CHAPITRE QUATRIÈME
le long du parvis, dans les avenues, sur les degrés du calvaire et jusque dans la chapelle sacrée ... Je m'enfuis épouvantée . . .»
Ne croyez pas que cette dame russe soit seule de son sentiment. M. Mislin, qui a fait deux fois le voyage d'Orient, la seconde avec le duc de Brabant, et dans des conditions exceptionnelles, pour tout voir et tout observer, ne s'est pas exprimé dilféremment. Ce prélat raconte ainsi la rixe qui retentit dans les journaux du temps ^.
«Les catholiques ont le droit, entre autres, de faire quelques fonctions religieuses dans le lieu où a été dressée la croix de notre Sauveur, lieu qui est aux Grecs . . . mais ils ne peuvent faire usage d'aucun des ornements qui parent l'autel. Ils y vinrent donc un jour en procession, comme ils avaient l'habitude de le faire; mais ils trouvèrent sur le marche-pied de l'autel un grand tapis rouge, qui recouvrait même le lieu qu'ils venaient vénérer. Les Pères Franciscains prièrent le pope grec qui était présent, d'enlever ce tapis. Le pope répondit qu'il ne le pouvait pas. Deux Franciscains alors prirent le tapis, et se mirent en devoir de le plier pour ne pas retarder la cérémonie; mais en même temps, des hommes apostés tombèrent sur eux à coups de poignards. J'en ai encore vu les marques dans le vêtement du père gardien de Larnaca, qui a été un des principaux acteurs. La chose a été assez sérieuse pour que les Franciscains cherchassent à se défendre: ime mêlée s'ensuivit; plusieurs personnes furent mortellement blessées et la procession se retira. On alla porter plainte au pacha; il vint lui-même avec des troupes, 1 Les Lieux Saints, t II. 284. 285. Paris, Lecoffre. 1858.
ordonna aux religieux catholiques de recommencer leur procession, se plaça près de l'autel, et avec son sabre il enleva le tapis qui avait été replacé par les Grecs . . . Ce pacha qui a ainsi rendu justice à qui elle était due, estMéhémet Pacha, qui m'a raconté lui-même ce fait . . . Ce tapis était non-seulement un signe de propriété pour les Grecs, mais d'exclusion pour les catholiques.»
Les voyageurs ont souvent raconté la jonglerie de ce feu nouveau qui descend du ciel le samedi saint. «Voici continue M. Mislin, comment les choses se sont passées sous mes yeux en 1855.
u J'étais sur la galerie, qui communique avec le couvent des Franciscains, sous la première arcade, vis-à-vis du Saint-Sépulcre, et à côté de Kiamil Pacha, gouverneur de Jérusalem. Dans l'église, dans la grande coupole et autour du Saint-Sépulcre, il y avait une foule compacte et tumultueuse de toutes les nations qui sont sous le soleil, des vieillards, des femmes, des enfants au sein de leurs mères. Des soldats turcs, armés de sabres et de fusils, gardaient toutes les avenues, surtout les abords du Saint-Sépulcre. Il n'y avait nuUedévotion, nulle recueillement; cette foule n'avait pas le sentiment qu'elle se trouvait dans le Saint Lieu: c'était une foire où l'on sautait, dansait, criait, mangeait, se disputait. Les plus intrépides fendaient la foule pour se placer plus près du Saint-Sépulcre, et frappaient ou renversaient ceux qui leur barraient le chemin; tous tenaient en mains des faisceaux de petites bougies pour les allumer au feu sacré. Des sacristains, et des gens qui avaient sans doute payé chèrement cette faveur, furent placés de chaque côté du Saint-Sépulcre, près des ouvertures pra-