CHAPITRE PRKMIER
supériorités diverses: hommes d'État, savants, artistes et littérateurs se raugcaient à Tenvi autour d'elle; entre autres, le général Poutourline, Thistorien Karamsine, le peintre Bruloff , le poète polonais Adam Mickiewicz étaient au nombre des habitués du salon du comte. Elle eut pour ami dévoué le célèbre Pouchkine, blessé à mort dans un duel avec un futur beau -frère soupçonné par lui d'avoir séduit sa femme (railleurs fort belle. Ce gentilhomme épousa ensuite la sœur do M™® Pouchkine, voulant prouver ainsi combien la défiance du poète était illusoire. L'auteur fantaisiste dCEmjène 0>u'(juific, la terreur des maris et le caprice des épouses, était devenu un homme rangé; mais il était resté fougueux et susceptible sur le point d'honneur.
M. Bagréeff était terne au milieu de cette pléiade. Au moins s'il avait été positif. Mais par une grossière inintelligence, il se laissa voler une grande somme d'argent à la banque dont il était directeur. Sa femme lui sauva son honneur en lui livrant ce qu'elle possédait en valeurs et en bijoux, afin de couvrir le déficit. D'où le mari commençait à s'humaniser et à témoigner des égards à sa femme, quand un frère colonel survenant, jaloux des succès de sa belle-sœur dans ce cercle de gens délite, semant Tesprit de discorde, les sépara de nouveau.
Le salon de M™® Bagréeff était un des plus fréquentés de Saint-Pétersbourg, quand cclatarinsurrectiou de 1 825. C'était vers la fin de Tannée à l'avènement de Nicolas au trône. M™® Bagréeff sortit en traîneau la matinée; arrivée sur la place de l'Amirauté, couverte de soldats, elle voulait pousser plus loin, croyant que
If, UN PORTRAIT RUSSE.
c'était une parade ou une revue, quand deux amis la rencontrant par hasard, firent rebrousser les chevaux. En rentrant à la maison , elle trouva sur le seuil son père et son mari qui Tinterrogèrent sur le motif de son retour. Elle ne put articuler qu'une vague réponse. Bientôt se fit entendre une première décharge à laquelle succédèrent des feux de file et des coups, de canon. Le comte Spéranski s'était rendu en hâte sur le théâtre de l'émeute, et bientôt il en rapportait la nouvelle que le tzar en était maître, après avoir achevé de lire sa proclamation h l'armée. Par une fatalité déplorable, plusieurs des conjurés se trouvaient chez M""^ Bagréeff, la veille même du jour où la consjnration éclata. Cette circonstance lui valut des tracasserie^s interminables, et sans doute aussi Ta version de Tempereur. Et cependant elle Tadmira toujours même quand il la persécutait: elle n'oublia jamais l'impression que lui fit cette chevaleresque figure du tzar, impassible au miheu des troupes mutinées, dominant la révolte de son regard et de son attitude , et tournant les esprits, en sorte que ces régiments, factieux il y a un instant, acclament Nicolas leur souverain avec des hourrahs sauvages.
Le temps qui suivit le triomphe du tzar fut une véritable terreur. Un jeune homme de talent, que le comte Spéranski avait amené de la Sibérie et traitait presque en fils, était lui-même entré dans le complot et avait été convaincu du crime de lèse-majesté. Le comte vint trop tai'd pour soustraire à la sentence des juges le jeune homme qui dut reprendre le chemin de la Sibérie en sortant de la forteresse des Saints-Piei*re-et-Paul. En