‹ Un portrait russeChapitre 36 sur 143 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

par Tattente de leurs époux, ou elles se promènent dans ces jardins embaumés, argentés par la lune et rafraîchis par des fontaines jaillissantes.» A merveille; mais estce là la civilisation, s'il vous plaît? Notre tâche ici-bas n'est guère de dormir, de respirer des parfums, ou de contempler des jets d'eau, la bouche béante. Où est la lutte? où est l'exercice de la volonté libre? où est la poursuite de notre destinée? Où en serait l'Europe, sans les races fortes, sans les caractères énergiques qui ont dompté la nature, et sans les intelligences opiniâtres qui lui ont arraché ses secrets? La femme n'a pas prêté en vain ses efforts à l'homme. Mais si M™® Bagréeff approuve cette demi-claustration dans l'intérêt de la modestie, ce qui est douteux au fond; si c'est pour en conclure que les femmes sont trop, par contre, émancipées dans l'Europe, et qu'elles ont trop de' moyens de faire des accrocs au contrat de mariage, je n^ai pas à la contredire.

Comment se produira l'émancipation de la femme et quels résultats aura-t-elleen Orient? Question complexe et insoluble pour l'heure. Croyances, mœurs, instincts, passions, tempéraments, caractères, tout diffère de l'Orient à TOccident, et il semble que la même civilisation ne puisse les embrasser. A moins de changements préliminaires, d'une transformation complète de ces éléments multiples, on n'ose espérer cette désirable réforme. Peut-être une brusque révolution, en rendant à ces femmes leur liberté et leur dignité, et en les jetant dans le champ ouvert à l'activité pei-sonnelle, peut-être une telle révolution à la fois politique, sociale et religieuse en quelque mesure, les mûrirait vite et les pré-

parerait presque sans transition à TafEranchissement; comme ces étés rapides, mais ardents du septentrion, qui font germer et s'épanouir en quelques semaines tout un monde végétal, où les fleurs à peine écloses, sont remplacées par des fruits.

Supposez, il n'en coûte rien, l'Europe maîtresse de l'Egypte, Constantinople appartenant à un souverain de notre continent: dites, ne faudrait-il pas, entre autres changements, disperser les harems, etcesfenmies molles et apathiques ne devraient-elles pas s'ingénier pour gagner leur vie commes les fellahines méprisées, et s'habituer à porter leur propre responsabilité? Ne lutterait-on pas contre l'action énervante du climat par les moyens possibles en même temps que contre le dogme immobilisateur de la fatalité, et contre des préjugés si indéracinables, tels que le mauvais œil, les maléfices, les incantations? Les ouvriers français ne travaillent-ils pas à l'isthme de Suez, et ne sèment-ils pas des idées européennes parmi les populations africaines qui reconnaîtront la supériorité là où elle est? On doit attribuer des résultats à un pareil frottement, comme à l'expédition d'Egypte sous Bonaparte.

H y a des problèmes plus difficiles en théorie qu'en pratique, comme ce nœud gordien que^ personne ne pouvait défaire et qu'Alexandre trancha de son épée, ou comme la diagonale d'un carré, qui ne peut s'exprimer par un nombre rationnel en géométrie, et qui pourtant présente à notre œil et à notre esprit une ligne déterminée et concrète. On peut extirper à la longue les fausses croyances et les erreurs séculaires; on peut vaincre jusqu'à un certain point par le régime

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