‹ Un portrait russeChapitre 52 sur 143 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

— mot profond qui montre à quel point Nicolas connaissait ses boïards, et aussi cette bureaucratie indigène et cette population de souche allemande des provinces de la Baltique.

Que voyons-nous à cette heure? Une opposition tenace; mais elle est sourde parce que la volonté impériale s'est déclarée avec une inflexible énergie pour abolir le servage, perfectionner les écoles publiques, instituer l'enseignement primaire, réorganiser la judicature, supprimer le fermage des eaux-de-vie; et d'autre part, le gouvernement a des projets à l'étude pour multiplier les chemins de fer, les moyens de communication, pour relever la valeur de la production agricole qui souffrira quelque temps de la transition actuelle; mais que les paysans paient régulièrement leurs redevances aux seigneurs et que les seigneurs tiennent leurs engagements — l'équilibre se fera par degrés, la sécurité deviendra plus grande pour tous. L'empereur Alexandre II vaincra les obstacles parce qu'il est dans le vrai ; d'ailleurs il est secondé dans ses plans de réforme, qui embrasseront même l'armée, par des hommes d'élite placés au-dessus des considérations d'avantage propre, telles que la diminution de leurs rentes, dévoués à l'intérêt commun et y sacrifiant avec grâce la moitié de leurs revenus: ils savent que le passage au mieux général ne se peut réaliser sans peine, sans embarras temporaires, sans une sorte de crise à la fois matérielle et morale; mais peu à peu l'état public reprend son assiette, et le progrès avec ses conquêtes a paru dans une nation.

Mais relevons quelques particularités : à l'inverse de ce qui se voit d'ordinaire dans les monarchies, c'est

le peuple surtout qui en Russie aimait l'empereur Nicolas.

Dès que dans la ville on sut le monarque* en danger, on ferma spontanément toutes les boutiques; la foule remplit les églises et, prosternée sur les dalles, priait pour la guérison du tzar et gémissait. La place inunense qui règne du sénat au palais fut pendant deux jours encombrée de monde, au point que nulle voiture ne pouvait y circuler. Quand la grand -duchesse Marie, déjà en deuil, voulut monter en carosse pour s'en retourner, le peuple se jeta sur ses pas et baisant sa robe, s'écriait: «Tu as perdu ton père, nous aussi nous avons perdu le nôtre.» — A l'inliumation du souverain, il y eut des scènes de désespoir, renouvelées dans tous les coins de l'empire, dans les capitales de Saint-Pétersbourg, Moscou, Kieif, et dans la steppe solitaire.

L'empereur assistant aux funémlles du comte Protassoff, trouva de bon goût la bière du défunt: «Je voudrais que la mienne fût semblable,» ajouta-t-il en parlant au comte Adelberg qui s'en souvint à propos. On découvrit l'artisan dans le faubourg reculé de Wasili-Ostroflf: le peuple ne discontinuait d'affluer, de remplir l'humble atelier pour toucher et baiser les quatre planches qui devaient être la dernière demeure de l'homme que l'Europe contint presque avec peine pendant trente ans.

Que le peuple aimât l'empereur, le trait singulier qui suit le montre assez. Le menuisier qui fit le cercueil du tzar, présenta un compte si bas, que les gens chargés de le payer, lui demandèrent s'il ne s'était pas trompé, n'ayant marqué que le prix strict du bois, et ils voulu-

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