CHAPITRE PREMIER
M. Spéranski annonça à sa fille que M. Bagiéeff Tavait demandée en mariage par Tentremise du prince de K***. Elle répondit qu'elle n avait rien à redire; que, privée de Fépoux de son choix, elle accepterait celui qu'agréerait son père. Cependant elle voulut avoir une entrevue avec ce prétendant avant de s'engager; elle lui déclara qu'elle nourrissait encore un autre amour, et que s'il acceptait un cœur mort à ce sentiment désormais, et pouvait se contenter d'une femme fidèle et dévouée , elle lui donnait son consentement. M. Bagréeff parut satisfait.
Toutefois M. Bagréeff devant retourner à son gouvernement, et les noces ne se pouvant célébrer qu'au mois d'août suivant, on garda le secret sur ces fiançailles. Dans cet intervalle d'autres prétendants arrivèrent, parmi lesquels le comte r *'•'*, plus tard devenu ministre, qui refusé, n'en resta pas moins lami du comte Spéranski et de sa fille; mais dans la suite, quand de jalouses intrigues eurent mis dans la disgrAce cette nol)le femme, il ne fut i)as le dernier à lui jeter la pierre. L'inconstance des amitiés humaines est seule constante.
Dans Tordre, une fiancée se berce de rêves et d'esi)oir, et émue de craintes inhérentes même à la passion heureuse, elle a de beaux jours à passer jusqu'au jour désiré de l'union conjugale. M^^*- Spéranski ne connut aucun changement pareil; aucun état intérieur ne différencia cette période de sa vie habituelle. Mêmes occupations avec sa même tranquillité d ame ; toujours comme un voile morne tendu sur son existence: une première inclination brisée. De temps à autre elle rece-
vait une lettre de sou futur époux, qui décorait sa sécheresse du nom de raison. Enfin M"** Spéranski devint M"^ Bagréeff.
C'était, paraît-il, un homme peu fait i)our s'accorder avec cette femme d élite. Il déguisait son insignifiance sous un vernis de politesse et de ûianières. Elevé dans rinstitut des nobles, il avait pris des formes, mais rien autre, comme le cas est fréquent dans la société russe; sans compter qu'il était égoïste et méfiant. Tant que dura le séjour des noces à Saint-Pétersbourg, M»"^ Bagréeff conserva ses habitudes chez son père; mais arrivée en province, elle s'aperçut de la profonde nullité de son mari qui était incapable de soutenir une conversation: caractère superficiel, esprit sans portée et plein de lacunes. Par ses attitudes solennelles et son silence majestueux, il se donnait des airs de supériorité: type qu'on rencontre. Il expédiait quelques affaires le matin, dormait l'après-midi et jouait le soir, passant de la sieste au whist, du sopha à la table, ne paraissant pas se douter qu'il avait une compagne, offrant peu de satisfaction à une intelligence curieuse et laissant le vide à un cœur bien placé.
En 4824 elle eut un fils qui reçut le nom de Michel: autant il fut pour elle un sujet de consolation, autant, hélas! il devait lui devenir un sujet de deuil. M. Spéranski rendit visite à sa fille dans Tété de cette même année, et ne l'ayant pas trouvée heureuse, il obtint pour M. Bagréeff le poste de directeur de la banque de Saint-Pétersbourg, et ensuite celui de sénateur.
Là M"*® Bagréeff dirigeait la maison de son père comme auparavant et réunissait les notabilités et les