‹ Un portrait russeChapitre 61 sur 143 · CHAPITRE ONQUIÈME. i · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONQUIÈME. i

peur à M"® Bagréeff par cette plaisanterie, mais luimême fut effrayé! Elle gémissait et ne pouvait bouger, et se plaignait d'intenses douleurs à Toreille droite où elle avait, disait-elle, entendu comme un coup de canon quelques minutes auparavant -- Â grand' peine, le médecin, aidé d'un domestique, la transporta dans son appartement; il traita l'inflammation de l'organe auditif, par une application de sangsues et des calmants, ainsi qu'il avait déjà fait deux fois les années précédentes dans la même saison. Le lendemain, la douleur locale aiguë diminuait, mais la tète était prise de plus en plus, et souffrait sourdement. Cependant elle se croyait assez bien pour ne pas contremander un diner donné à ses amis, ce qu'elle fit pourtant sur les représentations du docteur. En apparence les signes de la maladie ne différaient point de ceux des maladies antérieures analogues, si ce n'est que M™® Bagréeff semblait d'une parfaite quiétude; autrefois, même dans un simple malaise, elle parlait avec calme de sa mort, et faisait des dispositions, ce cas échéant. Elle recommandait qu'on transportât sa dépouille non loin de l'endroit où elle aurait expiré, et qu'on l'ensevelît dans la terre et non dans un caveau muré. Elle aimait tant la nature et cette terre notre mère commune, qu'elle n'en voulait pas même être séparée après la mort par une barrière de pierre. Ce sentiment d'ailleurs s'enracinait à une idée religieuse invincible, quoique peu raisonnéeet très-illogique: c'est que l'âme ne peut trouver son repos absolu qu' après la complète dissolution du corps. Tant qu'une partie de ce corps existe agrégée, l'âme s'y peut attacher, errer autour: retardef la décomposition du cadavre, c'était

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retenir Fâme captive dans des liens d'argQe. De là lui était venue la crainte superstitieuse de rembaumement. Et pour le dire en son lieu, quoique par avance, le médecin chargé de faire l'àutopsie du cadavre de M°*« Bagréeflf, en avait conservé le cœur, baigné d'esprit de vin, dans une capsule de métal, et l'avait donné à son collègue, M**. Ce dernier fut contrarié de ce présent, quoique ce ftlt un touchant souvenir, et pour se conformer aux idées et aux volontés de M"** Bagréeff, il le brûla et enterra les cendres sur la tombe de la morte.

Elle avait ainsi adopté l'hypothèse de Schubert dans la Symbolique du rêve; elle lui semblait, je ne sais pourquoi, par un inexplicable mirage, conforme à la raison, et pourtant elle obéissait bien plus à l'instinct mystique qu'à un jugement éclairé; c'était un écart du sens religieux très développé chez le peuple russe, mais aussi souvent ce sens religieux dégénère en superstitions, faute de lumière. Il y a comme une lointaine affinité entre cette supposition et ce purgatoire de l'Église russe, qui enseigne que les âmes des morts traînent leurs expiations indéfinies autour des sépulcres et des cimetières, des lieux où elles mouvaient des corps humains. S'il y a moins de terreurs funèbres chez les Slaves, à cause de leur forte nature, il y a plus de visions que chez les Occidentaux. Le climat du reste est sombre, les vents pleurent, les arbres se tordent en criant; et ces voix confuses et lamentables, àtravers les blancs spectres des bouleaux, leur ont souvent semblé, comme aux héros d'Ossian, être la voix des trépassés.

Ce point de vue purement spéculatif de Schubert, se rattachait, chez M'^^JBagréeflF, à la doctrine orientale de

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