‹ Un portrait russeChapitre 65 sur 143 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

rations, elle mourut sous les yeux de son entourage familier, au jour et à Fheure où elle avait la coutume de recevoir, et où elle avait encore reçu son monde une semaine auparavant.

La première nouvelle de sa maladie avait répandu une sorte de consternation parmi ses connaissances. U serait oiseux de mentionner la quantité des personnes distinguées qui avec empressement s'informèrent de la santé de la malade. La légation russe seule dont le chef alors était le baron B***, demeura indiflférente à cette alarme, et envoya deux heures avant la mort de M™«Bagréeflfun employé pour prendre des informations. Cet employé, voyant que le malheur était imminent, attendit jusqu'à la fin .... pour mettre les scellés sur Fappartement de la défunte qui n'était pas encore froide, sur la demande, disait-il, de la fille de M™® Bagréeflf!

Les journaux de Vienne annoncèrent bientôt ce deuil avec l'expression d'unanimes regrets.

M"*® Bagréeff était d'un caractère naturellement gai, mais assombri par les circonstances. Elle prenait part aux divertissements, mais sans pouvoir effacer de sa figure les stigmates que la mélancolie y avait laissés. D'une tolérance parfaite, elle n'imposait "ses croyances à personne, sans rien en céder pourtant, et quand elle se voyait inhabile à convaincre quelqu'un, elle changeait de sujet: la conversation devenait générale, et par là attrayante et recherchée. Elle était d'une véracité rare chez les femmes. Elle n'était sévère que pour elle-même et indulgente à tous. Un sentiment de bassesse, d'envie fut toujours infininent au-dessous d'elle. Elle recevait les succès comme un don du ciel, les revers comme des

expiations ou comme des accidents, dont elle s'attribuait la cause. Pénétrée d'une pure dévotion, qui parfois se montrait exaltée, elle s'en remettait pour Taccomplissement de ses devoirs au bon plaisir de Dieu: la fin de toutes ses prières, comme on le pourra voir dans plusieurs morceaux du Livre d'une femme, est toujours ce cri profond et lugubre du Christ à Gethsémani: «Mon Père, que votre volonté soit faite et non la mienne.»

Gomme elle avait été une fille modèle, ainsi fut-elle, une amie exemplaire. Avait-elle accordé sa sympathie à quelqu'un? c'était pour la vie. Elle le protégeait, elle le défendait envers et contre tous; et à plusieurs reprises, elle ne craignit pas de se mettre dans une fausse situation, avec tant de loyauté et de générosité. Dans une compagnie, elle savait se mettre au niveau des personnes de moyens intellectuels et de capacités très inégales, de sorte qu'après sa mort, chacune de ses anciennes interlocutrices répétait que c'était avec elle en particulier que M"« BagréeflF s'entendait le mieux.

ObUger tout le monde et lui être agréable, était sa plus grande satisfaction. Personne ne lui adressait une demande sans en être vite écouté. Combien de sollicitations n'a-t-elle pas reçues 1 Des gens d'esprit et de talent venaient- ils à elle? elle ne manquait aucune occasion de mettre en relief leurs qualités et leur mérite.

Mais les pauvres étaient sa constante occupation. Les soulager, les consoler, adoucir leurs besoins, fortifier leur âme, ne jamais les humilier, mais les respecter et les honorer comme des membres souffrants du Christ, telle était sa conduite envers cette classe méprisée. Se contentant de peupour vivre, elle s'est souvent retranché

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