CHAPITRE PREMIER
Elle regarda toujours ces deux ans passés entre son père, rétude et ces religieux simples et austères comme les meilleurs de son existence.
Mais au commencement de <816, M. Spéranski fut nommé gouverneur de la province de Pensa, réparation déjà tardive et fort incomiJète. Il s y établit avec sa fille, et ^à commença pour elle un tout autre train de vie: dîners, bals, soirées, les plaisirs, les luxes et les contraintes de la société. C'est à ce temps que remonte cette longue et inaltérable amitié entre elle et M"** Soldan (alors M"**' Jésupoff), qui avait de l'esprit, du cœur et de la religion, comme le témoignent ses lettres, et qui mourut en I800 à Paris, ayant offert quelques années auparavant de partager ses revenus avec M'"^ Bagi-éetf, alors dans une situation menaçant de devenir précaire.
Des prétendants se présentèrent pour obtenir la main de M"* Spéranski qui ne s'en souciait et n'était pas assez mûre pour les devoirs de la vie conjugale. A la fin de 1818, nouvelle séparation. M. Spéranski était nommé gouverneur général de la Sibérie avec la charge de lui donner une organisation et des lois et d'en régler radministration. Dans ce but, et pour accomplir la tâche, il fallait parcourir ce pays immense d'une frontière à Tautre, d'une peuplade à une peui)lade, d'un désert à un désert. Sa fille l'aurait entravé dans ses pérégrinations ; et comme sa belle-mère était morte, avant sondépart il plaça la jeune personne à Saint-Pétersbourg dans la maison d'un médecin et ami défunt dont la veuve avait aussi une fille de lage de M"® Spéranski.
Ce fut un temps agréable: d'un côté M"* Spé-
la i:n portrait risse.
ranski était en correspondance suivie avec son père, dont elle conserva trois grands volumes de lettres curieuses; de l'autre elle ne pouvait s'ennuyer dans cette maison, qui était le perpétuel rendez- vous de jeunes gens à la mode et se relayant sans cesse pour inventer des amusements. Là aussi elle eut une inclination malheureuse. Son père, revenu pour voir de près les choses, refusa son consentement au mariage de sa tille avec un officier. L'épisode est dramatique, mais il serait prolixe. Quoi qu'il en soit, aussitôt après cette rupture, M"^ Spéranski tomba dans la mélancolie et invoqua le suicide. Son père, pour l'arracher à cette déplorable disposition, la lança tout à coup et sans Favoir préparée, dans la société pétersbourgeoise. Il la conduisit à la cour où elle devint demoiselle d'honneur de l'impératrice Elisabeth ^ Le remède lui fut bon, en tant du moins qu'elle était obligée de s'occuper de représentation. Elle ne tarda pas à être en vogue et à fixer les regards. La princesse Koutcheoubey, dame d'honneur, dont le mari était lié de vieille date avec M. Spéranski, s'attacha comme une seconde mère à M"® Spéranski qui était intimement reçue dans ses salons. On annonça un jour le gouverneur de Tcheniigoff, neveu du prince; on apprit qu'il venait du fond de sa province reculée dans la capitale pour chercher femme, ce qui amusa beaucoup les jeunes demoiselles: et c'est pourtant de la sorte qu'il jeta son dévolu sur M"* Spéranski, alors sur ses vingt-deux ans.
' Les daines d^ honneur en Russie portent sur Fépaule comme insigne un ruban bleu où est brodé en diamants le chiffre de l'impératrice.