‹ Un portrait russeChapitre 71 sur 143 · IV. LES PÈLERINS RUSSES A JÉRUSALEM · texte numérisé non relu

IV. LES PÈLERINS RUSSES A JÉRUSALEM

4853 et 1854.

Ouvrage publié par Vauteur à Bruxelles et Leipzig, chez Sehnée, 4864. i vol tn-42. — Seconde édition, 4857.

Cet ouvrage comprend une savante introductûm pleine de détails curieux sur le caractère et les mœurs russes (nous avons fait nos réserves sur les opinions qui touchent au servage) , ensuite la nouvelle qui se nomme une Nuit au Golgotha, et enfin le roman intitulé le Moine du mont Athos.

Le Moine du mont Athos occupe le quart du premier volume et remplit le second des Pèlerins russes. Ce moine, lui-même pèlerin, rencontré par hasard à Jérusalem par la pèlerine russe, la frappe par ses façons distinguées, un air aristocratique jusque sur Tautel où il dit la messe , et lui rappelle un souvenir d'adolescence, un jeune homme dont rhistoire a été triste et connue! Elle Texamine, c^est luimême; et alors pour se confirmer dans sa certitude, elle interroge une religieuse qui se montre d'abord revêche à îa curiosité de la voyageuse, puis se relâche de sa discrétion et lui remet un manuscrit contenant Thistoire intime de cet infortuné religieux qui, trompé dans le monde par la dissimulation d'une femme aimée, ne trouve de remède à sa déception, de baume à sa blessure, de confort à son Àme ulcérée que dans une cellule de cloître et dans l'amour divin. La donnée est assez originale sans l'être absolument: eUe est vivifiée par les détails. Elle est dessinée d'après nature, cette excentrique sœur Séraphine, qui est censée la tante de ce moine Demitri, et qui, à la moindre contrariété, a des emportements épouvantables, et se signe pour sceller sa bouche, se jette aux pieds d^un crucifix pour demander pardon à Diea, ou pour lui offrir, singulière offrande, ses colères elles-mêmes.

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Le paysage russe avec ses couleurs sombres, sert de cadre à l'œuvre. Des types, pris dans la nation, fournissent les personnages. Ainsi ces deux moines, dont Tun est si indulgent, si paternel, si ascétique et macéré de jeûnes et de. pénitences; dont l'autre est si docte, si pratique, d'un coup d'oeil si pénétrant dans les choses du monde et d'un conseil si prudent , le père Hilarion et le père Grégoire sont des figures observées de près par l'auteur dans son séjour de Nowgorod. Le père de Demitri, avec ses inégalités d'humeur et ses retours d'irritation contre ses ennemis , avec cet amour mêlé d'âpreté pour son fils, ses tendances à entrer dans la vie religieuse, ses luttes intérieures pour dépouiller la haine, l'aigreur la moindre amertume envers le prochain , c'est à tort qu'on a cru que ce type devait reproduire quelques traits de l'ancien secrétaire de l'empire, qui par contre serait peint avec fidélité dans ce diacre sublime de IslNuU au Golgotha, Enfin cette Véra, qui joue le sentiment pour arriver à la fortune, et qui en réalité n'ambitionne que de se venger par le luxe, de sa pauvreté et de son humiliation passées, en obtenant la main d'un riche gentilhomme, est assez semblable à la coquette Ursule, que M. Sue oppose à la cousine Mathilde, et n'est pas un personnage imaginaire dans la société européenne. Il y a de l'ampleur dans les développements de cet ouvrage, soit dans les caractères, soit dans les situations, soit dans le style; il y a cet entraînement qu'on trouve à suivre les sentiments et leur expression diverse, mais toujours naturelle, sans recherche d'efi'et, sans efi'ort dans la phrase; et pareille à des flots coulant de source.

Est-ce que le diacre de la Nuit au Golgotha représente Spéranski? L'histoire ne peut se taire quand même la fiction a parlé. Disons de lui, sans prétendre le juger, que Michel Gramatine, fils d'un prêtre de campagne, prit le nom de Spéranski au séminaire de Wladimir, sa ville na-

taie, mot latin russifié pour désigner V espérance de sa jeune ambition. Avec la facilité et l'application au travail, deux qualités rarement unies, il avança vite, il occupa à la fois trois chaires au séminaire deNewski, celle de l'éloquence sacrée, des mathématiques et de la physique, et bientôt y joignit la charge de préfet des études. Il devint secrétaire de cet hétéroclite prince de Kourakine qui le poussa aux fonctions de secrétaire d'État en 1801 : il avait vingt-neuf ans. On lui reproche un esprit superficiel, un caractère souple, une âme de peu d'élévation.

Ses plans politiques, antérieurs à 1812 (et la date en augmente le mérite), tendaient, dans leur ensemble, à substituer le régime représentatif au despotisme arbitraire, la monarchie modérée par une constitution fondamentale au chaos de la monarchie absolue , maîtresse des biens et des personnes, du territoire et de la population, placée audessus de la loi, en dehors de la justice et de la raison. Les paysans sont serfs des nobles, qui, à leur tour, sont esclaves du souverain; les nobles oppriment les serfs qui espèrent dans le souverain , mais rien ne garantit que les abus soient réprimés , que les plaintes soient écoutées ; la vérité a tant de chemin à faire pour arriver au pied du trône, quand elle part d'une chaumière et qu'il n'existe pas de forme Hxq et autorisée de réclamation! Il voulait établir deux classes, l'aristocratie et le peuple, comme en Angleterre, mais marquer exactement leurs rapports, les rendre moins rudes , et limiter l'étendue du pouvoir exécutif central , pour avoir un État mieux ordonné et plus stable ; sans quoi ne donnez pas d'instruction au peuple , si vous ne lui donnez pas de liberté. C'était toujours le régime des privilèges de la noblesse, et l'excès de puissance de la prérogative royale, défauts communs à toutes les chartes de l'Europe, surtout à l'enfance de la civilisation émergeant par degrés de la barbarie, comme l'aurore émerge de l'ombre. Que de discussions, quels immenses

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chocs d'idées faut-il pour que la lumière jaillisse sur chaque point et jusque dans les entrailles de toute constitution, témoin les débats parlementaires des Chambres ouvertes en Europe.

La conception de Spéranski était incomplète, obscure, prématurée et laissait presque de côté le capital problème du servage, digne d'être approfondi avec les données fécondes du principe chrétien. Sa parole protégée par le noble Alexandre, n'allait pas au-delà de ces timides accents : «N'éclairez pas les paysans sans les affranchir; ce serait leur rendre plus sensible le poids de leurs chaînes , et les préparer à une révolte dangereuse et générale n.^ Là se bornait son humanité et sa pénétration, quand l'empereur en lui recommandant cette franchise, était en droit d'attendre plus de cœur et plus de génie. Et Spéranski se fût d'autant moins permis de s'exprimer ainsi de son chef» qu'il était issu de la famille d'un popo de village, et que l'état ecclésiastique est dédaigné par la noblesse moscovite surtout chez ceux qui sont parvenus. A tout prendre, ses projets libéraux étaient précoces, comme on s'en aperçoit aujourd'hui môme qu'on dissout les assemblées provinciales à Saint-Pétersbourg ; et plus vastes qu'appropriés à la nature diverse des choses et au perfectionnement continu des peuples, ils se réduisaient à une réglementation indéfinie, remaniant le sénat, divisant les ministères, instituant leurs rapports mutuels et une filière de bureaux par où les affaires devaient passer, s'appliquant en un mot à l'immense hiérarchie des fonctionnaires , des militaires et des sujets quelconques de l'État, et enlaçant la nation d'un réseau inextricable d'ukases et d'ordonnances souvent contradictoires et hétérogènes. Les tribunaux de la magistrature judiciaire , l'administration des communes dans les villes et les provinces, la circulation des assignats, mis à la mode par la Révolution française, avaient au^si occupé le compilateur du code romain , de la charte de la

Grande Bretagne , du droit civil de Napoléon , amalgamés avec les prescriptions et les coutumes locales. Pourtant il remplaça la capitation par Timpôt foncier.

Les longs travaux de Spéranski furent récompensés par Texil: le général suédois Armfeld, banni de son pays, fut rame de cette intrigue de cour qui lui valut cette disgrâce foudroyante. Il était accusé d'avoir eu le dessein de bouleverser Tempire et de mécontenter toutes les classes; et, pour se justifier, il alléguait de Ferme, que le trouble causé dans TÉtat par ses innovations , venait de ce qu'on n'avait exécuté , selon le désir d'Alexandre , qu'une partie des réformes qui devaient se produire à la fois pour découvrir leur harmonie et leur utilité. Ses intentions civilisatrices furent de la sorte expliquées à rebours ; et les boïards trop simples de Moscou virent dans cette catastrophe le châtiment d'une conspiration contre l'État, tant les imaginations inquiètes apercevaient partout les sinistres fantômes des traîtres, dans ces mois qui précédèrent l'entrée des Français à Moscou.

Spéranski avait aussi, sur une voie parallèle, réorganisé l'enseignement ecclésiastique avec plus de s>Tnétrie que dô convenance , et en vue de la centralisation administrative, son idéal ; de manière que le tout était moins conforme aux besoins et au but des séminaires, qu*accommodé à la surveillance officielle des employés laïcs. C'étaient des correspondances de chiffres dans le nombre des années et des matières d'étude, de Tordre apparent dans une discipline de caserne, et non point de cet ordre fait dans les esprits par leur fond, ordre substantiel résultant de leur nutrition commune de la vérité religieuse et morale , et de leur adhésion unanime et pratique à la science de l'Évangile. L'édifice n'avait que des façades et des vides, au lieu d'être, suivant sa destination, une pépinière abritant dans son enclos la jeunesse dans sa première sève et sa fleur première, jusqu'à ce qu'elle eût assez de force pour être

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