‹ Un portrait russeChapitre 4 sur 143 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Huit jours après, elle coinniença ce voyage pénible. L'hiver de ces climats sévissait avec rigueur. Connaissant seule le russe, elle se trouva à la tête de la famille. C est dans ce rude parcours qu'elle puisa les premiers gennes d'une maladie nerveuse qui se développa dans la suite. L'inclémence de la saison et l'injustice des hommes exerçaient sa patience. A un mois de là elle l)ouvait retrouver son i)ère, et tout oublier, fatigues et souffrances, dans la joie de cette réunion.

M. Spéranski continuait à enseigner sa fille. Une année se passa ainsi heureuse autant que le peraiettaient les circonstances. Pour eux le seul sujet d'affliction était que M. Spéranski fût regardé comme traître à la patrie. Il fut réhabilité i)lus tard. En attendant, la calonmie acharnée à sa victime, le disait allié secret de la France, et voulait arracher au faible tzar une sentence décisive contre lexilé réduit à se taire à une telle distance de la capitale et seul contre les lâches ennemis qui avaient le privilège de parler au pied même du trône.

A Nijnéi-Nowgorod, laccueil et la considération du gouverneur et d'autres gens haut placés, furent un dédommagement à la position du proscrit. Mais M. Spéranski n'ayant pu réaliser des capitaux, se vit bientôt gêné dans ses moyens d'existence, et malgré sa stricte économie, incapable d'entretenir toute une famille. C'est pourquoi il se décida à renvoyer sa fille à Saint-Pétersbourg, quand lui-même par l'effet d'occultes menées dut éclianger l'exil de Nijnéi-Nowgorod contre la déportation dans la ville de Penne sur la frontière de la Sibérie . . . Lisière de cette région désolée où le désert

(l'une blancheur monotone est coupé par des marécages, où la brume et riiumidité régnent à la faveur des forêts de bouleaux et de sapins, et traînent après elles un pâle cortège de maladies; où les émanations paludéennes qui minent les poumons et engendrent la fièvre, s'ajoutent tantôt à la froidure intense d'un hiver de neuf mois, tantôt à hi chaleur soudaine d'un été rapide mûrissant en hâte les moissons et brusquement chassé par les frimas de ces latitudes.

Cette cité dolente n'est traversée à intervalles que par des processions de pèlerins et des convois de condamnés. Par cette étape, de rares voyageurs, sur les traces de Pallas, vont étudier la nature, les fleuves immenses, la végétation, les animaux, les fossiles, les météores et les peuplades errantes de ces solitudes.

Dans cette sorte d'internement, M. Spéranski préluda à des connaissances qui devaient lui servir sur ce même théâtre si vaste, mais dans un autre temps et dans d'autres conditions plus fortunées. Parmi les connaissances qu'il avait recueillies là et qu'il dut compléter, pas un trait de mœurs et pas une notion de géographie ne lui furent inutiles dans le travail de législation accompli par lui pour la Russie Asiatique.

M"® Spéranski partit donc de Nijnéi-Nowgorod en compagnie de son aïeule et de son oncle. Elle emportait une supplique adressée par son père à l'empereur et restée sans résultat. M. Spéranski écrivit à Perme un mémoire de justification, et sa fille fut chargée de le faire parvenir à sa destination, c'est-à-dire au tzar. Là M. Spéranski reprenait les trois chefs d'accusation qui lui avaient valu la disgrâce souveraine, et les ré-

Page 1