CHAPITRE QUATRIÈME
C'est ainsi que des âmes pieuses, qui, des lointaines contrées, viennent chercher des consolations au tombeau du Christ, rencontrent le spectacle affligeant d'une frénésie sans nom , qui est la honte de la chrétienté et Farmedont les Turcs flegmatiques se servent- pour nous ridiculiser, si nous nous avisons de nous moquer des derviches qui tournent, hurlent et se livrent à toutes les contorsions.
Mais quittons l'Orient pour revenir en Russie. Pendant Tabsence de M"* Bagréeflf, son intendant avait outrepassé ses pouvoirs, grevé la fortune de dettes par la construction d'une fabrique de sucre. C'était le sixième intendant que M™* Bagréeflf faisait en sept ans. Les intendants sont le fléau de la Russie, de la Galicie et même de la Hongrie. Le médecin de la maison se crut obligé de prendre en main l'administration du domaine de Bouromka.
Pour faire face aux exigences de ses créanciers. M*"* Bagréeflf engagea un de ses petits villages.
Alors le gendre de M"*« Bagréeflf accusa l'intendant de dilapidation; était-ce pour lui arracher la gestion et déposséder sa propre belle- mère? On Tignore. Une explication aigre s'ensuivit; elle dégénéra en paroles extrêmement acerbes: le Grec, dépendant des empereurs de Constantinople et aspirant à l'hospodarat de Valachie, provoqua en duel l'Allemand rigide, et finit par s'excuser. Quoi qu'il en fût, ces contrariétés tragicomiques étaient le prélude de cruelles vicissitudes pour M»« Bagréeflf.
On put goûter quelque répit. L'on travailla activement à relever la situation, à ramener les choses à
l'ancien orflre, de telle façon qu'en l'automne de 1849, le domaine était dans un état de prospérité qu'il n'eut jamais. A la vérité, il était grevé d'une nouvelle hypothèque de vingt-cinq mille roubles argent; mais la moitié de cette somme avait servi à augmenter le mobilier, et le manoir n'avait rien à envier aux autres demeures seigneuriales.
Quand la princesse C*** vit que tout allait si bien et que les revenus augmentaient d'année en année, elle en voulut tirer avantage ; elle insista pour que la mère allât se soigner à l'étranger et lui cédât l'administration du domaine. M"*® Bagiéeflf était en effet devenue trèsmaladive par suite de tous ces tracas, mais elle ne voulut d'abord rien entendre des propositions de sa fille. A la tin, sur le conseil et la représentation de l'amitié, elle s'arrêta à ce parti; et bientôt, dans le courant de juillet 1850, elle quitta la Russie pour n'y plus revenir. M"® Bagréelf mit à cet arrangement la réserve expresse qu'elle aurait le droit d'engager le second petit village pour la même somme que le premier, afin d'avoir sa vie assurée, au cas où sa fille ne lui paierait pas intégralement les rentes convenues et qui étaient portées à la moitié des revenus du bien, pendant les dernières années de sa propre gestion.
M*"® Bagréeflfn'était pas établie depuis six mois àVienne qu'elle reçut des plaintes de ses paysans; ses œuvres de bienfaisance n'étaient point continuées; d'un autre côté, sa fille se plaignait de ne pas retirer assez de revenus. M™^ Bagréeflf se décidait donc à retounier en Russie, quand sa fille contrariée par cette résolution la supplia de n'en rien faire, et montra qu'elle ne voulait qu'amoindrir