‹ Un portrait russeChapitre 47 sur 143 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

On sait que François Joseph P' échappa au coup comme par miracle. Un ouvrier tailleur, armé d'un couteau, le frappa à la nuque, mais le couteau rencontra le col militaire au brocart d'or, et s'arrêta dans le tissu métallique. En souvenir de cette délivrance, un frère de l'empereur fit un appel à la générosité de tous les sujets fidèles pour la construction d'une belle église gothique, qui, dite V église du Vœu ou de Saint-Sauveiir (die Votiv-Kirche), s'élève maintenant sur les glacis, non loin du faubourg de Rossau, entre l'Alservorstadt et la porte des Écossais, maintenant démolie. Dans ces méditations. M™® Bagréeff habituée par son père à l'interprétation symbolique des Écritures, laisse glisser sa raison sous les faits surnaturels comme un levier qui les ébranle à son insu peut-être. Elle ne conteste pas les récits sacrés; mais n'est-ce pas les miner, par exemple, que d'articuler l'opinion que Moïse se serait servi d'une éruption du Sinaï pour promulger le décalogue et établir dans le vulgaire la croyance à l'origine divine de la loi?

Aussitôt après les Méditations^ M"* Bagréeflf tentait un autre genre. Une Nuit au Golgotha s'achevait presque en même temps: nouvelle touchante, où le cœur déborde à chaque page, et où est bien dessiné le côté religieux du caractère russe, et qui fut accueillie en 4852 dans la Bévue des deux Mondes sous le titre de Xénia Damianouma. Les lecteurs de cette revue se la rappellent, ce qui nous dispense d'une analyse. La sobriété habituelle du style français obligea la rédaction de ce recueil d'écourter le récit, d'émonder la phrase touffue, de serrer la forme devenue plus concise, sans qu a la vérité la lecture y perde autre chose que de légers

détails auxquels tenait Tautenr, puisqu'il les y restitua dans une édition postérieure. ^

Dans un séjour que M°*®Bagréeff fit en Hongrie, près de Neusohl, dans la campagne d'un ami (4 853), elle écrivit r Introduction^ si remarquable des Pèlerins russes à Jérusalem ^ Ces pages sont nourries de fortes études d'histoire, de linguistique et d'ethnographie; la maturité du jugement, la sagacité des aperçus y régnent presque sans p2(,rtage: le tout animé par un vrai patriotisme, mais qui la fâche parfois contre le dédain de FOccident à l'endroit de la Russie. Mais si la Russie nest pas à la tète de la civilisation, la France, l'Italie, l'Angleterre ni l'Allemagne n'en peuvent, mais : ont-elles empêché cette branche de la race slave de se développer? et si cette race était si avancée autrefois, si elle avait des lois plus équitables, des mœurs plus douces, un gouvernenient plus libre et paternel, et même des communes depuis le dixième siècle, pourquoi ne lesa-t-elle pas maintenus? Pourquoi n' a-t-elle su, comme remède aux migrations intérieures, qu'attacher les hommes à la glèbe, et replâtrer ainsi la féodalité franque à son déclin et dérivée d'ailleurs de la conquête? Oui, pourquoi surtout avec ce sens si clairvoyant des masses, s'est-elle laissé frapper de cette plaie du servage, laquelle saigne et brûle aujourd'hui, et menace la sécurité générale par la série des maux soufferts et des vengeances amassées chez les paysans depuis trois cents ans? On peut répondre que c'est la faute du temps et des événements; on peut

* Les Pèlerins ntsses à Jérusalem. Bruxelles et Leipzig, chez Schnée, 1854. 2 vol. 2"" édition, 1857.

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