CHAPITRE CINQUIEME
indulgence pour les bêtes. Et cette sympathie tenait à un principe à la fois scientifique et religieux: l'apparition des animaux a précédé celle de Thomme sur le globe, comme le règne des plantes attendait le règne des brutes, à des époques reculées d'une myriade de siècles; ensuite dans ces êtres qui ont tant à soufiiir, habitent peut-être les âmes de nos parents, de nos amis; et, après notre présente carrière, ils nous serviront peutêtre d'enveloppes à nous-mêmes — Ce dernier doute était concevable.
Les traces de cette doctrine sont très évidentes dans le Livre cFune fetnme^ et trahissent en même temps, dans leurs contours indécis, l'inconscience où elle était des suites rationnelles qui en découlent: elle ne se glissa dans sa foi qu'en prenant l'apparence d'une explication des mystères de l'homme: explication superficielle qui voile son inanité sous. un faux air de clarté ou de simplicité, al)Solument comme le sensualisme de Locke et de Condillac, réchauffé il y a quelques mois en France, explique l'origine des idées, en oubliant un point seul mais essentiel, à savoir en vertu de quel principe se transforme la sensation dans la genèse de notre entendement.
Une autre inconséquence, qui prouve l'alliance hétérogène de dogmes contradictoires chez M"* BagréeflF, c'est qu'elle professait la croyance à l'efficacité de la prière pour les morts: or, si l'âme doit parcourir, dans ses migrations expiatoires une série quelconque de corps grossiers ou subtils, d'après sa valeur morale, c'est une loi fixe pour l'homme au moment de la mort: et à quoi bon la prière pour le défunt? L'auteur répondra que
dans chaque nouvelle existence, Tàme peut devenir moins mauvaise et s'améliorer, comme aussi déchoir et s'enlaidir. De nouveau, à quoi bon la prière, si elle n'atteint pas la volonté du mort pour qui Ton prie, et qui vit ailleurs, en disposant de son libre arbitre, pour se relever ou se dégrader; tandisquedans renseignement chrétien, l'âme après la mort est incapable de déteimination, et sinon immobile, du moins figée dans une passivité relative, par un décret de Dieu? En d'autres termes, hors de cette vie, l'âme ne peut plus mériter ou démériter; elle reçoit, selon ses œuvres, la récompense du paradis ou le châtiment de l'enfer; seulement la miséricorde rédemptrice a ménagé une prison intermédiaire accessible à la supplication humaine touchant la justice divine, le purgatoire, qui ne s'ouvre que du côté du ciel.
En dernière analyse, dans ce système incohérent de M°«Bagréeflf,une prière pour les morts revient au même qu'une prière pour les vivants; on admet l'efficace de cette prière, qui touche avec la grâce deDien, tel homme ou tel autre, en deçà ou au delà de la mort. Mais ici nous touchons plus que jamais aux mystères et au surnaturel qui n'est pas de notre compétence. Eéversibilîté, rétribution future ... des abimes, où l'esprit se perd.
Pour M'^^Bagréeff, que nous avons laissée, elle gardait le silence. Antérieurement, dans un cas pareil, avonsnous dit, elle s'occupait de certaines dispositions. Autrefois aussi, sachant le vide que causerait sa mort dans le cœur d'un ami dévoué, elle tâchait de le préparer à cette perte cruelle, lui donnait des conseils pour la supporter, et lui demandait de prier pour son âme, parce