‹ Un portrait russeChapitre 39 sur 143 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Elle avait à peine quatorze ans et un air effaré, pitoyable; l'étiquette exigeait qu'elle tint sans cesse la tête et les yeux baissés. Cependant au moment qu'elle crut les regards détournés d'elle, elle examina notre groupe européen avec des yeux fauves et durs où se peignait une ardente, une sauvage curiosité. Physionomie extraordinaire que celle de cette enfant passionnée et qui tranchait sur celle des femmes placides de son entourage. En Europe on lui aurait prédit une destinée orageuse. Recluse dans le harem, c'est au plus si elle ressentira l'aiguillon de la jalousie et si elle égratignera, de ses ongles teints de henné, quelque esclave rivale.

Faisant une tournée dans le harem très-confortable, meublé de ces divans rembourrés de velours pressé, ou couverts de drap cramoisi brodé à la chinoise en soie et en or, nous trouvâmes la princesse Zeinab roulée sur un de ces divans, libre de sa coiffui-e, et la tête appuyée dans les mains, avec un air de souffrance. Elle m'engagea à m'asseoir auprès d'elle et fit signe qu'elle ne pouvait se débarasser du poids qui obsédait sa tête. Une dame lui dit en arabe: «Vous portez la peine de vos parures, et la fiancée, si Ton a pitié d'elle, pourrait bien souffrir comme vous.» — «Non, non,» dit-elle, en se relevant soudain. ((Où voulez-vous qu'elle prenne un tel fardeau de bijoux? Elle n'est pas la fille du viceroi.» Certainement qu'elle n'eût pas voulu, dans son orgueil, être guérie de sa migraine au prix de se voir effacer en richesse et en honneur.

L'étiquette des harems est minutieuse, est extrême. On se lève pour chacune des princesses, pour l'épouse ou la mère de chaque pacha, et personne, sans exception,

ne s'assied sans que l'une des dames l'y invite. Au dîner présidé par la petite princesse, on ne pouvait se servir avant elle: cessait-elle de manger? une esclave emportait le plat, que les convives y eussent touché ou non, au mécontentement d'une Européenne, ma voisine, raflfolant de certaines sucreries que la princesse effleurait du bout des lèvres: «Elle n'a point d'appétit, cette dame Zeinab», dit-elle; «c'est bien sûr, elle s'est bourrée de friandises tout le matin, tandis que nous avons l'estomac à jeun et creusé par le café noir et la pipe du harem.»

Mettre la main au plat en même temps que le maître ou la maîtresse du festin, est une excessive présomption; de même, on ne peut ni se lever ni bouger de place sans y être autorisé par le maître de la maison.

Après dîner on nous donna la comédie. Les lumières sont rangées par terre devant Testrade (leewan) traditionnelle des appartements orientaux. D'abord ce fut une espèce de farce qui représentait une femme au mal d'enfant; le nouveau-né vagissait dans toutes les règles, et la mère recevait les trilles congratulatives des amies et voisines.

A cette pièce succéda une façon de drame où l'amour jouait le grand rôle et était pris au tragique. On avait ri à la première, on pleurait à la seconde. Dans les entr'actes, de pauvres Ghawansises appelées à tort aimées et awalines en Europe, dansaient en frappant de leurs castagnettes, à Tunisson de leurs mouvements souples, et en modulant un chant dont la mélancolie semblait se refléter sur leurs figures douces et rêveuses. Mais on ne les regarda pas même: c'était de mode dans les harems de dédaigner tout ce qui est arabe,

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