CHAPITRE CINQUIÈME. i
qu'elle était convaincue de Tefficacité des prières pour les morts; et elle se répandait ainsi en exhortations édifiantes. Pas trace d'une parole semblable cette fois: c'est que la vie était atteinte à son centre, et, cette femme, loin de pouvoir s'échapper en préoccupations de la vie présente, s'absorbait en elle-même et se recueillait tout entière pour l'agonie, le combat suprême, et pour vaquer à cet intérêt spirituel d'un ordre supérieur. La conversation semblait la fatiguer; et, sur son désir, son médecin se retira quelques heures et rentra. De quoi elle le retnercia et se prépara au repos.
La nuit fut bonne, excepté que par intervalles, des rêves agités entrecoupaient son sommeil. La respiration était normale, le pouls presque régulier, et le médecin qui veillait à son chevet, n'observait aucun signe inquiétant.
Le jeudi , 2 avril , outre ces douleurs sourdes de la tête, elle en ressentit de violentes à l'occiput. Elle ne se croyait cependant pas en danger, puisqu'elle ne voulait pas même en informer ses connaissances qui se réunissaient habituellement chez elle le samedi: son médecin toutefois prit sur lui de le faire. Vers midi ces douleurs augmentèrent de minute en minute et s'étendaient sans cesse, de sorte qu'il y avait à craindre que l'inflammation ne se propageât aux membranes du cerveau, lesquelles portent en physiologie le nom de méninges.
D'accord avec un collègue, le médecin ordinaire tenta d'y remédier par de puissantes dérivations aux organes sécréteurs, afin de prévenir la formation d'une exsudation au cerveau. De ce moment, M'"^ Bagréefif souffrit mar-
tyreavec une résignation admirable, remerciant les gens qui la soignaient, autant que ses douleurs lui laissaient de répit. Elle ne pouvait du reste parler d'autre chose. Sans doute aussi, elle se recueillait déjà pour Theure de sa mort qu'elle pressentait clairement, sans vouloir en rien dire pour n'affliger personne. Vers le milieu de la nuit s'opéra la cruelle métamorphose de cette affection: elle eut des frissons, des visions dans lesquelles lui apparaissaient ses parents et ses amis morts: des prières seules, probablement machinales, interrompirent le cours de ces évocations du délire. Cet état dura toute la nuit, qui fut affreuse ; quelques heures de sommeil ou d'assoupissement le suivirent; après quoi elle pouvait répondre avec justesse aux questions qui lui étaient faites, à part qu'elle ne trouvait pas toujoui-s le mot pour exprimer sa pensée: sa mémoire était déjà atteinte.
Le matin du 3 avril, elle reçut les derniers sacrements du prêtre russe que le docteur, suivant sa promesse à la malade, avait mandé. Le pope même qui n'était guère un ami, fut édifié de la ferveur de la moribonde. Peu après, arrivait le premier médecin de l'empereur d'Autriche; mais il ne put qu' approuver le traitement suivi, sans trouver un conseil pour sauver M"»® Bagréeff. La journée se passa en souffrances indicibles; si elles faisaient trêve, elle en profitait pour remercier et caresser tendrement les pei'sonnes qui la soignaient.
Le lendemain avant-midi, elle prit en pleine connaissance une potion médicale; deux heures après, elle ne pouvait plus en boire une nouvelle. Dès ce moment, elle resta immobile, dans un état d'assoupissement profond jusqu'au soir, où après quelques fortes respi-