer l'époque où il cessera. Pour les garder sûrement, les musulmans les ont entourées d'entraves habilement calculées, et qui sont devenues des questions de luxe, de position sociale, tout aussi bien que de convenance et de religion. Ainsi plus le rang d'une femme est élevé, plus il lui est difficile de quitter le harem. Son costume même avec ces robes lourdes et traînantes, ces babouches incommodes dans lesquelles sa démarche est aussi gauche que pénible, le nombre indéfini de voiles, de masques et de mantilles flottantes, tout cet apparat exige des heures avant de pouvoir sortir. Et puis, elle a une suite d'eunuques qui l'accompagnent à chaque pas, et sont pour elle autant une garde d'honneur que des vigies de sa vertu. Ces mille embarras donc la retiennent autant et peut-être plus chez elle, que la pudeur musulmane et les habitudes de son éducation.

Il faut ajouter que dans ce harem rien ne manque de

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