CHAPITRE CINQUIÈME. i
recueillie comme le déclin du jour: elle avait du reste réglé son existence en vue du terme inévitable à toute existence, et se tenait toujours prête à partir.
Dans ce même séjour à Paris, M°* Bagréeff, pressée par un directeur de Revue, d'écrire sur la Sibérie, se mit à l'œuvre, et avec tant de zèle qu'au bout de deux mois elle avait achevé le roman si pittoresque et si curieux, intitulé une Famille toungouse, précédé d'une ample introduction où est retracée l'histoire de Yermak: avec une poignée d'exilés, ce chef cosaque opéra la conquête d'un si vaste pays. Dans ce livre, les observations diverses et la science de la préface égalent seules les péripéties dramatiques du récit. Il y a bien des renseignements exacts et singuliers sur le grossier culte du schamanisme, dont les prêtres qui passent pour magiciens, sont des magnétiseurs qui exercent leur pouvoir sur les sujets de ces pauvres tribus errantes. Quelle misère eçt celle de ces nomades, qui s'abritent dans des cav,emes, dorment sous des tentes, dans des huttes de glace, ou se creusent des terriers, comme les Ostiaks: calfeutrés de peaux, ils chassent le gibier dans les steppes et sur les étangs; les uns glissant avec leurs patins comme des spectres sous les rayons veloutés de la lune; les autres emportés sur de minces traîneaux attelés de chiens ou de rennes, décimés par le froid, comme les oiseaux tombés raides en fendant l'air. Ces races chétives, dans leur dénûment, disputent parfois aux souris prévoyantes les oignons et les bulbes de plantes qu'elles ont enfouis dans le sol pour Finterminable hiver, si leur faim n'est trompée par un peu de tabac ou par de l'eau-de-vie.
M"'^ Bagréeff, dans cet excès de travail, puisa le germe
n 8 UN PORTRAIT RUSSE.
de sa dernière maladie. Aussi dut-elle, siuon se reposer, du moins s'interdire to\ite occupation qui pût trop tendre son esprit. Pendant Tété aux eaux de Baden, elle se contenta de revoir ses différents manuscrits qu'elle résolut d'éditer sous le titre commun: Esquisses de mœurs russes.
Elle passa l'automne chez une amie, M""* la baronne de Frisenhof, dans le comté de Neutra en Hongrie, et rentra à Vienne, apparemment rétablie, sans aucune douleur de tête, malgré la puissante ébauche d'un drame, avec la santé et la fraîcheur d'esprit d'une jeune personne. Elle acheva pendant l'hiver cette tragédie en allemand, le Preinier Bomatwff, quoiqu'elle eût à rencontre de sa plume la difficulté d'une langue dure et qui, semblable au métal rebelle, ne s'assouplit qu'au -feu de l'inspiration et de la poésie.
En guise de délassement et dans ses loisirs, M°*® Bagréeff esquissa Irène (au commencement de \ 867) : un petit roman où une fille impérieuse, jalouse et toute caprice fait la loi à sa mère, la tyrannise et se conige, transformée par l'amour suivi du mariage. Ce portrait est celui d'une jeune personne sur qui M™* Bagréeff avait concentré son affection. Mais le dénoûment que cette noble femme avait rêvé dans le roman, elle ne l'a jamais vu dans la réalité.
Elle retravailla ses Lettres sur Kieff' inédites encore et fourmillant de données neuves. Il y a une monographie des Juifs de Volhynie, de Podolie, deGalicie, ces princes circoncis qui à cette heure même touchent à leur avènement dans la société européenne. Mais cette étude et des considérations sur la Pologne sont trop