CHAPITRE CINQUIEME
sent, les manuscrits laissés par le comte Spéranski, et accordait en récompense à la fille de ce grand homme d^Ëtat une rente de plusieurs milliers de florins. Un seul souci la tenait encore, c'était l'interdiction notifiée à son intendant de rentrer en Russie; mais elle espérait de la faire lever dans un voyage à Saint-Pétersbourg, qu'elle projetait d'entreprendre au printemps de 4857.
Par malheur, au milieu de ce contentement et de cette prospérité, elle sentait, triste prélude, les douleurs de tête lui revenir avec trop de fréquence et de régularité. On essaya dé les conjurer par la distraction, car elles étaient certainement causées en partie par le labeur d'esprit, et l'on tâcha de l'arracher à la composition attachante et pénible du Premier Eomanoff^ par des visites et quelques jeux. Ainsi chaque soir la pturtie de whist s'organisait. Deux ou trois hommes d'intelligence y prirent tellement goût qu'ils la préféraient à toute autre distraction et qu'ils se sont privés plusieurs années de toucher à une carte, après la mort de M""® Bagrée£f, faisant ainsi entrer dans leur deuil cette abstention du divertissement, en mémoire de celle qu'ils avaient perdue.
M™* Bagréeff avait pour les animaux un sentiment profond de sympathie, qui donne la clé de maintes pages du Moine du mont Athos et de quelques autres du Livre d'une femme. Elle traitait toujours avec mansuétude ou clémence les bêtes, qu'elle considérait comme des créatures de Dieu: elles ont précédé l'apparition de l'homme sur la terre et demeurent pour lui comme des frères, placés à un échelon inférieur de l'existence. De' même wasi et à plus forte raison, elle fut toujours
I 4i6 UN PORTRAIT RUSSE.
> pleine d^égards avec ses gens- de service, leur parlait
I avec politesse et douceur et était pénétrée de leur di-
^ gnité, quoique au-dessous d'elle dans la hiérarchie un
l peu conventionnelle et souvent précaire des conditions
t sociales. Toutes les saines notions qu'elle avait puisées
dans la philosophie, tous les préceptes chrétiens qu'elle
i avait sucés avec le lait, les obligations et les devoirs
^ que fondent la raison et la conscience formées par
I l'Évangile, elle s'appliquait à les mettre en pratique, et
; non point à en faire un vain aliment de son esprit ou
de sa curiosité. Ces choses-là s'imposaient à elle avec
l'empire de la volonté divine clairement connue à ce
sujet.
Les derniers jours de mars 1857, M"® Bagréeff se trouva indisposée, revenant de visiter une amie malade, mais elle y prit peu garde, n'en parlant que pour motiver son manque d'appétit. Bailleurs elle se portait bien : aucune douleur de tête, aucun symptôme précurseur de la maladie. Elle ne s'alarmait pas d'un rien, elle douée d'un courage au-dessus de son sexe ; impassible amazone, quand elle montait un cheval fougueux, ou tranquille sur son siège dans une voiture ou un traîneau volant comme l'air à la suite de trois robustes étalons lancés à toutes brides dans la steppe. Elle avait puisé dans ces exercices corporels une certaine fermeté morale, qui la préservait de ces lamentations de mode chez les femmes. Le soir donc, quoique mal en train, elle sortit pour voir une octogénaire (la princesse Kaunitz), et passa auprès d'elle plusieurs heures. Comme elle rentrait sur le tard, son médecin qui revenait aussi de faire une visite, ouvrit brusquement la portière de la voiture; il croyait faire