‹ Un portrait russeChapitre 72 sur 143 · LES PÈLERINS RUSSES A JÉRUSALEM · texte numérisé non relu

LES PÈLERINS RUSSES A JÉRUSALEM

transplantée dans le monde et y porter des fruits salutaires aux âmes et à la société entière. Bien plus, Spéranski infecta de rationalisme la doctrine par le choix des ouvrages mis entre les mains des élèves et des maîtres: le clergé russe a récemment opéré une réaction à cet égard, en copiant le système des maisons latines de TOccident; et le gouvernement y a mis des entraves , parce qu'il n'aime guère les moines, qui néanmoins étant seuls célibataires sont les seuls aptes à résider dans les séminaires , où la famille des popes aurait l'inconvénient de distraire les jeunes théologiens de leurs leçons et de leurs retraites.

Spéranski eut aussi le tort d'élever au rang d'évêque protestant le renégat Fessier qui l'avait initié à Tilluminisme des sociétés secrètes de la Bavière; il s'abaissa jusqu'à flatter le général Araktchéieff, le persécuteur des étrangers à la cour; et il signa, sans craindre l'opprobre, lui jurisconsulte , la sentence de mort ou d'exil des conjurés de 4 826 , au mépris le plus outrageux des formes de la justice. Le baron Korff, dans la vie en quatre volumes de ce personnage , insère le mot que Cancrine , ministre des finances de Nicolas, dit de Spéranski: «C'est un grand hypocrite». Il traduisit V Imitation en russe, mais il était religieux à la manière d'un piétiste anglican ou suisse qui ploie la Bible au sens privé. Les épreuves sans doute attendrissent l'homme et le tournent vers Dieu ; mais elles ne doivent jamais l'aplatir jusqu'à une pusillanime et lâche complaisance , même envers un potentat !

On sent que M™® Bagréeff n'a pas vu son père avec les yeux de la froide impartialité , encore moins avec ceux de l'envie ou de la haine, surtout dans un roman qui idéalise l'imperfection même. *)

L'ouvrage des Pèlerins russes ayant à peine paru , M.

*) Voir pour les détails N. Tourgueneff , dans la Bussie et les Russes, et A. Gagarin, dans les Études reUg., hisUHr. et Kttér,, janvier 1867, N® 49, Paris.

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Prosper Mérimée écrivait à M°*® Ba^réeff : ... « Si quelque cbose pouvait trahir l'origine étrangère de Tauteur, ce serait Tabsence de ces phrases, toutes modernes, auxquelles, bon gré, mal gré, les journaux ont habitué tout le monde et qui ont fait de notre langue une espèce de jargon. On s'aperçoit, madame, que vous avez beaucoup lu nos bons auteurs, et que c'est surtout avec eux, que vous avez appris notre langue. Il y a dans vos écrits une teinte de poésie où j'ai cru reconnaître l'imagination du Nord et aussi sa mélancolie. Je serais presque tenté de vous en faire un reproche. La vie est une chose si triste que Ton devrait obliger les gens d'esprit à n'écrire que des choses gaies, pour faire un peu diversion à la nature. Vous avez augmenté mon désir de voir la Russie et d'étudier les mœurs originales de vos compatriotes, avant que la civilisation ne les ait transformées. ...» (22 avril 1858.)

L'orientaliste Phil. Fallmerayer , écrivit de Munich à l'auteur: «Croyez que par votre création littéraire, dictée par une pieuse douleur et imbue de cette tristesse évangélique qui sanctifie les cœurs, vous avez consolé, fortifié et en même temps instruit un homme sur sou déclin. »... Le même Fallmerayer, qui est aussi mort depuis, inséra une critique supérieure des Pèlerine russes dans la Gazette d'Augshourg et lui écrivait de nouveau au milieu des plus flatteurs et des plus sincères éloges: «Le succès de votre ouvrage à l'étranger, finira par vaincre le mutisme et cette stupide indifférence, que les Russes ont cru devoir jusqu'à présent opposer à votre admirable peinture de la nationalité moscovite. ... Si les idées que l'Occident s'est formées jusqu'à présent des Russes, subissent, comme je le suppose un complet changement, le mérite de cett€ heureuse révolution appartiendra, pour la meilleure partie, à l'auteur des Pèlerins russes à Jérusalem. » (29 janvier 1857.)

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Manuscrit inédit de 72 pages, format in-folio, minute de Vauteur,

Cet ouvrage n'offre qu'une rédaction ébauchée et présente des lacunes qui, dans l'intention de Fauteur, souvent formulée en marge, devaient être remplies par des recherches historiques ultérieures. L'Egypte est le seul pays dont s'occupe M™*Bagréeff qui remonta, avec d'autres voyageurs, jusqu'aux cataractes du Nil, et visita les ruines des villes écroulées ou ensevelies à moitié dans le sable, Memphis, Thèbes, Esneh, Syène, et fut douloureusement frappée par l'aspect des marchés aux esclaves, cette maudite lèpre de l'Orient. Elle décrit la navigation sur le Nil , au chant si gai des rameurs fellahs , et le lointain et mol horizon du couchant.

On dirait que M™® Bagréeff est faite pour ce genre que les Anglais nomment Essays; elle y réussit à merveille. Elle observe excellement les gens, les contrées, les caractères, les goûts ; et ces sujets divers sont toujours pour elle la source de réflexions qui intéressent l'art, la philosophie, l'ethnographie, même la philologie, et l'humanité pardessus tout. Elle dessine les types copte, turc et fellah, ces races qui peuplent l'Egypte, et émet des opinions suggérées en partie par Clot-bey, qu'elle vit. Elle a pitié de ces fellahs qui descendaient des Égyptiens opprimés par Thouthmosis et Ramsès, arrière -petits -fils de ces prolétaires, mangeurs d'oignons, qui dressèrent les Pyramides et creusèrent les hypogées. Laboureurs du sol tourmenté par les guerres , ou esclaves à pied de ces mamelouks disparus, eux-mêmes originairement réduits en servitude par les Mongols envahisseurs et achetés à Gengis-khan par les sultans d'Egypte, qui s'en repentirent, ces pauvres fellahs sont fort méprisés des Arabes peu nombreux. Trente mille

Arabes snr sept millions de fellahs, comme il y avait sous Amrou, lieutenant da califeOmar, vers le milieu du VIP siècle, sont une goutte d*encre dans un tonneau de lait.

Les Coptes, chrétiens, sont aussi de souche égyptienne, et seraient issus de la caste sacerdotale: ChampoUion le jeune croit leur descendance mêlée du sang des conquérants divers; ce n'est plus le type pur, c'est une population remaniée par le flot des invasions successives. Malgré ces antécédents probables, ils ne s'allient qu'entre eux, évitent tout croisement et par là sont assez dégénérés d'esprit et de corps. Ils n'ont pas la vivacité d'intelligence des fellahs. Il faut compter aussi les Bédouins et les Turcs actuels, qui ont l'intelligence et le prestige pour l'heure. Même chez des étrangers que la fortune à poussés en Egypte, comme des Circassiennes esclaves devenues des maîtresses de harems , la mode est de n'estimer que ce qui est Turc, de dédaigner ce qui n'a pas le cachet turc.

Clot-bey, bien en cour, — on déplore la perte récente de ce médecin français — dit avoir remarqué que les étrangers ne s'acclimatent pas en Egypte. Des 85 enfants de Méhémet-Ali, dit notre auteur, il ne lui en reste que cinq; et encore les deux aînés sont-ils nés en Albanie. La mortalité ne serait pas de dix pour cent par année , mais à peu près de nouante pour cent. Quel fait et quelles conséquences! Si ce fait est constaté, si l'assertion se confirme, on conçoit à quoi se réduit l'influence des étrangers sur les habitants indigènes.

Il y a sur les harems des particularités qu'il ne sied pas de raconter. Par le récit de la visite de cette dame russe aux filles de Méhémet-Ali, le lecteur se sera demandé ce qu'étaient en réalité et ce que sont devenus ces deux personnages. Nasleh Ehanoun, par abréviation en Egypte Nasl'oun, était une femme impérieuse, violente, dissolue et cruelle. Son harem était l'enfer organisé. Si elle

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avait quelque jalousie, un soupçon sur une esclave, cette esclave était perdue. Elle envoyait le soir ses eunuques choisir les plus beaux jeunes gens dans les rues du Caire, les gardait la nuit et les faisait jeter au Nil le matin. Le Defterdar, son mari, homme sanguinaire, était devenu suspect au vice-roi. Ibrahim, fils de Méhémet-Ali, invita Defterdar à nne promenade sur le Nil. Ils jouaient aux échecs en bateau, quand Ibrahim prétextant une tricherie de son beau-frère, lui jeta un pion à la face. Le Defterdar, atterré, muet, comprit qu'il était condamné d'avance. U se retira dans une maison de campagne et attendit son sort. On lui laissa le choix entre le lacet et le poison; il préféra ne pas se pendre, et avala une potion assoupissante avec le flegme du fatalisme. Nasleh Khanoun et sa sœur Zeinab sont mortes il y a deux ou trois ans.

Personne ne décrira des scènes d'intérieur: l'abaissement des femmes peut seul se prêter aux caprices dénaturés de leurs maîtres.

Les maîtresses des harems sont mercenaires, et exploitent souvent leurs esclaves à l'insu des maris qui du reste sont blasés dès la première adolescence. Achmet- Ali, dans les derniers temps de sa vie a pu rester deux ans sans mettre le pied dans son harem. Il n'y allait qu'une fois par semaine , par convenance , pour rendre visite à son épouse légitime, qui vit encore, femme d'ailleurs extrêmement instruite et distinguée. Elle gémit sur la servitude et l'objection de ses compagnes. La morale et l'honneur n'ont pas de noms en Arabe. Pourquoi? Parce qu'ils n'existent pas.

La clôture du harem est sévère. Dans les cas de maladie, le médecin reste à la porte; et sa femme, si elle est admise dans l'intérieur , va auprès de la malade et revient en raconter l'état au médecin, qui attend dehors. Queiqufois, il peut tàter le pouls à la malade, à travers les grilles du harem. C'est rarement qu^il entre! Les

femmes se ratrappent à huis clos de ces contraintes de l'étiquette.

Les Orientaux sont passionnés pour les senteurs : leur pharmacie a en propre des parfums spéciaux et des pomades épilatoires. Dans les pays chauds, Tépilage est une mesure de salubrité, comme l'abstention de vin et de liqueurs fortes. Les musulmans boivent cependant de la bière, quoique spiritueuse, parce qu'elle n'est pas défendue dans le Coran. Dans le Levant, les femmes n'ont point de conversation; ce sont des meubles, on les achète plus ou moins cher selon leur degré d'utilité, comme les Européens dotent leurs filles en proportion de ce qu'elles coûteront à leurs maris.

Le couvent copte du Caire renferme la grotte qui servit de refuge à la sainte famille dans la fuite en Egypte. La laure , qui perpétue la tradition de la Thébaïde , est adjacente à l'église bâtie au-dessus de la grotte. Cette église est divisée en plusieurs compartiments: le premier, à partir de l'entrée, est destiné aux catéchumènes; dans le second se tiennent les pénitents; le troisième attribué aux fidèles, renferme des tribunes latérales grillées qui sont la place des femmes , et une chaire pour le prédicateur; le quatrième réservé au clergé, et orné du maîtreautel, se termine par le chœur hexagone. Tous les compartiments sont séparés les uns des autres par une boiserie à jour : le compartiment des prêtres est fermé par une grille d'ivoire admirablement sculptée. Le prêtre qui accueillit les voyageurs, récita des versets de l'Évangile en copte et en arabe ; le copte a des sons moins gutturaux, et déplaît moins à l'oreille , encore qu'il ne soit pas harmonieux. La beauté de la voix est aussi une conquête de la civilisation.

On descend de l'église à la grotte par un escalier de quelques marches. L'endroit où, selon la tradition, la mère de Dieu déroba son fils aux yeux de ses persécuteurs , est

uue petite niche si étroite qu'une feliahine seule pourrait s'y tenir accroupie avec son enfant sur les genoux. La grotte forpiant une sorte de chapelle souterraine, paraît taillée dans le roc.

Les marqueteries d'ivoire sont belles dans la grotte; mais il y en a de plus belles dans d'autres églises qui sont enrichies de reliques. L'une de ces églises possède le chef de Sainte Barbe, qui eut le cou tranché par son père idolâtre: son corps reposerait à Kieff où il aurait été transféré je ne sais comment de Venise qui affirmait avoir ce dépôt encore au XVIP siècle. Cette mort eut lieu à Nicomédie en Asie Mineure, ou à Héliopolis, dont les ruines sont assez distantes du Caire. L'histoire a bien de la peine à éclaircir ce qui se rapporte à la patronne des cannoniers et des mineurs.

Les Coptes tirent leur nom de CojJto , la métropole disparue de la vieille Thébaïde, semée de laures, suite de cellules éparses qui finirent par se grouper et constituer les monastères.

Le Copte s'affirme de pur sang; c'est le sang bleu, quoique les invasions successives aient dû y déteindre et le mêler quelque peu. Sa couleur tire plus sur le jaune que celle des Arabes; ses yeux sont plus grands et ont l'expression encore plus profonde et plus mélancolique que celle des fellahs, comme si la contemplation des solitudes religieuses dilatait plus le regard que l'esprit des immenses déserts. La face du Copte paraît plus large et le front plus fuyant que chez les derniers, qui furent voués à la glèbe.

Les Coptes sont circoncis; et leurs prêtres, eutychéens pour la plupart, croyant que la nature humaine de Jésus- Christ avait été absorbée par la nature divine comme une goutte d'eau par la mer. Les eunuques, monopolisés par les couvents coptes situés sur la route du Caire à ia mer Rouge, sont d'autant plus chers qu'ils sont

plus mutilés. Un ennaqae parfait est hors de prix. Les moines, qui exercent sur des enfants la castration, les enterrent à demi la plus grande partie des trois jours qui suivent cet attentat.

La ville de Syout, grand marché aux esclaves, à un monastère qui livre au commerce quatre cents eunuques en moyenne par année, et se trouve le principal théâtre de cette opération odieuse et meurtrière. Aussi les religieux en sont-ils plus gras que leurs frères qui habitent en aval sur la montagne des Oiseaux , et sont réduits à se jeter à la nage dans le Nil pour demander l'aumône aux passagers des embarcations du fleuve.

Le grand eunuque, on l'ignore, est le second personnage d'un palais: il vient après le pacha, et jouit de la plus grande influence parmi les gens de la cour. Ce personnage a beaucoup de crédit, et il favorise quiconque lui plaît et lui remet le bakchich^ c'est-à-dire une gratification.

Il y a des types, qui appartiennent à des civilisations demi-barbares. Le portrait d'un marchand du Caire, riche à millions, n'est pas à oublier. Basili, c'est ainsi qu'il se nommait, était un de ces ivrognes dangereux comme on en trouve en Russie. 11 ne cessait de boire une semaine entière : soûl comme un éléphant qui arrache les arbres avec sa trompe et lance en l'air ses agresseurs, pendant ces huit jours d'ivresse furieuse et d'exaspération, Basili bouleversait et assommait tout dans sa maison. Vouloir l'arrêter c'était le pousser au paroxysme de ses colères extravagantes. Il périt de mort violente par l'ordre du vice-roi.

Les Ghawansies sont rabaissées à la dernière ignominie pour avoir le droit de vivre, et sont abîmées dans la dégradation. Danses lascives, pantomimes obscènes, voilà l'existence de ces malheureuses et pitoyables créatures, qui n'ont jamais eu le sens de la pudeur, mot ignoré dans leur langage, et ne conservent que les instincts de la bestialité. Une femme infidèle, chassée d'un harem, et qui

avait évité d'être cousue dans un sac et jetée au Nil, pour avoir été la maîtresse d'un pacha, dirigeait on établissement de ces pauvres Ghawansies, qui s'efforçaient d'attirer chez elles les bateliers et les passagers du fleuve , par ces provocations grossières , ces frétillements de reins et ces pas cadences qu'accompagne le tambourin. On a confondu à tort les Ghawansies avec les aimées et les bayadères, ces femmes mercenaires exploitées aussi par des matrones et même par des prêtres de l'Inde, qui bénéficient de leur conduite licencieuse. Ces danses effrontées s'exécutent du reste par des couples des deux sexes sur les places publiques du Caire avec un appareil de rare indécence. Les matelots qui débarquent , se gênent encore moins en plein jour dans les rues d'Alexandrie. Quel Hercule fera passer la rivière dans l'écurie d'Augias?

Malgré les contrastes profonds qui existent entre rOrient et l'Europe civilisée, j'ai dit qu'une révolution dans les mœurs musulmanes serait possible et s'opérerait plus vîte qu'on ne croit sous l'influence d'événements extraordinaires. En lisant après coup les incomparables Mémoires de Napoléon, je trouve, dans les dictées à Gourgaud, ce passage significatif, concernant les usages de l'Egypte :

a Les femmes ont leurs privilèges. Il est des choses que les maris ne sauraient leur refuser sans être des barbares, des monstres, sans soulever tout le monde contre eux; tel est, par exemple, le droit d'aller au bain. Ce sont des bains de vapeur où toutes les femmes se réunissent ; c'est là que se trament toutes les intrigues politiques ou autres; c'est là, que s'arrangent les mariages. Le général Menou ayant épousé une femme de Rosette, la traita à la française. U lui donnait la main pour entrer dans la salle à manger , la meilleure place à table, les meilleurs morceaux étaient pour elle. Si son mouchoir tombait, il s'empressait de le ramasser. Quand cette femme eut conté ces circon-

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stances dans le bain de Rosette, les autres conçurent une espérance de changement dans les mœurs, et signèrent une demande au Sultan Kébir pour que leurs maris les traitassent de la même manière.»

Le sultan Kébir, ou grand sultan, était le titre dont les Arabes désignaient Napoléon. Laissons de côté le mouchoir que les codes de la bienséance moderne défendent de ramasser à Thomme poli tenu seulement d'avertir la personne distraite qui le perd ; il ressort du fait précédent que la transformation des coutumes est possible, est désirée en Orient, avec un noble cortège de conséquences morales; et qu'en accordant aux femmes complètement dépendantes de leurs maîtres , les avantages et les prérogatives de la civilisation chrétienne, on les disposerait sans peine à en accepter les charges et les devoirs, leur dignité s'élevant en proportion de leurs droits.

Quant au motif que Napoléon attribue à Mahomet dans l'institution de la polygamie, l'extinction de la haine des races et des couleurs par l'union des chefs de la nation avec des esclaves, blanches, noires, cuivrées ou basanées, la religion évangélique aurait bientôt appris à ces peuples qu'ils sont frères; et la seule influence de cette doctrine a produit, à travers des guerres atroces, il est vrai, l'abolition de l'esclavage dans l'Amérique du Nord, et produira partout le même effet. Napoléon ajoutait: «Lorsqu'on voudra dans nos colonies donner la liberté aux noirs et y établir une égalité parfaite, il faudra que le législateur autorise la polygamie et permette d'avoir à la fois une blanche, une noire et une mulâtre.» Mais d'abord, comme Napoléon le remarque pour l'Egypte, « on comprend difficilement la possibilité d'avoir quatre femmes dans un pays où il n'y a pas plus de femmes que d'hommes » ; il explique le phénomène en établissant qu'en réalité les onze douzième de la population n'en ont qu'une, parce qu'ils n'en trouvent qu'une. Ce serait aussi le cas outre-mer, à

Saint-Domingue on à la Jamaïque. Ensuite la solution est ailleurs. La simple doctrine chrétienne, en déclarant tous les hommes enfants de Dieu, n'en fait-elle pas une seule et même famille d'une manière plus intime et durable que des combinaisons politiques de croisement? et cette doctrine n^amène-t-elle pas l'alliance du saAg entre les hommes de différentes couleurs ; et en limitant les caprices de la fortune et de la corruption , en prescrivant la monogamie, n'est-elle pas conforme à l'équité sociale non moins qu'à la loi naturelle?

A l'époque de l'expédition d'Egypte, dit Napoléon, il s'y trouvait trois races d'hommes : les Mamelouks ou Circassiens, les Ottomans ou janissaires et spahis, et les Arabes, ou naturels du pays. Ces trois races d'hommes n'ont ni les mêmes principes, ni les mêmes mœurs, ni la même langue! Elles n'ont de commun que la religion mahométane.

Les Mamelouks avaient pour chefs des beys, recrutables dans la seule Circassie : chez eux, des vices contre nature étaient des moyens de parvenir.

Les Ottomans descendent des Turcs qui s'établirent en Egypte, au XVP siècle, lors de la conquête de Sélim.

Les Arabes ont pour chefs les grands scheiks, descendant de ceux des Arabes qui conquirent l'Egypte du temps de Mahomet.

Les fellahs, ayant à cette époque embrassé la foi musulmane , furent confondus avec les Arabes ; et les ethnographes actuels penchent à croire les fellahs , non Arabes, comme le dit Napoléon, mais bien les derniers rejetons de cette multitude esclave dans la vieille Egypte.

Les Arabes habitent les déserts sous leur tente voyageuse. Plaines de sable arides, dont la monotonie n'est coupée par intervalle que par des oasis couvertes d'un peu de verdure et d'eau alcaline: les tribus errantes rencontrent parfois une grande quantité d'ossements d'hommes

et d'animaux dont elles font dn fea: c'est le reste des caravanes englouties par le simoun!

Napoléon attribue la plus grande instabilité des empires d'Asie en comparaison de ceux d'Europe, au fait que l'Asie est environnée d'immenses déserts d'où sortent tous les trois ou quatre siècles des hordes guerrières irrésistibles, telles que celles des Ottomans, de Tamerlan, de Grengis- Khan.

Quant à l'empire ottoman actuel assis un pied sur l'Europe et l'autre sur l'Asie et l'Afrique, Napoléon motivait la tolérance alors établie et la protection tacite qu'accordait aux chrétiens de l'Arménie, de la Syrie et de l'Asie mineure le divan de Constantinople, par la faible minorité de ces chrétiens et leur état naturel d'opposition contre les gens du pays, de sorte qu'en aucun cas ils ne pourraient se liguer avec ces derniers pour restaurer la nation syriaque ou arabe. « Toutefois ceci ne peut s'appliquer à la Grèce, où les chrétiens sont en nombre supérieur. Les sultans ont fait une grande faute en laissant réunis un nombre si considérable de chrétiens. Tôt ou tard cette faute entraînera la perte des Ottomans. »

Vous l'entendez, la Turquie a eu tort de laisser en Grèce une pareille agglomération de chrétiens; c'est le germe de sa ruine. Ceci est une parole politique , mais ce n'est pas une parole morale. La prédiction de Napoléon se vérifie , son coup d'œil est infaillible ; mais la conscience réside plus haut que le génie, et la justice déconcerte la diplomatie. Les Candiotes agissent sans se soucier des avis d'ambassade: puissent-ils s'affranchir pour leur propre compte, sans tomber dans le piège moscovite. Les Turcs sont-ils aussi barbares que les Russes? Là est toute la question pour l'Europe.

Lors de l'expédition d'Egypte, des Russes combattaient dans les rangs turcs et étaient de connivence avec l'Angleterre contre la France: est-ce que les Russes déployaient

ce beau zèle en faveur de la sublime Porte, ou n'était-ce pas pour exclure de TOrient la France et s'assurer la proie de Constantinople? Et TEurope se croiserait-elle les bras devant un pareille ambition fort réalisable, car les causes religieuses priment les causes politiques dans les choses de rOrient, ce qu'on oublie trop?

Voici les lignes qu'écrivait le duc de Raguse; c'était en 4834:

tAprès avoir vu en détail tout ce que les ruines d'Alexandria-Troas présentaient de digne d'intérêt, je me rendis à mon bâtiment qui m'attendait sur la côte. J'avais à peu de distance de moi l'Ile de Ténédos, placée comme un point d^observation en face de l'embouchure de l'Hellespont; et cette autre île de Lemnos , qui semble destinée à devenir le boulevard de l'Occident, le bouclier de l'Europe, et le point d'appui de la puissance maritime qui tiendra un jour en échec les forces de la Russie, au débouché de ces passages: passages dont elle a besoin d'user pour sa prospérité; mais dont la possession absolue et exclusive serait menaçante pour la liberté de l'Europe. »

On sait que Marmont, général en Egypte, maréchal de France, avait assez reçu de politesses, en Russie surtout en Grimée, pour être sympathique à cette puissance: là donc il ne fait qu'obéir à l'évidence stratégique qui crève les yeux à un observateur impartial.

Napoléon a étudié admirablement le fleuve dont un Anglais vient de découvrir les sources, et qui reste le plus grand de la terre et le plus merveilleux!

«En Egypte il ne pleut jamais. La terre n'y produit que par l'inondation régulière du Nil. Lorsqu'elle est haute, l'armée est abondante; lorsqu'elle est basse, la récolte est médiocre. . . .

«Le Nil commence à s'élever au solstice de Tété; l'inondation croît jusqu'à l'équinoxe; après quoi elle diminue progressivement C'est donc entre septembre et murs, que

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se font tous les travanz de la campagne. Le pays est alors ravissant; c'est le temps de la floraison et de la moisson ...

«La surface de la vallée du Nil, mesurant cent cinquante lieues de TÊléphantine au Caire, avec une largeur moyenne de cinq lieues, équivaut à un cinquième de Tancienne France; ce qui ne supposerait, dans un état de prospérité, que quatre à cinq millions d'habitants. Cependant les historiens arabes assurent que lors de la conquête par Amrou, TÉgypte avait vingt millions d'habitants et plus de vingt mille villes.

« Chose vraisemblable, parce qu'une bonne administration et une population nombreuse pouvaient étendre beaucoup le bienfait de l'inondation du Nil. Toutes les terres produisent en Egypte. Nous sommes d'ailleurs fondés à penser que le Nil fécondait plusieurs oasis, îles de verdure dans une mer de sable . . .

«Il n'est aucun pays où l'administration ait plus d'influence qu'en Egypte sur l'agriculture et par conséquent sur la population , parce que les irrigations n'y peuvent être que factices ou artificielles.

«Bonne, l'administration admet les meilleurs règlements de police sur la direction des eaux, l'entretien et la construction des canaux d'arrosement. Mauvaise, partiale ou faible, elle favorise des localités ou des propriétés particulières, au détriment de l'intérêt public, ne peut réprimer les dissensions civile» des provinces, quand il s'agit d'ouvrir de grands canaux ou enfin les laisse tous se dégrader; il en résulte que l'inondation est restreinte, et par suite l'étendue des terres cultivables. Sons une bonne administration le Nil gagne sur le désert; sous une mauvaise, le désert gagne sur le Nil . . .

«Depuis deux cents ans, l'Egypte a sans cesse décru. Lors de l'expédition des Français, elle avait encore de deux millions cinq cent mille à deux millions huit cent

mille habitants. Si elle continue à être régie de la même manière , dans cinquante ans elle n'en aura pins que quinze cent mille.

a En construisant un canal pour dériver les eaux du Nil dans la grande Oasis, on acquerrait un vaste royaume. Il est raisonnable d'admettre que du temps de Sésostris et de Ptolémée, TÉgypte ait pu nourrir douze à quinze millions d'habitants, sans le secours de son commerce et par sa seule agriculture.

« De tout temps TÉgypte a servi d'entrepôt pour le commerce de l'Inde. Il se faisait anciennement par la mer Rouge. Les marchandises débarquées à Bérénice étaient d'ordinaire transportées à dos de chameau jusqu'à Thèbe^ aux cents portes ; ou elles remontaient de Cosséir jusqu'à Suez, d'où on les transportait à dos de chameau, jusqu'à Memphis et Péluse. Du temps de Ptolémée, le canal de Suez au Nil fut ouvert. Dès lors, plus de portage pour les marchandises; elles arrivaient par eau à Baboust et Péluse , sur les bords du Nil et de la Méditerrannée.

« Indépendamment du commerce de l'Inde, l'Egypte en a un qui lui est propre. Cinquante années d'une administration française, accroîtraient sa population dans une grande proportion. Elle offrirait à nos manufactures un débouché, qui amènerait un développement dans toute notre industrie; et bientôt nous serions appelés à fournir à tous les besoins des déserts de l'Afrique, de l'Abyssinie, de l'Arabie et d'une grande partie de la Syrie. Ces peuples manquent de tout; et qu'est-ce que Saint-Domingue et toutes nos colonies auprès de tant de vastes régions?

a La France tirerait à son tour de l'Egypte du blé , du riz, du sucre, du natron, et toutes les productions de l'Afrique et de l'Asie.

«Les Français établis en Egypte, il serait impossible aux Anglais de se maintenir dans l'Inde . . .

« En supposant le commerce de ce pays libre, comme il

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l'a été jasqu'ici entre les Anglais et les Français, les premiers seraient hors d'état de soutenir la concurrence. La possibilité de la reconstruction du canal de Suez étant un problème résolu, et le travail qu'elle exigerait, étant de peu d'importance , les marchandises arriteraient si rapidement par ce canal et avec une telle économie de capitaux, que les Français pourraient se présenter sur les marchés avec des avantages immenses: le commerce de l'Inde, par l'Océan, en serait infailliblement écrasé. »

Le canal de l'Isthme de Suez s'achève à présent par la persévérance indéfectible de M. Ferdinand Lesseps , encouragée, appuyée par la sympathie de l'Allemagne: la France a depuis longtemps quitté l'Egypte sur qui Napoléon avait posé son regard d'aigle; mais elle a, en revanche, conquis l'Algérie, qui est un autre chemin de l'Orient; et s'appnyant sur la barrière de l'océan Atlantique à l'ouest, et par les côtes méridionales de la Méditerranée ayant un pied sur l'Afrique, la France a sa ligne de conduite toute tracée dans les paroles prophétiques de l'empereur.

Écoutez encore: voici comme il achève ce tableau de la civilisation attendue en Egypte.

tt Alexandre s'est plus illustré en fondant Alexandrie et en méditant d'y transporter le siège de son empire, que par les plus éclatantes victoires. Cette ville devait être la capitale du monde. Elle est située entre l'Asie et l'Afrique, à portée des Indes et de l'Europe. Son port est le seul mouillage des cinq cents lieues de côtes, qui s'étendent depuis Tunis ou l'ancienne Carthage, jusqu'à Alexandrette; il est une des anciennes embouchures du Nil. Toutes les escadres de l'univers pourraient y mouiller; et dans le vieux port, elles sont à l'abri des vents et de toute attaque. Des vaisseaux tirant vingt-un pied d'eau y sont entrés sans difficulté. Ceux du tirage de vingttrois pieds le pourraient; et avec des travaux peu con-

sîdérabies, on rendrait cette passe facile, même pour les vaisseaux à trois ponts . . .

« La dégradation des cananx du Nil empêche ses eanx d'arriver jusqu'à Alexandrie. Elles n'y viennent plus que du temps de Tinondation, et Ton est obligé d'avoir, pour les conserver, de vastes citernes voûtées dont l'aspect nous frappa. A côté du port de cette ville est la rade d'Aboukir que l'on pourrait rendre sûre pour quelques vaisseaux...»

Et dans une note sur Alexandrie , Napoléon dit encore:

a Elle s'était accrue sous les Ptolémées au point de donner de la jalousie à Rome. Elle était sans contredit la deuxième ville du monde. Sa population s'élevait à plusieurs millions. Au VIP siècle elle fut prise par Amrou, dans la première année de l'hégire, après un siège de quatorze mois. Les Arabes y perdirent vingt-huit mille hommes , son enceinte était de douze milles de tour ; elle «contenait quatre mille palais, quatre mille bains, quatre cent« théâtres, douze mille boutiques, plus de cinquante mille juifs. L'enceinte fut rasée dans les guerres des Arabes et de Tempire romain. Les Arabes rétablirent une nouvelle enceinte; c'est celle qui existe encore; elle n'a plus que trois milles toises de tour, ce qui suppose encore une grande ville. La cité est maintenant toute sur l'isthme. Le Phare n'est plus une île; sur l'isthme qui le joint au continent, est la ville actuelle. Elle est fermée par une muraille qui barre l'isthme et n'a que six cents toises. Elle a deux bons ports (neuf et vieux) . . .

«La colonne de Pompée frappe l'imagination comme tout ce qui est sublime. Les aiguilles de Gléopâtre sont encore dans le même emplacement. En fouillant dans le tombeau où a été enterré Alexandre, on a trouvé une petite statue de dix à douze pouces, en terre cuite, habillée à la grecque ; ses cheveux sont bouclés avec beaucoup d'art et se réunissent sur le chignon; c'est un petit chefd'œuvre. Il y a à Alexandrie de grandes et belles mosquées,

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des eoQTeots de Coptes , qaelques mmisons à resTopêenne, appartenant aa consolât. •

Une société d'ingénknrs français et gmerois de la pins grande distinction, achèTent la DistrUnOiam d'eau d'Alexandrie^ sont en train d*y créer an port imaiense avec embranchement an lac Maréotis et d*7 exéeoter la colossale entreprise des docks, sans compter qu'ils constmisent en même temps des machines hydranliqnes pour doter d'ane eau pore et saine le Caire qni ne s'abrenrait qoe d*ane ean infecte et dangereuse. MM. Confier et Engin ont obtena cette double concession en 4864, da riceroi Ismaîl pacha; et ils marchent de concot et de front avec M. Lesseps, avec la compagnie qui a établi les chemins de fer d'Alexandrie à Suez et au Caire, pour réaliser dans ce pays, au prix de travaux opiniâtres, les pn^ès industriels rêvés par le génie de l'Occident et précurseurs infaillibles du progrès moral dont TÉgypte a un si profond . besoin. On peut répéter que ce sont les pionniers de la civilisation sur une terre qui fut le berceau de la science et de la philosophie grecque , comme de la législation hébraïque et de la théologie chrétienne , mais est retombée dans l'ignorance et l'abrutissement. A ce propos, qu'est-ce que S. A. Moustapha-Fazil croit faire avec sa constitution élaborée pour \sl jeune Turquie? La culture intellectuelle et morale est le terrain préparatoire des libertés publiques : Pense-t-on introduire du coup les mœurs politiques et les enraciner chez un peuple, comme le jardinier repique dans un carreau des plantins de choux qui reprennent? L'influence politique, commerciale et intellectuelle de la France est ce qui a jusqu'ici le plus profité à l'Egypte.

Alexandrie, vue du port, n'a rien d'imposant. La rue Mahmoudieh est la rue des Européens, du commerce, des magasins ; c'est la plus fréquentée ... La place des Consuls, où flottent chaque dimanche les pavillons de toutes nations, est la plus belle d'Alexandrie, après la place

Sainte Catherine, devant Téglise du même nom ; pais vient la place aux Ponles , où il y a continuellement marché de toute espèces de choses, et entre antre de ces volatiles qne les Égyptiens font de temps immémorial éclore dans des fonrs! Les antres mes, sales, étroites, n'ont pas de noms. Par la pliiie les rnes non pavées, sont nne véritable mare de boue : tons les Européens portent ces jours d'averse des bottes à Técuyère et les Arabes pataugent là dedans totgours nu-pieds. Le faubourg arabe, longeant le canal puant de Ramanyek, est couvert de huttes de terre, qui dévalent au jet d'eau d'une pompe à feu; gens et bêtes y habitent pêle-mêle. Ce canal abandonné fut le trait d'union entre Alexandrie et le Caire par la branche du Nil qui débouche à cinq milles au-dessous de Rosette. Mais le vigilant Méhémet-Ali a creusé celui de Mahmoudieh et ramené la fécondité où régnait le désert.

Il y a deux églises catholiques : celle de Sainte Catherine bâtie au lieu où était la prison de cette martyre, patronne des écolières, est la principale et fort belle. Sise au milieu d'un parc, planté de palmiers, d'oliviers et de tons les arbres asiatiques, elle offre l'aspect d'une ville dans nne oasis. Une superbe allée longue de cent et quelques mètres, bordée de platanes, vous conduit au péristyle. J'y ai entendu un vieux capucin à barbe grise prêcher en italien (c'est la langue dominante avec l'arabe), sur la rédemption. Le parc de l'église est fermé par un mur assez élevé, au-dessus duquel on aperçoit les régimes de dattes des palmiers. ^

L'antre église est celle des Sœurs, sise dans la rue du même nom et tout près de la rue Mahmoudieh où je demeure.

' On appelle régime de dattes la portée de fruits du palmier , qui forme une espèce de couronne au-dessus des feuilles en éventail. Les bananes sont un fruit délicieux mais très-cher: dlet coûtent 3 piastres et demie la pièce, c'est-à-dire plus de 40 eentîmes.

4 70 OEUVRES DE Mn« BAGRÉEFF-SPÉRANSKI.

Près de la célèbre église de Sainte Catherine, trèspetite au XVU^ siècle et ouverte alors aux pèlerins par un chrétien qui en avait la clé , se trouvait jadis Téglise de Saint Marc, appartenant aux Coptes et possédant le sépulcre de cet évangéliste dont les Vénitiens enlevèrent le corps. La mosquée des mille et une colonnes présente au voyageur les scènes d'ablution les plus singulières. Les musulmans s'y lavent en règle, à Tébahissement du voyageur.

n y a cinq ou six théâtres : le plus grand s'appelle Ziainia ; viennent ensuite ceux d'Alfiéri pour le drame, et de Boasini pour Topera.

Le dimanche des Rameaux (avril 1865), nous avons pris une voiture, nous avons été à la colonne de Fompée que jamais aucune Anglaise n'a escaladée, crois-le bien, à moins d'y avoir fait préalablement placer les engins nécessaires à son ascension , tels que échelles , cordes. Un Égyptien me disait, il y a quelque temps, que douze personnes des plus marquantes d'Alexandrie , avaient fait un dîner sur le chaj^iteau , tout au sommet. La chose ne me parait pas impossible, quand je contemple ce monolithe superbe qui a résisté à plus de deux mille ans, et demeure intact

L'architecte Dinocrate l'érigea par l'ordre d'Alexandre: le fût d'un seul bloc de granit rouge n'a pas moins de 90 pieds de long sur 98 de module. Avec son socle , la colonne a une hauteur totale de 4 U pieds. Elle domine la ville et sert de signal aux vaisseaux.

Un canal navigable le fossé Alexandrin, traversait ce quartier; et le mettait en communication avec le port d'Eunoste, en fournissant d'eau les citernes si nombreuses que la plupart des maisons de la ville étaient bâties sur leurs voûtes.

Au pied de la colonne vulgairement dite de Pompée, située sur une légère éminence, se trouve le cimetière

SOUVENIRS D'UN VOYAGE EN ORIENT. 4 7 i

masalman ; les pierres tomolaires recoavrent d'ordinaire tout le corps du défont; ces pierres sont snrmontées da côté du couchant, dans la direction de la Mecque » d'an bras terminé en forme de torban, ce qui leur donne an peu Taspect d'une croix ébranchée.

Pour les aiguilles de Cléopâtre que Napoléon vit toutes deux debout, superbes blocs de granit, chargés d'hiéroglyphes , de 60 pieds de haut sur 7 de large ; Tun donné au roi de France par Méhémet-Ali se dresse encore devant les yeux étonnés, et l'autre gtt renversé, les Anglais n'ayant pu le transporter.

Le 34 mars dernier (4865) correspondait au 6 cka/vonal qui est le jour où le vice-roi envoie tous les ans du Caire le tapis sacré qui recouvre le tombeau du prophète. Beaucoup de vieux musulmans profitent de cette occasion pour faire le pèlerinage de la Mecque. La population arabe était toute en mouvement; on battait d'un affreux tambour, on promenait les étendards verts et noirs, avec des caractères arabes en filets d'or ou d'argent, sans doute quelques versets du Coran. Une vieille Anglaise aux longues dents, riait aux éclats aux bras de son flegmatique mari et en compagnie d'un gentleman . . .

Toutes les fêtes se font avec beaucoup de bruit; celles de la circoncision chez les juifs consistent dans une procession criarde à travers les rues.

Les mariages grecs offrent un défilé non moins pittoresque, ni moins assourdissant: Les époux sont en tète, puis les parents; suivent les porteurs des corbeilles aux cadeaux de noce, et un tas d'insensés criant comme des aveugles qui ici crient l'heure aux mosquées, C'est un de leurs privilèges. Les musulmans prétendent que les aveugles ont la voix plus forte que les autres, ce qui serait du reste d'accord avec le cours d'anatomie comparée de M. Pictet de la Rive, qui explique l'atrophie d'un sens ou d'un membre par l'hypertrophie d'un autre: «remarque

4 7t OEUVRES DE M"« BAGRÉEFF-SPÉRANSKI.

juste d'une intelligence heureuse de mêler le souvenir de TAcadémie de Genève et de la terre natale à Tobservation des mœurs et des curiosités étrangères.

Napoléon dit que les maux d'yeux ont fort incommodé Tarmée jfrançaise en Egypte, et que plus de la moitié des soldats en ont été atteints . . . Saint Louis de retour de son expédition du Levant ramena beaucoup d'aveugles ; et c'est ce qui donna lieu à l'établissement des Quinze-Vingts à Paris. v

«^ Ces ophthalmies , attribuées à tort ou à raison aux sels dont le sable et la poussière sont mêlés , ou à l'irritation que produit le défaut de transpiration, pendant des nuits, très-fraîches succédant à des jours brûlants, résultent toiyours du climat; et c'est à leur suite que tant de personnes perdent la vue ou un œil.

En fait d'argent, il y en a de tous les pays du monde, comme des consuls de toutes les nations: des roupies indiennes, des copeks et des roubles russes, des thalers prussiens , et beaucoup de zwanzigers allemands , les pièces de dix kreutzers et de cinq kreutzers autrichiens, sont la monnaie la plus répandue. Les ducats d'Autriche sont très-estimés. II va sans dire que les dollars américains, les écus et les louis d'or français circulent. Les sequins de Venise sont rares; les sequins hongrois le sont moins. Les pièces égyptiennes sont assez curieuses. Tant de signes représentatifs de la valeur conventionnelle inséparable d'une certaine valeur intrinsèque, indiquent assez qu'Alexandrie peut redevenir le premier port conmierdal du monde, puisque c'est un centre où les intérêts des deux mondes peiivent s'unir, s'entrecroiser si naturellement !

Tout fait d'Alexandrie une cité cosmopolite; n'ayant pas sept mille habitants il y a soixante ans, elle s'est relevée par degrés sous la sage et active administration de Méhémet-Ali, imbu des idées de Napoléon P' sur rÉgypte. Il n'est pas rare de trouver des personnes qui

parlent 4 0 à 42 langues; Nabar pacha, ministre des affaires étrangères sons Ismall (fils d'Ibrahim et nevea de Sald), parle Tarabe, le tore, le français fort bien, l'anglais, l'italien, l'arménien et d'autres. Les gens du peuple européens, parlent avec une certaine aisance trois langues: mais il faut avouer que l'arabe est difficile pour les Français.

Le ramadan a commencé le 26 janvier et il finit le 26 courant (février 4865). C'est le mois du jeûne des musulmans. Ils ne mangent et ne boivent absolument rien depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher, c'est-à-dire depuis cinq heures et demie du matin jusqu'à six heures du soir. Le gouvernement fait tirer un coup de canon au fort Napoléon, le matin, comme signal d'abstinence^ et le soir, pour annoncer la permission de boire et de manger tonte la nuit. Pendant le ramadan il n'est pas permis aux musulmans de fumer, de voir leurs femmes, de boire le café, pendant le jour. Mais la nuit rien ne leur est défendu. Aussi prennent-ils leur revanche , et se livrent-ils éperdûment à tous les excès, à la faveur des ténèbres; et ces noctamdules ne cessent de battre des semelles de mille côtés d'un crépuscule à l'autre, en chantant et en se battant. Des rixes mortelles s'élèvent souvent à propos de vulgaires aventures. Le pistolet et le couteau jouent un grand rôle ici : des détonations m'ont déjà réveillé maintes fois; le lendemain, on dit: «Un tel a été tué; c'est un Grec qui a fait le coup, c'est un Italien, qui a été la victimeo, et on ne s'en inquiète plus. On coudoie les assassins, les brigands; on n'y fait pas attention. On m'en a montré un (je le rencontre assez fréquemment dans la rue Mahmoudieh) , qui en a expédié au moins huit dans la barque de Caron , et qui moyennant soixante mille francs payés au consul anglais , dont il est protégé , en sa qualité de Maltais, sujet de la Grande-Bretagne, a le droit de continuer ses meurtres. II faut avouer que nous avons d'honnêtes gens pour consuls! Vous n'avez en définitive rien

4 7 4 CEITirRES DE BI"'' BAGRÉEFF-SPÉftANSU.

à craindre de ces gredins-là, si vouz restez tranquillement chez Yons la nuit et ne vous hasardez dans des endroits suspects. Pour moi à cinq heures je suis retiré; c'est te faire comprendre que je suis chez moi avant que le soleil soit couché.

Il y a beaucoup d'étrangers en ce moment à Alexandrie. Deux mots encore sur le ramadan :

Au coup de canon du soir, la première chose que font les Arabes, quoique exténués de faim, c'est de fumer; ensuite il boivent leur café, deuxième pUisir, après le fumer qui est le plus grand et passe avant tous les autres; puis ils mangent, s'enivrent et le reste. Cette vie si inconséquente, qui énerve et n'a raison d'être que dans le fanatisme religieux, soigneusement entretenu par le gouvernement pour mieux pouvoir les dominer , entraine beaucoup de morts après le ramadan. Ils tombent comme des mouches, encore qu'ils soient très-robustes. C'est le 4 5 du mois de ramadan que le sultan fait distribuer aux grands de sa cour par le second offîcier des eunuques blancs, des fioles d'eau bénite par l'immersion d'un bout du manteau de Mahomet.

Les Arabes sont plus durs que la pierre de leur pays; elle est friable et se broie sous vos pas. Pour eux ils sont toujours nu -pied; n'ont qu'une simple chemise et un drap malpropre par dessus; d'autres se croient richement vêtus lorsqu'il ont pu attraper un sac à farine qu'ils trouent au fond pour y passer la tête, et aux deux côtés pour y entrer les bras. S'ils n'ont pas la marque du bagne fiur les épaules, ils ont au moins celle des minotiers. On en voit d'autres qui sont à peine recouverts d'une guenille sale de la hanche au genou , et souvent ivres comme des polaques.

Les femmes de cette classe d'individus misérables et dégradés ne sont guère mieux: toujours nu-pieds, la figure cachée sous leur voile parsemé de pièces d'argent ou d'or

enfilées qui descendent dn front au menton, si la rangée n'est pas plus longue. Ce sont tont simplement des pièces de monnaies qu'elles trouent et qu'elles ont gagnées à grand'peine.

Une de ces femmes, un jour de novembre qu'il avait plu, avait une paire de souliers en basane jaune; elle s'arrête devant le magasin de mon ami, se lave les pieds dans la rigole boueuse et y lave ensuite sa chaussure; elle la met dans une espèce de corbillon en brin d'osier qu'elle portait an bras et s'en va nu-pieds pour épargner ses souliers qui à Genève vaudraient bien vingt sols.

Je n'ai jamais vu d'aussi belles toilettes et autant de haillons en Europe. Les Levantins et les Levantines ont un luxe effréné dans leurs habillements que la beauté de leur type ne défrise point. Parmi les types arabes il y a de belles figures ; mais la généralité est plutôt laide et puis très-sale. Les uns se laissent obstruer la vue par la chassie; les autres se laissent sucer la paupière par des centaines de mouches, qu'ils se garderaient bien de chasser. C'est pitié à voir. Maintenant, beaucoup sont atteints de l'éléphantiasis , maladie qui leur fait enfler une jambe, quelquefois toutes deux , à un point extraordinaire et qui provient de l'humidité ; car toutes les maisons sont humides; et dans les jolies maisons on met des paravents on de la tapisserie collée sur toile contre les murs; souvent encore, on met de la paille entre le mur et le papier peint. Les Arabes qui couchent par terre avec les animaux domestiques , et d'autres comme les scorpions et les aspics amateurs du soleil, sont essentiellement sujets à cette maladie: les Français disent de .ceux qui en souffrent qu'ils ont les jambes dépareillées.

n est à noter la bizzarerie et le pittoresque des costumes si variés que l'on voit. Les Grecs et les Maltais sont au moins soixante mille, la plupart filous et brigands.

La population de sept cent mille &mes sous Auguste,

empereur du Rome; de dix sept mille au commencement de ce siècle, s'est accrue à vue d'oeil et se monte à plus de 470,000 habitants.

La police est faite par les cawas^ soit agents de police turcs.

J'ai vu plusieurs enterrements grecs : on porte le couvercle de la bière entre deux croix et une espèce de monstrance qui précède. Tout le monde peut donc voir dans le cercueil le défunt plus au moins richement vêtu, suivant ses moyens et Ton cloue le couvercle à la bière, une fois arrivé sur la tombe. J'ai vu aussi des circoncisions, non pas le rite juif, mais je veux dire la promenade qui se fait à cette occasion. C'est un défilé d'enfants de six à sept ans qui passent à cheval dans les rues, précédé d'une musique infernale: elle joue invariablement le même air pour les circoncisions , les cadeaux de mariage et les enterrements. Les parents suivent les enfants, dans des voitures, les femmes du peuple viennent après, en vociférant comme les moissonneuses. Les cadeaux de mariage se font également précédés de la musique; suivent les porteurs des corbeilles où sont déposés les offrandes à Tepousée, puis une cohue de fous qui braillent . . .

Le premier mai, se sont exécutés au Maky^ dans une plaine déserte située au bord du lac Maréotis, les courses égyptiennes de chevaux. Les jockeys du prince Halim pacha ont remporté les plas beaux prix, avec des chevaux maigres, élancés, effilés, mais aux pieds agiles; la race arabe a eu la victoire sur les plus beaux étalons européens. J'ai eu le plaisir d'aller à l'hippodrome et pu juger du spectacle et du coup d'œil de la grande tribune où primaient toute l'aristocratie noble et l'aristocratie d'argent, soit les banquiers qui jouissent maintenant de l'âge d'or avec les agios, l'u seras peut-être surpris de ce que je vais te dire: c'est que j'y ai vu les plus belles femmes du monde, deux surtout qui ont fait l'admiration générale, la

femme et la fille d'on négociant ; mais note que la mère paraît aussi jenne qne la fille. Les beaux lions ans gants paille se pressaient autour d'elles et les dévoraient des yeux. Je Tai déjà dit, je crois le luxe effréné de nos Européennes. Les Italiennes, aimant les couleurs vives et tranchantes, ont des parures à éblouir; les Levantines portent des diadèmes d'or et de pierreries , qui feraient envie à nos reines. Je me creuse le cerveau pour, savoir oè les maris trouvent autant d'argent pour faire face à tant de folles dépenses, d'autant plus qu'ici les choses de luxe ont dix fois plus de valeur qu'en Europe. J'ai fait cette course en voiture avec des amis : il y avait un demi-pied de poussière sur la route, et le vent la faisait tourbillonner en masse dans les airs: aussi à notre retour à cinq-heures du soir, nous ne ressemblions pas mal à des peigneurs de chanvre qui auraient passé la nuit à leur besogne dans une grange du village.

Je ne te donne pas de détails sur les courses que tu connais; quelques paris se sont engagés, mais je ne me suis inquiété ni des gagnants , ni des perdants.

Napoléon a dit: a Les chevaux des déserts qui touchent à l'Egypte sont les plus beaux du monde ... Ce qui distingue le cheval arabe est la vitesse, et surtout le moelleux et la douceur de ses allures, le seul il peut s'arrêter brusquement sur ses jambes de derrière.» • . . Les Arabes ont une généalogie de leurs juments et étalons pour s'assurer de perpétuer une race pure.

T'ai-je dit que la monture de Saint- Joseph, le père nourricier de notre Seigneur, depuis sa ftiite en Egypte y a passé en proverbe, et que l'usage s'en conserve scrupuleusement parmi les musulmans, car tout le monde ne se gêne pas d'aller à baudet, les femmes ainsi que les hommes, les Européens comme les Égyptiens ... Si je visite les Pyramides, je serai obligé aussi d'employer ce moyen de locomoCioB, ear on ne peut y aller autrement . . .

BAOBiBrr-SpisAMixi. 1 S

Napoléon mentionne la quantité immense de ces utiles quadrupèdes en Egypte, grands et de belle race, et les services que huit mille d'entre eux rendirent à son armée. Ils tiennent en quelque sorte lieu de fiacres au Caire: les soldats, moyennant un petit nombre de paras, en avaient un à leur disposition pour toute une journée. Des auteurs affirment que les Turcs mirent à la mode les ânes au Caire afin de garder les chevaux pour eux.

Comme le chameau qui a deux bosses, le dromadaire, qui n'en a qu'une, boit peu et supporte la soif plusieurs jours, n trouve jusque dans les lieux les plus arides quelque chose pour se nourrir. C'est l'animal du désert, c'est le vaisseau de cette mer sablonneuse et mouvante. Cette faune non moins que cette flore, appropriée à chaque région du globe, n'atteste-t-elle pas la Providence et ne laissc-t-elle pas éclater la vérité des causes finales dans les ôtres de la création?

Personne ne nourrit les chiens à Alexandrie; ils rôdent sans cesse. Des maisons en tiennent huit ou neuf , sans se soucier de quoi ils vivent; ils n'en pullulent pas moins.

Tout est excessivement cher à Alexandrie. Je suis descendu à l'hôtel Abbas où Ton paie quinze francs par jour, sans le vin qui se compte à part . . . J'ai pris une belle chambre avec canapé, bureau, bon lit, et tapissée (ce qui est rare ici); je la paie soixante francs par mois. La pension revient autour de deux cents francs pour le même laps de temps. Une barbe vous coûte un franc Les prix des vôtements et autres objets d'industrie ou de commerce sont en proportion, parce que les gens de métier, tels que cordonniers, tailleurs ou ferblantiers, y étant rares, ne s'y font pas concurrence. De môme j'ai appris qu'un commis de magasin peut gagner cinq à six mille francs par an au Mexique! Mais dites quel avantage en résulte, s'il est forcé d'acheter tout six fois plus cher qu'en France ou en Autriche? Aussi les rêveurs de fortune attrapent -ils

d'amères déceptions; et les oncles eu Amérique servent plus à défrayer les drames des romanciers que leurs neveux réels sur les bords du Danube ou du Rhin.

Dans les restaurants français on dtne comme vous le faites à Lyon ou à Paris : le bœuf et le veau, accommodés de différentes façons , rosbcef ou beefsteak , côtelette, fricandeau aux épinards ou avec des poix en grains, des haricots verts, des pommes de terre nouvelles, des œufs qn*on ne néglige pas, voilà le menu d^un repas, qui est d'autant plus agréable et succulent qu'on peut l'arroser avec du ▼in de Bordeaux. Les légumes et les primeurs qui délectent une table friande en Europe ne sont point une surprise ici. Gomme mets local le pilau de riz n'est que le risotto italien , moins ce bon goût de jus de rôti , qui en fait le mérite en Europe. Le couscoussou dont le principal ingrédient est de la farine de blé , se consomme surtout par les femmes qui veulent prendre de l'embonpoint: j'ai donné eommission au drogman de notre administration de m'en procurer. Quant au lait dont j'use à domicile, j'en ai autant que je veux; les chèvres viennent à ma porte, et on les trait en ma présence, de sorte qu'il est tout chaud et pur de fraude. Ce ne sont pas des chèvres de Rosette qui ont les oreilles si longues , qu'outre qu'elles traînent par terre, elles sont encore retroussées de trois doigts; et TArabe très-gentil et tout dévoûment , qui me les a trouvées, ne ressemble guère à ces anciens Arabes des environs de cette dernière ville, qui larrons de leur métier, se lissaient le corps d'huile pour échapper des mains prêtes à les saisir.

Au dessert une orange, ou des raisins secs, ou des amandes, ou des abricots. Manger des abricots à cette saison, au mois de mai, direz-vous? . . . Nous mangions les fèves nouvelles en janvier , ce qui n'est pas plus étonnant et n'est que l'effet de ce' beau climat, de ce sol sablonneux prodigieusement fertile et infatigable à produire ;

ce n*est pas donc par nne précocité extraordinaire, c'est la résultante de récoltes continues qui font tomber la maturité de tel fruit donné à telle époque ... Il n'y a d'exception, Je crois, que pour le coton, qui reste de cinq à six mois sur pied et en terre, pour la formation des filaments et la dureté du textile, duvet enfermé dans les graines. «Tai déjà mnngé des cerises qui viennent de la Syrie. Le cerisier ne croît pas en Egypte et le châtaignier ne peut même reprendre chez nous.

Quant aux fleurs , elles n'ont pas le méilte d'être si appréciées qu'en Europe, parce qu'il y en a ici toute l'année.

Je vois beaucoup de fleurs, mais je ne verrai pas de moissons : la culture du coton qui avait donné de si beaux bénéfices aux fellahs, leur a fait abandonner presque totalement celle du blé : la France fournit les grains à l'Egypte, à l'inverse de ce qui se passait il y a six ans. L'exportation des céréales est prohibée ici pour cette raison.

Il continue de faire chaud; cependant les soirées sont toujours frileuses, et les brises de mer rafraîchissent la température, mais en Caire, pas un souffle, pas une oscilation dans l'air à remuer un atome, aussi la chaleur estelle suffocante: le rayon du soleil est semblable à un coup de chalumeau perpendiculaire à vous griller les cheveux sur le chef, et à vous les métamorphoser en poils roux (mai).

Ton opinion sur ce pays pour les poitrinaires est âtusse, comme celle de tant d'autres personnes: car, de l'aveu de tout le monde ici, il n'est pas de pays où il y ait autant de gens enrhumés qu'en Egypte, à cause des grandes différences de température qu'on a dans un même jour. Les nuits sont très-humides, les matinées froides, le gros du jour très-chaud, le crépuscule mortel à cause du brouillard , de la poussière et de la fraîcheur des vents (11 mars). Nous allons entrer dans une période chaude ce qui est l'essentiel pour moi. Je porte toujours deux habits et un cache-nez.

SOUVENIRS D'UN VOYAGE EN OftlENT. 481

Vers la mi -janvier, le brouillard d'Alexandrie était dissipé par le soleil seulement vers midL Le ciel était nuageux, il faisait du vent, et la mer était houleuse. Pour les pluies, on les attend jusqu'à la fin de février en général.

Je lisais l'autre jour dans le BuUeUn de VInsiUtU égyptien (1863 — 63), le compte-rendu d'un mémoire du Dr. Schuapp sur le climat de l'Egypte et sa valeur dans les affections de poitrine comme station hivernale. Il y est parfaitement démontré que l'éclosion de cette maladie a lieu même au Caire, mais cependant que l'on combat cette affection par des antiphlogistiques moins forts que ceux qui sont employés dans les régions froides. Hier dimanche, nous avons eu le premier vent chaud du désert; le Chamsin ^) a soufflé toute la journée et l'air était brûlant. Tout le monde souffrait et ouvrait la bouche comme un brochet; moi seul étais bien. La poussière, il va sans dire, incommode tous les gens, sans exception, et il n'y en avait pas peu.

Avant la fondation de l'établissement des eaux, on buvait à Alexandrie de l'eau pourrie, gâtée, infecte; on la payait très-cher et souvent l'on n'en avait pas son saoul, si la chaleur et les sécheresses dépassaient la moyenne.

Le sable absorbe l'eau qui tombe sans eh laisser trace, et cette couche perméable est très-épaisse; sans quoi on ferait des puits et trouverait de l'eau à quelques pieds de profondeur.

Ici, tout près de la mer, on creuse les moindres puits àr 130 et 150 pieds, sans trouver une goutte d'eau, il va sans dire; mais ils se remplissent pendant la saison des pluies qui arrosent le Delta nommé ventre de la vache par les Arabes. Ailleurs il n'y a que de fugitives ondées. Le Nil est tout, et divise l'année en cinq saisons: l'inondation,

>) Chamsic^ secte d'adorateurs du feu, dans la vieille Syrie: d'où j'induis que l'orthographe chamsin est préférable à Khamsm^ vent de feu.

la vallée changée en lac avec les éminences des cités et des villages comme îles ;

le retrait des eaax qui donne an pays Taspect de marais noirs immenses;

la semaine, où le labourear n'a qn'à gratter la terre pour s'assnrer des récoltes ;

la floraison de tontes ces plantes, de fontes ces fleurs exubérantes de richesse ;

enfin la moisson et la cueillette des fruits.

Dès que décembre a paru, la température s'est bien rafraîchie. Il a fait des pluies torrentielles dont vous ne pouvez vous faire une idée. Du 21 au !24 novembre dernier (1864) Touragan a été terrible, et il a péri tout près des cAtes d'Alexandrie, plusieurs vaisseaux corps et biens. La Ville de Lyofiy vapeur que j'ai failli prendre à Marseille pour venir ici, a brûlé dans notre port avec un chargement de balles de coton , la veille du jour fixé pour son départ le 1 4 novembre. C'était un vent à courber les flèches des minarets comme des joncs.

Les épaves et les agrès de ces navires perdus se misent à l'encan. Il fait presque continuellement des vents, ce qui vous oblige, quoiqu'il ne fasse pas froid, à mettre le par-dessus et le cache-nez.

Sur mer, par ces tempêtes sèches, c'est-à-dire sans pluie, pendant lesquelles j'ai vu tomber à la mer plus d'un chapeau et rouler plus d'un homme sur le pont du Mœris^ j'avais un bras passé en triangle au-dessus d'un banc pour éviter une chute et me retenir: ce magnifique navire était balloté comme une feuille sur les vagues ; on eût dit une coquille de noix sur le lac Léman par la bise. On avait mis le violon , système de cordages tendus pour ne pas laisser perdre l'équilibre aux assiettes , aux bouteilles, aux verres, et autres objets mobiles. Il y a peu de monde à table; les maux de cœur remplissent assez les estomacs; Les plus solides mangent et s'en trouvent le mieux.

Les fêt^s du beiran qui terminent le ramadan on temps de miséricorde, se sont remontrées ki avec les trois jours de mascarade que font les Maltais. Que de coutumes bizarres! Ces musulmans habillés tout de ronge, tout de jaune, d'autres accoutrements bariolés aux mille couleurs et aux modes les plus variées , m'ont distrait

Le premier be!ran est leur plus grande fête, correspon«dant à notre Pâques. Environ soixante-dix jours après tombe le petit ou couroun beiran, plus religieux avec moins de réjouissance, sorte de Noël, ou jour de Tan de Mahomet. L'année n'a chez eux que 353 jours ; ils gagnent par conséquent un an tous les trente ans sur notre calesdrier, et nous ont déjà rattrapé de quarante ans depuis Mahomet: Tan actuel est celui de 1^81, parallèle à l'an J865de J. C.

Au bout de 33 ans cette fètc du beïran, comme le mois de ramadan, a parcouru toutes les saisons de l'année; c'est une des harmonies de l'année lunaire.

Dans ma traversée sur le Maris j'avais pu déjà remarquer la piété fataliste et imperturbable du musulman. L'Arabe pouilleux couche sur le pont du navire, enveloppé dans ses guenilles , faisant assidûment sa prière trois fois par jour, en se tournant chaque fois du côté du soleil, et en faisant par intervalles des Salamalecs (Dieu vous garde!) jusqu'à terre. 11 ne se laisse émouvoir par rien pendant sa prière; j'en ai vu un qui se laissait marcher sur les pieds paf les matelots qu'il gênait et qui lui bossuaient la tête en outre avec des colis ou caisses qu'ils avaient à transporter ailleurs.

L'autre jour à Alexandrie — c'était la fin de mars, — on m'a montré un saint du mahométisme; les Européens le taxent de fou, et je suis un peu de leur avis : dans tous les cas, il mérite un coup de pinceau. A midi donc je me dirigeai à pas de loup au restaurant, aiguillonné par la faim; je vis venir à ma rencontre un homme qui attira

184 œUVllES DE M"« BA6RÉEFF-SPÉRANSKI.

mon attention d'abord par sa demi-nadité; une espèce de chlamyde de laine blanc sale sans manches lui recouvrait nne partie de l'épaule droite, la gauche restant dégagée, les deux bras restant libres, et ne lui descendait pas jusqu'aux genoux. Si tu te rappelles raccoutrement de peau que porte un vieux sûnt Jean-Baptiste qui est gravé dans la Vie des saints à la maison , c'est assez cela pour les contours de la draperie. Des cheveux longs, noirs, bouclés, tombant en désordre sur le front et les joues, un teint hàlé, la tète nue par un soleil ardent, hâtant le pas, gesticulant du bras droit, Toeil hagard, indifférent sur les hommes , il a évoqué dans ma mémoire ce prêtre troyen de Virgile:

LaocoiMf ardens, summà decurrii ah arce.

Semblable à ce Laocoon arrivé à la course de la citadelle, au milieu d'un groupe de soldats, et levant les mains :

Tollens ad sidéra palmas, notre saint s'arrête , aussitôt il est entouré de mahométans, il s'écrie: » Allah, En-nebi! — Dieu, le grand-prophète!» Il prononce des mots entrecoupés, inachevés. Ses prunelles roulent dans leur orbite, le geste augmente et se multiplie; les pieux spectateurs se contraignent la figure qui exprime la crainte et le respect Ils sont tout oreilles aux paroles du saint, il s'échauffe, on s'attend à de l'éloquence sacrée, on croit que la religion va se personnifier dans cet enthousiasme; mais tout à coup notre saint se sauve à toutes jambes. J'ai ^ensé qu'il étouffait et qu'il trouvait l'air trop vicié pour continuer ses exhortations. J'aurais voulu être fort sur l'arabe pour savoir ce qu'il disait à mi-voix. A sa fuite, nos musulmans excusaient leur étonnement en disant qu'il était poussé par l'esprit de Dieu . . .

La crojance à la fatalité laisse vivre dans une certaine indifférence, dans une sorte de quiétude qui est douce dans les maux inguérissables, quoique l'on prétende qu'on

SOUVENiaS D'UN VOYAGE EN ORIENT. 486

n'aniyerait à rien, serait gans bat daos la vie, qu'on aurait trop de confiance dans sa bonne étcnle, si tous adoptaient cette doctrine. Les musulmans sont fatalistes, et ont rhabitude de répéter, en présence d'un événement extraordinaire: «Ce qui est, est; ce qui sera, doit être ...» ^

Par là même, ils sont les plus fanatiques des peuples; et Napoléon remarque, qu'ils n'en sont que plus redoutables à la guerre, qu'ils ont toujours bravé la' mort avec une constuice et une joie étranges, s'imaginant voir s'ouvrir pour eux, au prix de leurs efforts et de leurs combats, le ciel de Mahomet peuplé de houris.

La langue arabe a vingt-huit lettres qui sont les unes salaires y les autres lunaires. L'article varie selon que le mot suivant commence par une lettre solaire ou lunaire ; maïs laissons l'alphabet et la formation du pluriel des substantifs, et les conjugaisons peu compliquées. Il ne s'agit pas de grammaire à présent. La désolation règne ici. En mai (4865), le choléra était à la Mecque et à Médine; la colonne des rahia (pèlerins), Ta apporté à Suez; mais pour éviter la contagion au X)aire et à Alexandrie, les pèlerins qui doivent s'embarquer à ce dernier port pour se rendre chez eux , ne feront que traverser rapidement la ville et monteront immédiatement à bord, après avoir fait toutefois une quarantaine dans le désert . . .

Ces pèlerins font leur voyage à pied , couchent en plein air, sont mal nourris, manquent de tout pour la propreté ... La saleté et les privations les rendent malades dans ces régions brûlantes où il serait difficile de trouver de l'eau dans un creux formé par le sabot d'un cheval Ils sont ensuite en contact avec les musulmans asiatiques qui traînent avec eux la peste des bords du Gange; et ensemble, ils immolent des centaines de vaches sur les collines prochaines de la Mecque , et en laissent les détritus tomber en putréfaction sur le soi

Le bulletin dliier 24 marquait 200 personnes victimes du fléau , qui sévit avec assez dUntensité. Les Européens prennent peur, et ont filé au nombre de 22,000 depuis quinze jours à peine, sans compter les Levantins, les Syriens qui se dépêchent aussi de regagner leurs pénates: mais où se réfugieront-ils ? Les côtes de la mer, Gonstantinople sont menacées. Cependant ce sont les Arabes, qui sont les plus maltraités; les Européens ne dépassent pas le douzième dans la liste lamentable.

Tous les bateaux partant de TÉgyptc en Juin, subissent la quarantaine en arrivant à destination. Aussi la quarantaine de rigueur pour Marseille est de sept jours et Ton donne à manger aux passagers et à l'équipage au bout d'une perche. Il y a eu des cas de choléra sur Tavatit dernier bateau parti d'ici, le Saïd, C'est encore plus agréable d'être sur terre que d'être sur un bateau où il y a des malades de ce genre ; car les autres doivent avoir des transes, et là, pas moyen de se sauver. Tous les bateaux regorgent de monde ; on a créé des places supplémentaires impossibles; je pense, si cela continue, qu'on en va faire jusque dans les mâtures ; on suspendra des paniers , des corbeilles jusqu^aux antennes et à la barre de perroquet. Ces agglomérations de voyageurs et de peureux peuvent déjà par elles-mêmes engendrer une épidémie. Le vice-roi est allé s'abriter à Tile de Rhodes, et laisse livré à lui-même son peuple, si Ton peut appeler ainsi un tas de sauvages , de filous et de voleurs. Les Français et les Allemands tranchent sur cette masse par la probité, l'intelligence et le courage.

Les Européens n'approuvent guère la conduite du viceroi en cette circonstance. Il a donné le signal du sauvequi'peut, La panique est au comble. Enfin il n'y a pas à s'en tracasser : se tenir propre, se bien nourrir et ne pas s'épouvanter. Quant à moi, j'ai déjà eu tant d'épreuves, j'ai déjà tant souffert que je suis insensible à toute espèce

de maux et que rien ne m'émeut; hormis les peines et les dangers des autres. J'ai confiance en Dieu , voilà tout.

23 juin. Beaucoup de magasins se ferment, et il est quantité de gens, qui ont la venette si forte qu'ils retiennent leur place sur des bâtiments à voiles, des barques à bois qui restent vingt à trente jours pour aller à Candie. Ce sont surtout les Grecs de la classe ouvrière qui emploient ce moyeu de locomotion.

Je sais que la mortalité doit être approximativement de 300 par jour, quoique le journal n'en porte guère que 450 à 200, parce qu'il ne compte pas les Arabes morts en dehors des fortifications; et c'est précisément dans ces villages groupés autour de la ville que l'épidémie fai1^ le plus de ravages. Un village près du chantier de l'administration des eaux, comptant '250 personnes, a été réduit avant-hier à U qui se sont empressées d'aller dresser leur t«nte ailleurs. — Les Arabes sont excessivement malpropres, se nourrissent de légumes et de fruits mal mûrs, boivent de l'eau croupissante, souvent infecte ; leurs chaumières de roseaux, de fiente de vache, rarement de pierres, ont six pieds de hauteur et un seul compartiment pour eux et leurs animaux domestiques. 11 en résulte une puanteur inouïe ; et ils couchent par terre sur une simple natte. L'intendance sanitaire a fait vider le canal Mahmoudieh pour en renouveler l'eau détériorée par la décomposition de toutes sortes de matières organiques, et principalement par celles des bêtes atteintes d'épizootie qui y avaient été jetées, avec des cadavres de chats et de chiens . . .

Je sors à l'instant de prendre un bain soufré, non dans difficultés avec les Arabes, pendant ce temps d'épidémie quel pays ! Ce que c'est que la barbarie ! 0 santé, combien tii es précieuse au milieu de ces sauvages intéressés et cupides !

Je n'u jamais vu une chaleur bengalienne, comme hier 26 juin , et beaucoup de personnes qui habitent l'Egypte

depuis dix ans ne l'ont jamais vas non plus. Le tàermomètre marquait 45 degrés centigrades ... U est vrai qu'il tombait du feu; à Tombre même, je croyais être dans un four. Aussi a*t-on une paresse phénoménale, on ne peut battre le coup: l'accablement est excessif, et l'on devient aussi fainéant que les indigènes que les Européens se plaisent tant à critiquer de leur nonchalance. Cette influence climatérique à laquelle on ne peut se soustraire longtemps est un fait. Je le vois par ma propre expérience. On passe volontiers son temps à ne rien faire du tout, pas même à penser.

On dit qu'il est mort sept cents personnes hier du choléra. Ce temps torride et sans vent est favorable à l'épidémie. Ai^jourd'hni il y a brise de mer et la chaleur est plus supportable. Il faut espérer que la cessation du fléau ne tardera pas ... »

Telle est Alexandrie dans les traits les plus vifs de sa physionomie; telle fut cette cité dans la dernière et lugubre plaie qui Ta foudroyée et s'est étendue au monde. Ces détails pittoresques, ces observations justes d'un œil clairvoyant dans sa sérénité, sont tirés entre mille autres des lettres d'Eugène Durct; et ces pages sur l'Orient, que j'avais commencées auprès de ce frère alité sous le toit paternel, je les achève avec celles qu'il m'a écrites au fond de l'Allemagne, d'une main qui s'est depuis glacée dans l'Orient même. Les épreuves de la Providence brisèrent sa carrière laborieuse et grandissante: et son existence réduite à une longue agonie fut encore ébranlée et assombrie par la perte de notre vieux oncle Victor, figure chère et vénérée de la mûson. Pour Eugène, arrivant à la résignation par la grâce, il conservait une calme pensée au milieu «d'un mal qui le minait à la façon de la goutte d'eau qui creuse le rocheri); et avec un indicible courage, il quitta sa patrie pour aller chercher un ciel plus clément et reconquérir ses forces défaillantes, tant il voulait accomplir sa destinée, tant il était pénétré du sentiment du

SOUVENIRS DTN VOYAGE EN ORIENT. 4 8t

devoir et prêt à tons les sacrifices. Dans les lattes entre la langnenr et la santé, est-ce qne pins d*nn ne répète pas comme le gnerrier dans nne bataille: «Le boulet qni doit m'atteindre n'est pas encore fondu, d C'est le cri de la vitalité de l'âme Jusque dans les délabrements du corps. Ayant salué Lyon et le midi de la France, si pleins de réminiscences personnelles, il s'embarqua de Marseille pour l'Egypte, vit en passant la Corse de Bonaparte, la Sardaigne, le volcan de Stromboli, la Sicile et l'île de Candie, ces joyaux de la bleue Méditerranée; puis il toucha l'Afrique où il retrouva presque ses foyers: caractère aimant et aimé, ses connaissances ne tardaient pas à devenir de douces, de généreuses sympathies. Quand l'ancienne vigueur de son tempérament se réveillait par échappées sous de bénignes influences, il croyait guérir et tournait ses aspirations vers les Indes lumineuses, au delà d'un autre océan. Mais la colonne des pèlerins de la Mecque remontant de l'Arabie traînait la peste à sa suite, et jonchait de ses morts les déserts pour inoculer bientôt la contagion aux villes effrayées. D'une attitude ferme au sein de l'épouvante et de la désolation universelles, la colonie française restait sur la brèche, comme le soldat à son poste ; lui-même partageant cette mâle assurance, pensait être désormais à l'abri des coups du fléau; et du moins ne succomber qu'à ses souffrances invétérées. Hélas I respirant depuis des semaines le poisoa invisible, il devait, onze jours après sa dernière lettre, compter parmi les hécatombes humaines réclamées sans trêve par cette cala^ mité inénarrable. Compagnon de mes travaux, rayon de ma jeunesse, vivant souvenir de mes excursions sur les lacs et sur les montagnes de Suisse et de Savoie, auréole de mon avenir, il n'est plus qu'une espérance évan^uïe qui laisse des regrets sans fin; il est disparu comme un météore qui traverse le ciel d'une nuit d'été; il a été emporté comme la feuille dans Touragan, q«i déracine les

4 90 OBUVRES DE M"« BAGRÉEFF-SPÉRANSKI.

forêts; et quand les dernières paroles que j'entendis de ses lèvres auprès de sa couche douloureuse, nous promettaient le revoir dans d'autres conditions , je n'osais songer que nous ne pouvions plus nous assigner de rendez-vous icibas, que c'était une séparation, des adieux éternels.

Debout le six juillet de cette fatale année, Eugène frappé à son tour par l'ennemi commun , expirait à l'aurore du lendemain, entre les bras de l'amitié dévouée et gardienne de son heure suprême, loin de sa famille, de sa mère qui le pleure . . . loin de ses condisciples, de ses frères d'armes et de ses camarades d'enfance tous affligés !

Dans les affres du trépas, gardant son esprit lucide, il dit: «Je ne souffre plus, et je vais mourir»; et serrant une main connue, il se rendormit au murmure des voix qui l'entouriiient de consolations!

Sa dépouille mortelle reposant dans le champ bénit TOisin de la porte de Rosette, m'attache par des liens étroits à cette terre de Mizraïm qui m'est aussi sacrée dans mes affections et dans mes vœux, que la terre natale où dorment les aïeux!

Ah! puissent ces nobles cœurs, vigilants sur la tombe qui m'est chère et si vaillants dans les angoisses et les deuils multipliés autour d'eux , recevoir, sur ces lointains rivages , l'expression émue de ma tendresse et de ma reconnaissance. —

11 y a beaucoup d'ouvrages et de fort complets sur l^Égypte, entre autres ceux de l'Anglais Wilkinson et de l'Allemand Lepsius ; mais, s'ils étaient traduits en français ils ne resteraient pas moins chers; et chacun n'a pas 3500 francs à débourser pour le second de ces livres, par exemple, sorti des presses de Berlin et arc-bouté , d'un atlas. J'estime donc que le volume de M"^ Bagréeff, achevé par une main intelligente, qui colligerait et élaborerait les matériaux laissés par elle, aurait encore de l'attrait, et montrerait que jamais un si^et n'est épuisé, et qu'il reste

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LA COURONNE DE HONGRIE. 4ft4

ponr le moins à y glaner, quand on y a moissonné. Cette première ébaache pourrait être complétée par les notes d'an journal de ce voyage, en la possession de Théritier des écrits de M™* Bagréeff ; et des cahiers de dessins faits par un peintre qu'elle s'était attaché, serviraient à illustrer les sites des régions parcourues, les monuments et les aspects de la vieille Egypte, les incidents animés et les étapes de la caravane dans le désert de Palestine.

Manuscrit inédit'de ùO pages, format tn-»<*, minute de fauteur,

C'^st dans le château royal de Bude que résidait la couronne de Saint-Etienne, Cette couronne qui seule avait le don de conférer la royauté de Hongrie, était de For le plus pur, et composée d'une partie provenant de l'empereur Ducas qui en fit présent au souverain de ce pays, Geysa I vers Tan 1 076 (couronne ouverte), et d'une autre partie formée des fragments de. la couronne que le pape Sylvestre envoya en l'an \ 000 à Saint-Étîenne (couronne fermée).

Son poids était de 9 marcs et 6 onces. Elle était ornée de 53 saphirs, 50 rubis et 338 perles d'une grosseur inestimable. Elle avait un sanctuaire impénétrable et une garde d'honneur montant à soixante-quatre hommes d'élite. Deux offiders de sa garde particulière, préposés à sa sûreté, se promenaient en long et en large dans son antichambre.

Les fenêtres de son appartement étaient murées, et l'air se renouvelait au moyen de trois ouvertures pratiquées dans la pierre. Les profanes ne pouvaient regarder son tabernacle, qu'à travers ces trous. Quatre dignitaires seulement avaient en dépôt chacun, une clé de la porte fermée à quatre verronx, et percée de quatre serrures

^'Àf*

i 9i OEUVRES DE M»'' BAGRÉEFF-SPÉRANSKI.

différentes: c'étaient Tarchevôque primat, Tarcliiduc palatin, et les deux grands officiers de la couronne choisis d'ordinaire parmi les plus hauts magnats du royaume.

La précieuse couronne, symbole de la puissance,, couverte d'un étui, était placée dans un coffre de fer scellé de cinq sceaux aux armes du roi, du primat, du palatin et des deux grands officiers.

A chaque couronnement, ses gardes du corps, si l'on peut ainsi parler, venaient la quérir à Bude po^r la conduire enpompeàPresbourg; puis, après avoir communiqué le rang suprême au roi en le touchant au front, à la reine en la touchant à l'épaule droite, la couronne de Saint- Etienne était ramenée à Bude dans le même cérémonial, pour y attendre l'arrivée d'un nouveau règne. *

> La couronne de Hongrie a la forme générale d'une calotte surmontée d'une croix grecque mobile et attachée au centre et reposant sur un cercle qui fait le tour du chef et indiquait les bornes du pouvoir, quand l'Europe comprenait la symbolique. Des chaînettes triples, terminées par une glane de cabochons, pendent du bord à droite et à gauche, en guise de courtes jugulaires; une troisième chaînette très-courte , portant au bout un trèfle de pierreries, effleuré le milieu du front, quand la couronne est ceinte.

Le champ extérieur de la couronne s'anime de diverses figurée de dessin et de géométrie-, une double zone massive en reli^ se croisant au sommet, partage la couronne en quatre sections hémisphériques. Au milieu de la zone qui s'étend du pied de la croix vers le cercle, est émaillé le portrait de Saint-Étienne, assis sur un trône, tenant une charte à la main, et la tête environnée d'un nimbe rond. A droite et à gauche du médaillon demi-circulaire sourent des ornements, en relief, des pignons alternant avec des arcades, les uns et les autres panachés de gemmes brillantes. Le cercle renferme, sur la partie antérieure, trois portraits en miniature de reines armées du sceptre et dans des attitudes différentes ; leurs noms sont désignés par des inscriptions en petites lettres romaines.

(Voir l'ouvrage curieux, enrichi de superbes lithochromo- «raphies et intitulé: DU Kiemodim deê heiUgen rômiachen

LA COURONNE DE HONGRIE. m

Voilà ce qu'était cet insigne de Tantorité an delà de la Leitha. Nous avons dit comment il fut ravi par Kossnth en fuite vers la Turquie.

Le couronnement du roi de Hongrie était, d'après la vieille constitution, obligatoire même au souverain qui avait été sacré empereur.

Quelques jours avant le jour destiné à cette solennelle cérémonie, le nouveau roi se rendait à Presbourg. Quelques heures après l'aurore de cette fête nationale le palatin suivi des magnats et des autres membres des états, montait en cavalcade au château, qui est maintenant une grande ruine, même la fameuse salle à fresques, où les seigneurs jurèrent en 4742, fidélité à Marie-Thérèse, en s'écriant d'une voix unanime, et l'épée haute : Moriamur pro nostro rege. Au même moment, l'archevêque de Gran, l'antique Strigonie, se dirigeait vers la cathédrale, avec le cortège des évêques.

Bientôt le roi à cheval, escorté des seigneurs, traversait la ville , arrivait devant le portail de l'église , où il était reçu par le primat, les évêques, les prélats revêtus de leurs habits pontificaux.

Là le monarque était investi du costume du roi saint Etienne, et il était conduit à l'autel, où il était sacré par le primat assisté de l'archevêque de Galocza et des autres dignitaires de l'église.

Le roi allait ensuite à son prie-Dieu , et après l'épître

Beichea deuUcher Nation nthat dm Kroninsignien Bôhmens, Ungams und der Lotnbardei und ihrm formverwandten ParàUeJen, von Dr. Fr. Bock. Wien, Hof- und Staatsdruckerei.)

Quand on retrouva, il y a une dizaine d'années, la sainte couronne de Hongrie enfouie sous terre, les paysans non seulement magyars, mais roumains et slaves, ne l'approchaient qu'à genoux: preuve de la grossière superstition de ces peuples enfants, mais aussi preuve du respect qui suivait l'emblème de l'autorité essentiellement sacrée: tant la religion chez les peuples slaves, ou en contact avec eux, comme les Hongrois pénétrés de l'influence polonaise, était le fondement mystérieux de l'État.

BaobAut-SpAsaviki. 1 3

chantée en mélopée, il était conduit à Tantel, où le primat posait sur sa tête la couronne et sur les épaules le manteau de Saint-Étienne, et lui remettait Tépée du même roi. Alors le nouveau roi se tournait vers le peuple; et avec cette épée il faisait trois croix en Tair, en signe qu'il la tenait de la Trinité divine et la vouerait à la défense de TÉvangile, moyennant le concours de ses loyaux sujets.

De là le nouveau roi était conduit à son trône, où le primat entonnait le Te Deum qui était chanté en musique, au bruit des canons de la forteresse et de la cité.

A la fin de la messe, il communiait des mains du primat ; puis il s'acheminait en procession à Téglise des Cordeliers, où il faisait des chevaliers hongrois. De cette église il allait au Faubourg à celle de la Miséricorde, où il prétait le serment de maintenir les droits et les libertés du royaume: ce serment était accompagné d'une seconde salve d'artillerie.

Après cet acte auguste, le roi remontait à cheval, franchissait le Faubourg, et gravissait au galop la colline située auprès du Danube, en faisait le tour, au retentissement d'une troisième décharge de l'artillerie entière; et tirant son épée, il fendait Tair en croix de haut en bas et de gauche à droite, en se mouvant successivement vers les quatre points de l'horizon, pour isignifier qu'il était armé afin de protéger son domaine contre les ennemis de l'orient, du midi, de l'occident et du septentrion.

Enfin il retournait au château , où il dînait en public avec le primat, l'archevêque de Galocza, les ambassadeurs étrangers, et le palatin de Hongrie, au son des trompettes, des hautbois renforcés par la basse d'une quatrième salve de canon.

Ce roi qui ne possède la couronne , qu'après avoir juré de remplir les devoirs qu'il a reconnus , devant le clergé et la noblesse, les seuls investis de droits el comptés dans

la nation ; les évèqaes k cheval , crosse en main et mitre en tête , dans leurs habits pontificaux ; les magnats montés sor des palefrois richement harnachés; le souverain lui-môme qui ayant sons son casque le front humide de Tonction du sacre et brandissant le sabre nu, lance son coursier sur une colline en présence de la multitude attentive: toute cette cérémonie déployée à Tair libre, avec son caractère à la fois religieux et politique , est le reste le plus imposant du moyen âge et n'a plus d'analogue en Europe.

C'est bien l'acte solennel d'un.penple nomade etguerrier, qui allait conquérant les peuples trouvés sur son chemin; qui sans scrupule à l'origine fut plus tard touché par le baptême; c'est une pompe féodale et rituelle ensemble, qui a une sorte de grandeur primitive et barbaresque, rehaussée par la mâle énergie du type hongrois , la splendeur asiatique des costumes et des armes. Ce spectacle qui ne s'est pas produit depuis le couronnement de Ferdinand en 4 830, se renouvelle Tannée 1867 pour l'empereur François Joseph, àBude-Pest.

Il faut maintenant parler de la fiction dont le titre est en tête de la présente étude. L'héroYne de cette nouvelle magyare est une jeune fille enflammée de l'amour de sa chère Hongrie et qui trempe dans des conspirations contre FAutriche. C'est une tète éprise d'indépendance et portée à se mêler de politique, comme il y en a beaucoup chez les Ma* gyars. Charlotte, tel est son nom, a été initiée à plusieurs opérations des sociétés secrètes; mais la pauvre enfant, brisée d'émotion, va pour se raflfermir les nerfs, aux bains de Sliach, près de Neusohl, dans les Karpathes. Là elle revoit un révolutionnaire, son âme damnée. Cet homme remuant l'a découverte, car il l'aime, il est âpre dans les poursuites de sa passion; il veut l'épouser en lui forçant la main, pour ainsi dire. Elle a beau se débattre et résister, il la domine, parce qu'il peut faire condamner, comme traître

4 96 CEUVRES DE M"« BA6RÉEFF-SPÉRANSKI.

sur nne dénonciation calomnieuse, un frère qu'elle a dans l'armée impériale, et qui est censé complice de la disparition de la couronne de Hongrie , c'est-à-dire que le meneur, peu scrupuleux sur les moyens d'arriver à sa fin, accuserait le jeune officier, même innocent, d'être affilié au parti insurrectionnel, et donnerait à ce faux rapport la couleur de la vraisemblance, en exhibant des preuves de la culpabilité de la sœur. A cette idée, Charlotte frémit dans tout son être , et le déloyal prétendant appuie sur le ressort de l'amour fraternel, pour exercer un ascendant infernal sur cette patriote frêle et inexpérimentée* Elle tremble sous sa main comme la tourterelle sous la serre de l'épervier. Elle tente de fuir: malheur! Ce jaloux l'épie sans cesse, il la retrouve à la gare d'un chemin de fer et ne veut plus la quitter des yeux. Mais tout ce plan est déjoué par les événements : la couronne est retrouvée, et au moment béni qu'on reçoit cette nouvelle, la jeune fille meurt à propos, d'un anévrisme au cœur, entre les bras de sa nourrice. Cette bonne et tendre femme qui déborde d'une onctueuse affection, croit, quand le mal éclate et emporte Charlotte, que son ange gardien lui-même est venu la délivrer de l'homme odieux qui la presse.

Neusohl est le lieu le plus dramatique de l'action conçue assez originalement. Cette petite ville a un aspect à la fois hongrois et slovaque, un évêque, une douzaine de mille âmes et un horizon de hautes montagnes recelant des mines.

Les eaux thermales du voisinage sont fort négligées : elles ont sans dout« une grande vertu curative ; elles sont employées indistinctement et sans discernement pour guérir toutes sortes de maladies dont elles brusquent parfois la terminaison. Les sources sont à peine abritées sous un hangar de planches. Chacun vient se plonger à sa guise dans l'eau, qu'on voit sourdre en bouillonnant, ou jaillir par endroits du rocher. Pour les amateurs de

confortable, ils peuvent avoir la jouissance d'an envier, et boire Tean à couvert dans une baraqne de bois. De rares baigneurs sont attirés à Sliach: ces sources précieuses sont à l'abandon , comme il arrive dans un pays demisauvage, où les voies de communication sont ordinairement si difficiles. Il y a une quinzaine d'années, il en était encore à peu près ainsi, en Savoie , des eaux chaudes de la Caille (près d'Annecy), perdues dans un ravin énorme, où Ton ne voyait pour les recueillir qu'une tine défoncée: sur ce torrent alpestre large d'environ cinq cents pieds sur autant de profondeur, règne un pont suspendu d'une merveilleuse hardiesse.

Les murs des chaumières slovaques sont formés de troncs d'arbres horizontalement superposés , et ressemblent à la maison du planteur américain. Des pièces de mélèze, grossièrement équarries, sont placées les unes sur les autres, en alternant, de sorte que celle d'un côté appuie respectivement sur celle du côté acijacent, à l'angle, et 8*j fixe par des tenons et une mortaise. Dans ces parois ainsi élevées, on coupe avec une scie la porte et les autres ouvertures, telles que les fenêtres. La construction est couronnée d^un pauvre toit de paille, auquel pendent des rangées de panicules énormes de mais, lecùuœuris traditionnel) dont la tige atteint souvent dix pieds de hauteur; alors les grappes en sont longues comme le bras. Les Slovaques éclairent leurs cabanes en allumant des branches résineuses de sapin, fixées à un coin ou au milieu de la simple demeure, et en les remplaçant par d'autres à mesure qu'elles se consument: ces espèces de torches aux flammes rouges et fumeuses, forment un aspect fantastique, le soir, dans la seule rue d'un hameau solitaire.

De la Slovaquie qui s'étend depuis la rive gauche du Danube à Presbourg jusque dans les gorges agrestes ou sauvages des Karpathes, passons dans la vraie Hongriet au delà des. campagnes de Pest reflétant la civilisation

allemande. Szeghedine, comme Temeswar, offre des maisoiifi entourées de marécages fiévreux, d*où monte une végétation classique de roseaux, qui balancent à la bise leurs panaches bruns, devant les fenêtres rustiques. Quelques hôtels mêmes n'ont pas une position plus salubre. Cette ville de soixante-dix mille âmes aux maisons isolées par des jardins et des cours, aux rues spacieuses, aux places vastes changées en étangs par les pluies, paraît un groupement de quatre à cinq grands villages, et ne reproduit point la physionomie des villes européennes, qui ressemblent à d'immenses cages de pierre où la population est étagée: c'est l'inconvénient contraire.

Les villages d'ailleurs offrent souvent une population de vingt-cinq à quarante . mille habitants: colonies agricoles qui, pour le besoin de leur défense, se groupèrent ainsi, du temps des irruptions turques. Ces familles serrées en hiver comme dans une ruche tutélaire, essaiment au loin dans la belle saison , pour vaquer pendant la semaine au travail des champs, où elles dressent des huttes provisoires, et reviennent passer le dimanche au commun séjour: on n'y trouve guère, en été, sauf le jour du repos, que des femmes et des enfants. Maintenant que la sécurité politique est établie, les baraques temporaires tendent constamment à se transformer en demeures fixes ; les villages primitifs s'éparpillent, se décentralisent, comme il convient aux intérêts d'une intelligente culture.

Allez plus avant, vous rencontrez la fertile Transylvanie, que les Allemands appellent les Sept-Châteaux-forts, résidences des anciens ducs; et les régiments-frontières, dont l'organisation à la fois militaire et agricole, a été profondément conçue par le prince Eugène de Savoie, en vue des besoins d'un pays inculte, et des intérêts d'une monarchie menacée à Test et au sud.

Les cinq régiments-frontières, dont trois, sur lesquels un de hussards» se composent de Sâeklers d'origine hon-

groise, et deux de Valaques^ sont devenus des régiments de ligne vers \ 850, depuis que la Moldavie et la Yalaquie ont été des principautés autonomes: les antres régiments frontières organisés d'après ce même système perfectionné, demeurent sur les confins militaires, qui décrivent un demi-cercle de la mer Adriatique à TEsclavonie. ^

1 Le duc de Raguse, en louant la forteresse de Témeswar, située sur une rivière qui sourd sur le versant occidental des monts Brasilisi, séparant la Yalaquie de la Transylvanie, déclare inutile cette bonne défense de frontière, «atgourd'hui qu'il n'est plus de puissance turque et que ses débris ne peuvent rien former de redoutable pour la Hongrie. Si jamais les pays, limitrophes passaient à la Russie et qu'une collision éclat&t entre cette puissance et l'Autriche , ce pays ne serait probablement pas le champ de bataille dçs deux puissances. C'est sur la frontière de Pologne et sur celle de la Sllésie que la lutte principale aur:^t lieu.»

En corrigeant ai^ourd'hui les épreuves de ces pages écrites depuis quelques années, je lis dans les gazettes allemandes du 49 mars 4867, que la Russie remplit de troupes la Yolhynie et la Podolie, et s'y approvisionne de blé, d'avoine, de foin et de paiUe; que les régiments de chasseurs sont armés de fusils à aiguille faits sur le modèle prussien et provenant de Belgique; et que le tiers de l'armée en sera pourvu avant la fin de mai prochain.

C'est donc en armements formidables que se résolvent ces notes conciliantes et désintéressées que le cabinet de Saint- Pétersbourg se vantait hier d'avoir adressées aux autres puissances sur la question d'Orient et pour régler d'un commun accord la position des chrétiens dans l'empire turc. Sans doute le gouvernement russe a raison de s'apitoyer sur le sort des victimes du fanatisme dans la Syrie et le Liban; mais que n'empèche-t-il d'abord la barbarie chez lui? Selon une brochure éditée en Autriche, «depuis le mois de janvier 4863, il a été condaumé à la déportation en Sibérie (pour travailler dans les mines, comme colons, ou comme simples détenus), 48,682 personnes, dont 464 femmes et 444 prêtres; transporté dans les Bteppes des monts Ourals 33,780 personnes; incorporé dans l'armée russe, comme simples soldats, en guise de chÂtimenti

Debretzine, qui redoute les sécheresses (il n'y pleut pas depuis trois ans, cause de Timmense disette de cette année 4863 qui peut conserver le nom d'année de la famine), est entouré de plaines sans bornes, les pousji^as^ à peine traversés par les rudes bergers conduisant à la houlette des troupeaux innombrables de moutons: ils ont la dé-

2,416 personnes; enfermé pour un temps dans les prisons, puis transporté en Sibérie pour y subir un exil perpétuel, 34,600 personnes.

En outre, il est mort en prison, pendant rinstruction judiciaire, 620 personnes; 33,800 ont été enterrées d'après les registres russes, sur les champs de bataille; t,468 ont été pendues ou fusillées, et 7,060 vivent comme fugitifs ou émigrés à l'étranger.

Tous ces chiffres donnent un total de U4,882 personnes victimes à différents degrés, des procédés de la Russie depuis 4863. £t cette liste ne comprend pas les recruesi militaires, qui saisissent 2 pour 4 00 de toute la population m&le de la Pologne russe. » Et penser que la réalité dépasse ces rapports officiels.

La Lithuanie, gouvernée par feu Mourawieff, a ensuite passé entre les mains du général Kaufmann, âpre à Tœuvre de la dé> polonisation , et secondé par des fonctionnaires tarés qui attribuèrent aux paysans des pacages au milieu des forêts des nobles, pour nuire à ces derniers, et dont l'un d'eux, nouveau Wenceslas aux petits pieds, a fait récemment fouetter une statue de saint Jean-Képomucène, en haine de la religion latine.

Le messager de Yilna, journal officiel, loin de chercher la fusion des éléments divers de la province, défend tout compromis avec ce qui n'est pas essentiellement russe d'origine, de foi et de langue: à ce compte, si Cancrine, le chancelier Nesselrode, le maréchal Barclay de Tolly et l'ambassadeur Pozzo di Borgo vivaient, ils seraient taxés de suspects. M. Baranof succédant à M. Kaufmann, mandé à Saint-Pétersbourg par la princesse Dagmar, a trouvé en arrivant à Yilna, cinq mille affaires à régler et autant à entamer; et quelles affaires! Les biens appartenant à des personnes exilées ou suspectes, doivent être, avant le 40 décembre 1867, possédés par des gens russes d'origine et de rdigion. Pourquoi le gouvernement

marche grave et l'air sombre dans leurs feutres bas à larges bords, et dans leurs boundcts, longs manteaux de peaux de brebis dont le poil est tourné en dedans. Ces pousztas désertes et sans chemin, présentent à Tœildu voyageur des mirages, comme en ont les sables de l'Egypte: on voit tantôt des oasis avec des arbres, tantôt des lacs, des char teaux baignés par les vagues ; on s'élance à cheval pour les atteindre, on dévore les distances; mais le spectacle recule sans cesse à l'horizon , comme la lumière qui se réfracte dans l'air plus dense aux régions supérieures que vers la terre échauffée qui le dilate et le rend susceptible de répéter les images fugitives apparues sur le mobile horizon. Les habitants appellent ce phénomène Bélîhàb (jouet d*enfant), une illusion pour les amuser; les Allemands y donnent le nom italien de Fata Mùrgana; car la fée Morgane, dans les récits merveilleux, bâtit dans l'étendue des édifices vaporeux qui s'évanouissent, évoque des visions d'abondiOice qui ne se laissent pas approcher ni saisir, et n'ont pour effet que de caresser l'imagination, et de tromper cruellement l'espoir , quand l'homme, par

n'a-t-il pas institué des banques locales pour intéresser les propriétaires eux-mêmes à cette opération?

Mais les acquéreurs manquent, le pays s'enfonce dans la ruine. Les arbitres de la paix (posredniki) ^ chargés de ré* toudre las difficultés qui surgissent entre les paysans et leurs anciens seigneurs, sont une plaie honteuse et dévorante et se livrent aux plus arbitraires dilapidations, concussionnaires à leur profit et pins implacables que ces agents de Mouravieff, qui craignant leur chef, s'en tenaient à Texécution de ses ordres cruels. A l'heure qu'il est , les impôts sont répartis en deux classes: les vieux impôts réclamés de monastères et d'universités qui n'existent plus, et les nouveaux qui ayant pour prétexte l'insurrection étouffée, retombent sur des fiûnilles notoirement étrangères à ces troubles, comme les Radziyil établis à Berlin. Le gouvernement russe, en dépouillant les Polonais, veut frapper la vitalité de l'avenir de cette nation. Attendons: l'histoire est une Némésis.

a02 CEUVRES DE M'^" BAGRÉEFF-SPÉRANSKI.

exemple, est accablé de lassitude, en proie au tourment de la soif.

Le Banat est une contrée incomparablement féconde. Si jamais Tagricultureet ^indust^^ perfectionnées peuvent s'y implanter, nul ne peut calculer les richesses qu'on fera sortir des bras et du sol. Le blé y croit presque de lui-même, cette prodigalité de la nature favorise l'indolence indigène; les mines de houille et de fer de première qualité , n'attendent qu'une population propre à les exploiter, habituée à ce genre de travail, et il faudrait l'y façonner par une éducation spéciale; ou à défaut de pouvoir créer une telle population, transporter en masse dans ce milieu des ouvriers semblables à ceux de Saxe, se livrant à une exploitation lucrative et dont les produits seraient capables de concourir avec les produits anglais qui reviennent à meilleur prix, dans la Moldavie même.

Logosch, ville du Banat, possède des vignobles, où la vendange est si abondante parfois, qu'il n'y a pas de fûts pour la recueillir. Une de ces dernières années, des propriétaires ont laissé la moitié des raisins pendants aux souches, faute de tonneaux pour en loger le nectar; mais les bois manquent, on sèche la fiente des troupeaux pour la brûler: seulement le fumet de la cuisine n'y gagne guère. Il y a des sables mouvants , ou plutôt une poussière noire et délétère à respirer, comme aux déserts d'Ukraine ou d'Arabie, et qui, sous le souffle des vents légers, se soulève dans toute l'étendue des steppes immenses. Le Danube aux temps géologiques, y formait un lac, et y a déposé ses limons en couches si épaisses que le sous-sol atteint jusqu'à cinquante pieds de profondeur, origine de cette prodigieuse fécondité, supérieure à celle déjà si exceptionnelle du bassin silurien de la Bohême.

J'ai écrit en Hongrie l'étude biographique qui ouvre ce volume; et mon plan primitif était de toucher, dans la seconde partie, la question hongroise, puisqu'une œuvre de

Taatear russe m'en fournissait Toccasion par le fond même du siyet, par les descriptions de sites, de costumes et de mœurs. Je prends au hasard quelques traits dans des poignées de faits.

Parmi les usages, le plus gai et Tun des plus anciens, est la czardas (prononcez: chardach); c'est une danse nationale qui se caractérise par des frétillements de hanches et une pantomime expressive des yeux et de la tête; le cavalier de chaque couple pousse par intervalles des cris aigus qui expriment. le bonhear de la passion. Les pas mesurés et lents qui les éloignent ou les rapprochent les uns des autres, ou qu'ils exécutent en tournant et se tenant par la taille, ne les fatiguent point, et leur permettent des airs de langueur ou d'admiration; ils ne s'accommodent guère de la rapidité de la danse française, et ne comprennent pas qu'on puisse ainsi s'essouffler et suer par plaisir, pas plus que l'Occidental ne comprend qu'ils puissent deviser suavement dans une langue dure et pourtant sonore. Cette récréation favorite de la czardas n'est pas complète, sans l'accompagnement de la musique bohémienne vive et mélancolique tour à tour, aux modulations étrangeg. Certainement elle ne peut venir que des Zingaris , rebuts de la caste rebutée des parias, déclassés ou criminels hors de la loi sociale, qui emigrèrent vers l'Afrique et l'Europe, emportant la vague réminiscence de la foi à la métempsycose. Et le virtuose Liszt , dans un livre d'une fantaisie échevelée, a eu raison d'affirmer une telle origine de son art dans son pays; et il a eu le tort de se rétracter plus tard, pour faire honneur à ses compatriotes de l'invention d'une musique nationale qui, en tout cas, serait greffée sur celle des Zingaris.

L'ancienne législation hongroise réglait la manière de posséder pour les nobles. Toutes les propriétés dérivaient de donations, faites à titre de fiefs, et étaient réversibles à la couronne, à l'extinction de la famille qui les

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avait reçnes. Le palatin et quelques prélats avaient les mêmes prérogatives que le roi sur quelques terres. Mais laissons les détails sur la transmission des propriétés et leurs deux natures correspondant aux fiefs mâles et aux fkfs femelles j pour aborder sommairement la manière de posséder particulière aux paysans.

Naguère, il fallait être noble pour pouvoir posséder des terres en Hongrie; celles que les paysans cultivaient ne leur appartenaient donc pas.

Seulement en 4834, la diète rendit un décret autorisant les paysans à vendre la jouissance de leurs lots, ce qui leur conservait les terres qu'ils cultivaient et avait Tombre et quelques avantages du droit de propriété.

Les terres se partageaient en deux catégories: celles que les nobles cultivaient eux-mêmes, et celles qui étaient cultivées par les paysans, et qui étaient divisées en portions ou sessions.

L'étendue de chaque portion variable suivant le comitat, ne pouvait être moindre de seize arpents (Joch) de terre et de six de prairie, ni supérieure à quarante de terres labourables et à vingt-deux de prairie, de sorte que la plus grande quantité était de soixante-deux «et la plus petite de vingt-deux. ^

Pour une portion, le paysan devait 4^ an seigneur la neuvième partie de tous les produits; 2^ cinquante-deux journées de travail avec attelage et cent quatre journées de travail d'un homme; 3^ un florin pour sa maison; 4^ au

' L'arpent (mot dériyé d^annpendium^ é?aluation de champ, en allemand Joch ou Jauéhari, juchart, en latin jugurum^ ce qu'une paire de bœufs attachés sa joug peuvent labourer en un jour) est une mesure de surface variable suivant les pays: celui , de la Basse-Autriche dont ne peut guère différer celui de la Hongrie, équivaut dans le système métrique français à 0,576745, •oit 57 ares et une fraction.

clergé la dlme des. récoltes; 5^ à l'État Timp^t en argent qu'il percevait.

Le seigneur fournissait aux paysans des bois pour leurs constructions et du bois pour leur chauffage. Quand la propriété conditionnelle d*un paysan était divisée, chaque maison qui sV bâtissait, payait un florin au seigneur. En avertissant au 25 septembre , le paysan était libre de quitter au 4 2 mars de Tannée suivante, et d'emporter avec lui son mobilier', ses instruments aratoires et son bétail. Le seigneur, autorisé par son tribunal, pouvait renvoyer de son domaine un paysan chargé de tels ou tels griefs, mais sous réserve de le remplacer par un autre paysan, et de ne pas cultiver pour son propre compte les terres abandonnées.

Le paysan pouvait transmettre à un autre paysan sa propriété conditionnelle avec Tassentiment du seigneur qui admettait celui qui le remplaçait , et le seigneur touchait de ce dernier le prix de la maison élevée par le premier.

Cet assentiment n'était pas trop généreux. Le paysan pouvait acquérir de nouvelles portions , en y mettant les cultivateurs nécessaires. Pour l'hérédité, qui était aussi essentiellement précaire, les paysans partageaient, hommes et femmes, également ; et les portions étaient divisées jusqu'à la huitième partie, mais non an delà. Si une famille de paysans s'éteint, la portion originairement cédée, revient au seigneur. Si la famille fait lignée, à la mort du père, la moitié des terres retourne au seigneur; et l'autre moitié peut être l'objet d'un testament. Les biens mobiliers sont distribués à parts égales entre les héritiers. Les sessions ainsi réglées, furent l'œuvre de Marie-Thérèse, dans la loi de l'Urbarium.

Si féodal que f&t ce code, il renfermait néanmoins des dispositions libérales qui le distinguent profondément des coutumes du servage moscovite, par exemple. Le paysan

S06 OEUVRES DE M"' BAGRËEFF-SPÉRANSKl.

hongrois pouvait être condamné à la bastonnade , comme le militaire autrichien à la schlagae, comme le matelot anglais an fouet nommé chat à neuf queues, comme le soldat russe aux baguettes, toutes barbaries parallèles ; mais son sort était encore préférable à celui du paysan russe, qui pouvait être envoyé en Sibérie par son maître. Le paysan hongrois restait propriétaire de son mobilier, il avait la garantie de la loi; le paysan russe pouvait amasser une fortune, tout en s'acquittant de ses obligations envers son maître , et se la voir enlever , sans autre forme de procès, par ce maître: un prince s'empara ainsi d'une quantité de diamants et de pierreries qu'un serf avait recueillis à grand'peine dans des voyages de commerce. Ce fait nous amènerait à Texamen de Tadministration de la justice chez les paysans russes et chez les paysans hongrois, justice civile ou criminelle; car en Hongrie aussi, le seigneur seul pouvait ordonner la punition de vingt-cinq coups de bâton on trois jours de travaux ; avec son tribunal il pouvait en ordonner quatre-vingt-dix neuf, ou moins de trois ans de prison ; certains seigneurs avaient le droit du glaive, c'est-à-dire de vie et de mort, sur leurs terres; mais il faut se borner à la question de l'émancipation des paysans en Hongrie.

La diète du 4 844 avait déjà prononcé en principe l'affranchissement des paysans , moyennant une indemnité payée par eux à leurs seigneurs respectifs. Avant cette date, ces paysans qui demeuraient inertes devant des suggestions subversives, étaient encore à peu près serfs, bâtonnés et exploités comme en Russie et quelquefois pis, le caractère patriarcal du maître était plus rare à trouver sur les rives de la Theiss que sur celles du Volga, et pliaient sons ce Joug depuis des siècles. Ils avaient jadis toute» les charges de la société, sans en avoir aucun avantage: \a Bulle d*or du roi André H, en 4222, charte remarquable mais cependant hors de parallèle avec la grande charte anglaise

de 4232, disait: aLes paysans et les étrangers sont senls obligés de contribuer aux dépenses publiques (art 19)»; en même temps que « les évoques n'étaient point obligés de donner les dîmes aux chevaux du roi», et que «les troupeaux de cochons du roi ne pouvaient pâturer dans les forêts des nobles (art. 22)».

Les paysans n'avaient pas, avant 4848, en réalité le droit d'acquérir et de posséder en propre un pouce de terre, ni par conséquent d^en disposer d'une manière absolue et définitive. Dans le comitat de Tolna cette liberté, par exception, existait sans régner; deux communeè seulement en profitèrent, faisant enregistrer légalement ce droit reconnu par la diète de 4844, selon des informations prises sur les lieux. Survint la révolution de 4848. On voulut réagir contre l'influence des magnats indépendants et d'une bourgeoisie rudimentaire, mais intelligente, qui trouvaient le compte de leur patriotisme et de leur intérêt dans une Hongrie autonome. Cette révolution était-elle un coup de main d'ambitieux ou un mouvement national? En tout cas, les paysans donnèrent peu. Je sais que l'histoire n'a pas tout dit ce qu'elle sait sur le château de Bude pris d'assaut par l'insurrection, qui dressa deux mille échelles contre les murs, et ne put être repoussée par l'artillerie et les forces de la garnison. Les campagnes ne fournirent pas un contingent notable â l'armée hongroise, en dehors des cadres existants alors; d'autre part, il est certain, que les campagnards n'auraient jamais procédé contre leurs maîtres, comme les paysans de Galicie, induits en erreur par les calculs perfides de la raison d'État, procédèrent contre les nobles infortunés. Il est vrai que nul ne peut savoir les levains de haine et de cupidité, qui couvent et fermentent dans les cœurs. '

' «Les mouvements prématurés que la Société démoeraHque de l'émigration provoqua en 4 846^ dans les possessions peld-

Qaoiqa'il en soit, les décrets de 4 848, attribaèrent aux paysans les sessions, c'est-à-dire les lots de terrain

naises de la Russie et de PAutriche, aboutirent en Poznanie à l'emprisonnement des conjurés et en Galicie au massacre de la noblesse. Un gouvernement provisoire s'étant proclamé à Gracovie (république alors indépendante), décréta pour la Pologne l'égalité des classes , l'abolition des privilèges, l'émancipation des paysans. M. de Mettemich prononça ces odieuses paroles : «£n Galicie, avec trois jours de saignée, j'achèterais cent ans de tranquillité» ... Le cabinet de Vienne, exactement informé, laissait arriver dans cette province les armes, n'arrêtait personne, jusqu'à ce que la levée de boucliers de quelques jeunes gens lui eût donné le prétexte qu'il attendait, pour réaliser son projet satanique. ... Le principal organisateur de cette jaquerie officielle fut £reindl, commissaire du cercle de Tarnow; des officiers tels que le colonel Benedek, des galériens tels que Széla, furent ses dignes instruments. On lâcha en Galicie 8000 soldats en congé qui persuadaient aux paysans que l'empereur les avait émancipés, mais que la noblesse empêchait l'exécution de cette grande mesure, et qui leur promettaient la libération du service militaire, l'exemption des impôts et le partage des propriétés . . . Ignorant cette machination, les jeunes Galiciens, prirent rendez>vous sur la montagne Lisia, dans le district de Tarnow, le jeudi saint, 9 avril 1846, pour tenter une insurrection . . . Arrêtés par les paysans, prévenus et sourds à leurs explications d'affranchissement , ils furent les uns liés, les autres égorgés sur place ... On lança les paysans contre les nobles, en attisant la haine de classe, comme Catherine, un siècle auparavant, avait fait des paysans de l'Ukraine au nom de la religion. Aussitôt commença le massacre des gens sans défense et le pillage des châteaux . . . Les morts et les blessés étaient portés à Tarnow : pour chaque noble vivant, Breindl payait cinq florins et le double s'il ne vivait plus. Deux mille personnes périrent d'une manière atroce, les unes brûlées vives, les autres assommées à coups de fléau, d'autres hachées en morceaux. Toute la famille fiohusz, par exemple, le père âgé de 87 ans, ses trois fils, un petit-fils âgé de 45 ans), un parent, des cousins, le curé, ensemble vingt-deux personnes, furent tuées par la main ou par les ordres du forçat libéré Széla ...» (Mêtairc populaire de la Pologne par Adam Mickiewicz, p. &70,

régularisés sons Marie-Thérèse et qu'ils cultivaient pour lear entretien, en dehors des jours de corvée. J'ai entendu dire en Hongrie, que les paysans qni, en vertu de la dé-

574 et 595. Paris, 4867). Et cette œuvre de Gains dura les trois jours commémoratifs de la passion du Christ I

Si ce sont là des assertions téméraires, elles méritent une réfutation solide. J'ai dit les griefs des serfs contre les seigneurs, en plaidant la cause des premiers; mais de telles cruautés sont injustifiables. D'ailleurs que gagne un État à une politique semblable? L'Autriche est maintenant découverte du côté du nord et de Test, malgré le rempart douteux de la Bohême: la Prusse et la Russie , ses sincères ennemies , seraient-elles dans le cas de Tavaler, si la Pologne pouvait se mettre en travers, des confins de l'Ukraine à la province de Posen? L'histoire a de ces justices-là.

Voici une tout autre rencontre où le puissant ministre d'Autriche aurait pu se montrer le défenseur des intérêts les plus sacrés. Les anciennes prescriptions du Talmud, inventées par la rouerie des rabbins, assurent que le pain azyme a plus d'efficace, s'il est pétri avec du sang de chrétien. Une telle superstition donne la clé du meurtre exécrable du père Thomas qui , exerçant la médecine par bienfaisance à Damas , en Asie mineure, fut mandé vers Pâques, dans la juiverie de cette villo, garotté et égorgé à la lettre comme un veau, par une bande de sectaires , dont l'un tenait un bassin pour recueillir le sang ruisselant de la blessure faite au col avec un couteau de boucher. Les membres du pauvre religieux furent hachés et dispersés dans les fanges d'un canal d'égoût L'autorité turque avait déjà fait arrêter quelques-uns des assassins; mais ils furent relâchés, et eux et leurs complices jouirent de l'impunité achetée à prix d'or ... Un voyageur parfaitement informé des circonstances du crime sur les lieux, offrit à M. de Mettemich de lui en fournir les preuves. Il tenta de nier, puis il feignit de ne pas entendre et détourna la conversation. J'ai exposé ailleurs dans une étude prête à paraître, les raisons intimes de cet épisode de la monographie des Juifs.

Je conçois qu'on désire être siyet anglais pour sa sûreté personnelle et sa protection légale à l'étranger: un pays qui, nulle part sur la terre, n'abandonne la cause du moindre de ses enfants, est une caution pour le droit international.

Baobéeff-Spébanbki. ^^

dsioD de la diète en 4844, avait déjà payé une partie de leur redevance, n'oDt pas été remboursés en 4848, et se sont trouvés sur le même pied que ceux qui commençaient à bénéficier du rescrit royal. Ainsi les sessions sont devenues des cessions ; les paysans en sont maîtres à cette heure, moyennant une redevance qui est le tiers de l'évaluation de ces sessions, et qu'ils ont la faculté d'affiranchir en quarante ans, à partir de cette époque, on tout de suite et en une fois, à leur gré. Pour les deux tiers restants, les propriétaires nobles ont été indemnisés par des obligations de rÉtat, qui, taxées en principe à quelques centaines de florins, sont dès lors descendues fort bas. Si^et de mécontentement chez plusieurs; mais la mesure était équitable pour cette pauvre masse si longtemps opprimée; d'autre part, cette réparation devait venir d'un gouvernement germanique, puisque ce sont les Allemands qui importèrent leur féodalité en Hongrie!

Comme cette classe mitoyenne entre les paysans et les nobles, la bourgeoisie, n'est pas développée, il s'ensuit le manque d'industrie et de commerce ; le bien-être de la civilisation n'est pas généralisé. Une cause de cette stagnation d'affaires dans ce pays fertile , qui par la grande artère du Danube, communique avec l'Orient et TOccident, c'est l'absence de crédit résultant du défaut de garanties légales pour le créancier. Un débiteur noble ne peut être saisi; un débiteur roturier est encore plus insaisissable. En conséquence, les étrangers ne traitent qu*au comptant, condition onéreuse dans les transactions où une avance de quelques mois est souvent si lucrative, condition d'infériorité pour concourir avec les autres pays où le code contraint an payement d'une dette contractée. Les procès du reste, interminables on séculaires, à propos d'une conv^tion orale ou écrite, d*une succession ]4us ou moins considérable, prouvent combien la légisklîon rédaBe sur d'autres points des réformes urgentes;

rx

l'esprit de chicane s^est communiqné de haut en bas, les paysans imitent volontiers les nobles: tontes choses qui font les affaires des vieux avocats, fort instroits d'ailleurs et rompus aux lettres clasnques tout autant qu'aux Pandectes de Justinien et an Corpus juris hungarici.

L'administration était exercée par les comtes suprêmes et les membres du comitat, qui rendaient leurs comptes à la diétine de ce comitat, assemblée quatre fois Tan, et formée par voie élective. Ces diétines étaient une belle institution primitivement, puisque tout citoyen libre y pouvait venir délibérer et voter; mais elles dégénérèrent en un champ d'intrigues, où les nobles riches agissaient seuls; les autres nobles, au nombre de quelques cent mille, étant misérables se faisaient leurs cochers , leurs valets ou artisans quelconques, et vendaient souvent leur voix pour un verre d'eau-de-vie de prune . . . Les candidats opulents s'attachaient des bandes d'électeurs qui n'entendaient rien aux discours des beaux parleurs contraires à leurs choix, et jouaient du sabre et du bâton pour triompher à la cangrégadon.

L'administration royale s'exerçait, en politique, par le conseil de lieutenance , qui donnait ses ordres aux comtes suprêmes, et à la chambre aulique qui, à son tour, envoyait ses ordres aux receveurs des douanes, au commissaire général du royaume et aux magistrats des villes.

Mais il est des moments où les attributions des fonctionnaires sont tout à fait indécises. Allez à Pest maintenant (c'est en 4866: le ministère responsable est attendu, mais n'est pas encore nommé); demandez, je suppose, l'autorisation de faire une conférence publique ; vous vous adressez au capitaine de la ville ; il vous renvoie au préfet de police, qui vous engage à porter votre requête au tavernicus; celuici la livre à la lieutenance; la lieutenance l'examine et la soumet à la signature du tavernicus, qui, alors, accorde ou refuse une telle permission à la ville de Pest; cette per-

mission écrite est transmise au capitaine de la ville; ce dernier la lit à l'auteur de la requête , et après quelques semaines, le tour est fait. C'est un cercle vicieux en pratique et dans toutes les règles. Enfin, pour couronner le tout, vous remarquerez, parmi votre auditoire magyar, des agents de police dont la présence parait inexplicable, à moins qu'on ne les suppose épris de littérature.

Ainsi l'administration, rouage placé entre le pouvoir exécutif et l'autorité judiciaire et à part de la police, n'existe guère, empiète tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre de ces éléments, ou sur les trois ensemble, et les attributions n'en sont pas délimitées. Sauf les percepteurs des impôts et les employés du monopole des tabacs, on ne voit pas fonctionner régulièrement l'administration : c'est le contraire en France, où l'on est beaucoup trop administré, où tout est réglementé, où la centralisation parisienne lie les bras aux communes les plus reculées: qu'un village, par exemple, n'ait pas d'eau; pour creuser un puits banal il s'adresse par son maire au sous-préfet de l'arrondissement, qui en réfère au préfet du département, qui envoie son rapport au ministre, qui, en le laissant passer par une tilière de bureaux, envoie une décision peut-être au bout d'une année, de sorte que gens et bétes ont eu le temps de mourir de soif!

La position actuellç de la Hongrie, avec son vague dans l'administration, est très-favorable à l'institution de la commune , telle qu'elle existe dans les vieux cantons suisses, telle qu'il faut Tentendre avec le droit de voter son budget, d'accroître ses dépenses pour faire des écoles, des églises, des chemins ruraux et vicinaux, pour s'embellir, se pourvoir d'instruction et des commodités matérielles. La commune, ainsi organisée, est le berceau de la liberté civile et politique; et les législateurs hongrois s'en souviendront, quand il s'agira de créer chez eux les municipalités, pépinières d'hommes honnêtes, intelligents, utiles et patriotes.

L'organisation de la justice civile et criminelle réclamerait ane étude à part et fournirait des faits singuliers et des considérations opportunes: il y faudrait tout un livre. Remarquons seulement que les formes légales qui garantissent l'impartialité et la dignité de la justice sont élémentaires. J'ai assisté à l'instruction de la cause d'une femme accusée d'infanticide : cette instruction était conduite par le premier juge assesseur, assisté d'un médecin mandé comme expert, et entouré d'un jury très-original. La malheureuse était debout, pieds nus et tête baissée, dans une salle de mairie; les douze jurés, paysans hongrois de la bourgade, faisaient l'office de témoins à charge, ils étaient assis à une longue table, n'ayant qu'un bras passé dans leur veste bleue à manches à gigot. Le médecin, le juge et un baron allemand fumaient leurs grosses pipes pendant l'interrogatoire ; un greffier qui avait laissé une jambe à Novare, en 4849, jubilait chaque fois qu'il avait à inscrire une circonstance aggravante et de nature à faire pendre cette pauvre mère, dont le fruit, au moment de ses couches, avait éprouvé une chute mortelle. Quoiqu'il en fût du fond de la chose, le rapport de cette séance préliminaire devait décider du sort de cette femme, devant le tribunal de district. Je ne puis raconter les pénibles impressions que j'ai ressenties; mais dans un nouveau voyage, j'ai pu apprendre que la criminelle d'Iregh, dans le comitat de Tolna, n'avait été condamnée qu'à peu d'années de prison , pour homicide par imprudence.

L'arbitraire règne parfois dans ces contrées lointaines qui échappent tout à fait à la centralisation monarchique. Je connais une petite ville où j'allais souvent avec un Prussien du Hanovre, dans nos promenades à cheval. Le juge de la localité avait une liaison avec la femme d'un hôtelier, qui, comme on le pense, ne voyait pas cela de bon œil : le juge le fit mettre en prison, sans autre forme de procès, afin de continuer librement ses relations. Cepen-

2 1 4 CEO VRES DE M»'' BAGRÉEFF-SPÉR ANSKI.

dant comme le mari était nécessaire au bon. train de Tauberge, le jage lui permit d'y venir durant le jour, mais chaque soir il devait rentrer dans sa cage. On ne le croira pas. Le Prussien lui fit cette remarque une fois: a Si je te dénonçais pour un tel acte, ou si je te signalais dans la presse?» — «Je te ferais aussi enfermer tout comme l'hôtelier», répondit le juge avec humeur.

Dans la Transylvanie qui a bien la population la plus bigarrée du globe, Magyars, Zingaris, Tartars, Arméniens, Grecs, Allemands et autres, les Saxons jadis, conformément à leurs vieilles coutumes, punissaient de mort l'adultère, excommuniaient le débauché mis au carcan, ou attaché au pilori avec la tête ceinte d'une couronne de paille, lapidaient les blasphémateurs, brûlaient vifs ou rôtissaient à la broche les particuliers qui avaient ravi des enfants chrétiens, et les avaient vendus comme esclaves à des Turcs ou à des Tartars. Les coutumes changent ; depuis Bathori qui les avait confirmées, parut le socinianisme parmi les colons ; et cet élément nouveau a été un dissolvant pour les mœurs d'une austérité farouche, puisque maintenant le divorce est constamment et indéfiniment licite. Naguère une femme devient enceinte , en Tabsence de son mari, qui n'est pas peu surpris au retour; elle ne supporte pas de reproche, elle se sépare de lui, épouse son séducteur, et déshérite de âa fortune les enfants qu'elle a eus d'un premier lit. Ce fait m'a été certifié par le gouverneur mêmed'Hermanstadt; et un tel cas semble assez grave et il est assez peu rare, pour que le pouvoir songe à doter d'un code uniforme toutes les provinces de la monarchie.

L'hospitalité hongroise est à bon droit renommée et mérite d'être proverbiale. Partout, dans ce pays vaste comme la France et qui n'a pas le tiers autant d'habitants , vous êtes reçu généreusement ; vous pouvez frapper à toutes les portes, aux plus riches ou aux plus pauvres, le jour, la nuit; vous trouvez bon souper, bon gfte et accueil fraternel et

gratait. Ne faites pas la petite bouche, ne refasez pas de Tider une série de rasades avec l'hôte; vous le choqueriez. Les provisions ne manquent ni au grenier ni à la cave, les celliers sont pleins ; mais le cœur hongrois est plus grand que toute cette abondance, et il n'en use que pour qu'un autre cœur de compatriote ou d'étranger batte à l'unisson du sien; il se pique par dessus tout de faire honneur à qui s'assied à son foyer. Cette hospitalité est aussi naturelle, simple, gracieuse que de nécessité réciproque, dans ces régions privées du comfort de la civilisation, et où le voyageur si bien traité aujourd'hui, est demain chargé de traiter et d'héberger, à son tour, une connaissance ou un inconnu.

Mais n'allez pas confondre Thospitalité hongroise avec les hôtels de Pesth; ce serait une méprise profonde, car c'est un contraste dégoûtant. Plusieurs hôtels de cette capitale sont tenus par des étrangers rompus à ce genre d'exploitation ; le premier d'entre tous sans contredit est V Hôtel de V Europe loué par un certain Français qui a fait ses preuves de domesticité dans toutes les antichambres du continent : il n'est pas d'endroit où l'on tire mieux la carotte; c'est un légume des quatre saisons; et la valetaille est stylée à l'accommoder de toutes façons. Là on n'estime guère que des politiques forts en gueule et à la fourchette, et des boïards russes, qui viennent dépenser en trois jours quelque dix mille florins , une minime fraction de cette fortune, distillée de la sueur et du sang des serfs.

Le paysan hongrois, si longtemps écrasé, parait à l'aise maintenant. Il a une maison de pisé blanchie à la chaux et couverte de chaume; elle s'ouvre sur une basse-cour, et son entrée est ornée invariablement d'un portique à colonnes plus ou, moins nombreuses. Les cochons, les canards, les oies, les dindes, les poules s'ébattent à l'envi, parmi les chars , les charrues et autres instruments aratoires. Le foyer n'est pas à plain-pied avec les carreaux

de briqae de la cuisine, mais juché sur une sorte de fourneau en maçonnerie, abrité sous le manteau de la cheminée; à droite et à gauche, les ustentiles du ménage pendent au mur. La cuisine précède la chambre à coucher munie du poêle traditionnel qui avait donné son nom patois à cette seconde pièce des cabanes rustiques de l'ancienne Savoie. Les lits sont d'ordinaire juchés sur le poêle; mais les paysans hongrois sont si endurcis, qu'ils dédaignent d'y monter et s'étendent tout uniment sur le plancher.

Cet endurcissement remonte haut et fut général. En été femmes et enfants vont encore aux champs pieds déchanx et même à l'église ornée du clocher bulbeux ou élancé en pointe. Les hommes se contentent souvent d'une chemise par an ; elle est préalablement graissée de lard, il est vrai. La bastonnade était systématisée comme pour leur tanner le cuir. Les paysans condamnés étaient attachés à un banc , le visage tourné contre terre ; ce banc était porté par quatre pieds cambrés en dehors, pour qu'il ne pût se renverser , et muni en dessus de quatre boucles de fer à charnières pour recevoir les bras et les pieds du délinquant étendu à plat ventre sur la planche oblongue; et les Jieiduqucs, fantassins de la Hongrie comme les hussards en sont les cavaliers, exécutaient la fustigation. Les heiduques frappaient en deux temps et trois mouvements ; et ils se remplaçaient l'un l'autre tous les quatre ou cinq coups, quand ils voulaient appesantir l'application de la trique verte.

Cent coups de bâton équivalaient à la peine de mort, et avaient pour correspectif trois ans de prison : tout seigneur avait le droit d'imposer moins de \ 00 coups , c'est-à-dire nonante-neuf,'Ou moins de trois ans de réclusion, c'est-àdire un jour de moins que ce nombre, sans se soucier de Tannée bissextile. Le gibet était fort usit^: il n'y a pour s'en convaincre, qu'à parcourir les archives judiciaires dressées en latin.

La rudesse des moeurs subsiste dans la Hongrie escla-

vonne; et il se passe des forfoits inouïs. Voici on exemple de cette brutalité qui n'est point adoucie par la religion, car ces districts reculés ne possèdent souvent qu'une église pour vingt lieues de pays à la ronde. Dans un village, situé sur la ligne d'Ëszek à Agram, il n'y a pas longtemps, un garçon de douze ans se leva une nuit pendant que tout le monde dormait dans la maison, et tua sept personnes à coups de hache; il eût été plus loin, si les autres personnes ne se fussent éveillées au bruit. Interrogé devant le juge, si cela était vrai, ce scélérat précoce répondit sans remords: «Certainement, puisque parmi les morts il y avait mon père, d

Celui qui se rendait jadis de Debretzine, par Szolnok et Arad, à Temeswar, voyait en dehors des villes, des gens pendus, sur les bords de la route, à des potences alignées quelquefois au nombre d'une vingtaine; et personne n'y faisait plus d'attention qu'aux épouvantails plantés sur les espaliers des jardins ; ces cadavres gigottaient à tous les vents, en proie aux oiseaux, qui n'y laissaient que des lambeaux de chair et des guenilles adhérentes à des squelettes hideux ; la barbarie allait jusqu'à priver de sépulture ces victimes d'une mort ignomineuse. Cela est de mémoire d'homme et les témoins ne manqueraient pas, s'il en fallait.

Il est aussi de mémoire d'homme, qu'on pouvait tuer quelqu'un pour vingt-cinq florins; et jadis on se rachetait du meurtre d'un juif avec une quantité de blé suffisante, pour couvrir entièrement un cochon debout, et livrée aux parents de la victime: récit vraisemblable, à voir encore la haine invétérée du Magyar contre l'Israélite, et qui se traduisit récemment (1867) à Debretzine par le cri nocturne: a A bas les juifs», et par une grêle de pierres à l'adresse d'agioteurs sortant d'un café; haine qui tournera mal , si les hommes intelligents de la Hongrie ne s'opposent à d'injustes préjugés et ne préviennent ces excès populaires.

La collecte des impôts sur les paysans s'opérait par les autorités do comitat à un jour et à un lieu désignés d'ayance: c*était le cas pour une petite ville, Giulay, située près de Grosswardein. Lés paysans apportaient la somme due, qui est proportionnelle au nombre de leurs sessions. Malheur à ceux qui ne s^exécutaient pas. C'est ce qui arriva à un vieux paysan plus que septuagénaire. Il était chauve; les fonctionnaires le firent attacher à une colonne du portique de la maison de commune ; debout les bras et les pieds liés, tète nue, sous un soleil ardent. ... Le témoin oculaire de cette barbarie dit à la femme d'un conseiller anlique dans son salon dont les fenêtres donnaient sur la rue, vis-à-vis de la maison de commune: «Peut-on faire subir un traitement si inhumain à un pauvre vieillard, pour une bagatelle!» Il n'importe, le paysan resta là, jusqu'à ce que sa vieille femme, implorant la pitié des voisins, eût parfait, en courant de maison en maison, la somme d'une cinquantaine de centimes et les eût versés à la caisse.

Le loi qui établissait les paysans inamovibles sur leurs sessions j était enfreinte, après avoir été rendue exécutoire, presque aussi souvent qu'elle le fut auparavant. Combien ont été chassés par le maître, de la portion qu'ils avaient cultivée tout en s'acquittant de la corvée, et recevaient une lande aride qu'ils devaient défricher , défoncer , labourer; et cela pour accroître les revenus d'un seigneur sans entrailles.

Le clergé hongrois, superbe et énergique, comme le reste de la nation, est peu instruit, vit bien et se grise volontiers de patriotisme. Quelques-uns de ses membres méconnaissant l'esprit de dévoûment universel de TÉglise, ont adressé à la diète de 4866, une pétition pour l'abolition du célibat, à l'instar du clergé ruthène dont les derniers débris tendent à s'abîmer dans l'apostasie, sous l'amorce du rite slavon et le miroitement des promesses moscovites.

Dans beaucoup de comitats, riverains da lac Balaton (le Bourbeux), le pjrêtre de la paroisse va bénir les vignobles à la Saint-Jean ; il est à la tète d'ane immense procession, qui offre un coup d'œil pittoresque, avec les costumes voyants, la piété primitive et les beaux chants de ces voix mâles de la multitude.

Il reste des superstitions et des préjugés vivaces sur cette terre, comme presque partout. Deux communes voisines ne possédaient qu'une église. C'est la coutume de sonner les cloches quand vient l'orage, et on les sotma dans la commune où se trouve cette église, un jour que, le ciel assombri de nuages , creva en une averse mêlée d'effroyables tonnerres. La tempête passa, et la grêle poussée par le vent impétueux, alla tomber sur la commune voisine, qui, alors intenta un procès à la première, en réparation des dommages éprouvés par suite du mauvais temps. Le procès dure encore , près de Raab.

Les habitants d'une petite ville, située sur une rivière, passent le pont pour aller chercher de la viande meilleure et moins chère; la municipalité s'y oppose, aposte des pandours sur le pont , et force les habitants à se servir chez le boucher communal autorisé. Là le procès ne traîne pas en longueur, et il s'agit d'un objet positif.

Les chicanes confessionelles seraient un événement extraordinaire en Hongrie: cet esprit de tolérance est une nou« veauté pour qui a vécu à Genève ou à Nîmes. J'ai vu assis à la même table hospitalière d'un noble, le curé catho* lique, le ministre luthérien et le prédicant calviniste, de« visant le plus gentiment du monde et arrosant un copieux dîner en trinquant à la ronde.

Le Hongrois est tolérant; le catholique l'est plus encore que le protestant, qui parfois l'outrage en lui reprochant sans justesse d'adorer la Vierge; mais tous, catholiques et protestants, sont unis dans le sentiment politique: c'est par là qu'ils se rencontrent et s'entendent. Ils ont été

formés ensemble à la Vie sociale à ane époque où régnait seal le christianisme morcelé déjà cependant par la secte arienne, et. ils sont habitués à la même constitution libérale depuis plus de neuf siècles (en comptant la période où la loi était en vigueur sans avoir été rédigée dans la Bulle d*or), malgré les nombreux abus qu*ancun code n'empêche dans la pratique. Ce qui domine donc chez eux, ce qui est leur lien commun, ce qui est le ciment futur de leur État, c'est l'élément politique, qui, à mon sens, ici comme partout et plus qu'ailleurs, ne plonge pas assez sa racine dans le sol religieux, et y puiserait cependant de la sève et une force durable, en pénétrant les lois et la vie de la substance de TÉvangile. Cette constitution a été vingt fois modifiée, remaniée, augmentée, mais elle a imprégné de sa couleur et de son influence les idées et les mœurs hongroises.

Cette charte hongroise accorde aux prélats hétérodoxes les mêmes privilèges qu'à ceux de l'Église nationale, conséquence du caractère équitable de ce peuple, autant que moyen habile pour éviter des rivalités confessionnelles et ne pas associer indissolublement la religion à la politique. Les Polonais firent le contraire: préférant avoir la conscience nette à transiger avec leurs profondes convictions, ils lièrent l'Église latine au pouvoir sans craindre de se mettre en opposition avec les autres Slaves schismatiques, et placèrent ainsi dans une certaine infériorité le clergé uniate qui avait le rite slavon, et qui, par là même, devait plus tard se laisser courber vers Tapostasie, malheur irréparable.

C'est bien à tort qu'on entend parfois qualifier le calvinisme de religion nationale; c'est une locution qui ne se rencontre que dans la bouche de colons souabais assez arriérés en matière de précision de langage. La masse trèscompacte est foncièrement catholiqne en Hongrie. La religion catholique, la calviniste et la grecque non-unie, ont

été au même titre toutes trois religUms nationales^ en ce sens qu'elles avaient droit d^élire à tour de rôle, dans les cantons mixtes, des députés à la diète. Il se produit parfois des épisodes singuliers résultant de la diversité ou de la conformité des croyances. Un intendant fut arrêté par une bande de brigands, dont le chef était un ancien déserteur; il fut dévalisé en règle, avec un compagnon qui tremblait de tous ses membres: argent, assignats autrichiens, fusils, armes, tout passa dans les mains des voleurs qui étaient en majorité et rendaient inutile la résistance.

L4ntendant allait continuer sa route avec son char et son cheval, le seul bien dont ne sussent que faire les scélérats ; il se ravisa et pria le chef de lui rendre son permis de port d'armes, morceau de papier sans valeur. Le capitaine des bandits le tira du portefeuille ; et ayant vu à la lecture, que Tintendant était calviniste, il lui rendit tous les objets enlevés, en sa qualité de correligionnaire , et .rassura désormais de sa protection et de ^elle de sa bande, dans la foret de Eotsola ... De quoi notre intendant, plus mort que vif, se promit bien de ne pas profiter.

Les comitats protestants des li^rpathes offrent en petit un exemple de la séparation de l'Église et de l'État. Les pasteurs calvinistes, payés par leurs ouailles et à la merci de leur générosité, endurent souvent misère. Les curés, non rétribués par le gouvernement, ont des revenus de leurs paroisses, peu en argent, mais beaucoup en nature.

La question hongroise est un sujet intéressant et neuf à coup sûr en Occident, mais elle ne saurait avoir sa place ici. Le côté politique, le côté judiciaire de cette étude, des lois et des coutumes particulières à chacun des quarante-six comitats, le passage des paysans à la propriété foncière, sans compter l'organisation ecclésiastique, les usages , les mœurs , le caractère ouvert et orgueilleux de ce peuple chevaleresque et hospitalier, mêlé de Zingaris ou Tziganes maraudeurs avec leurs charriots couverts, de

Yalaqnes droninears, de Slovaques cultivateurs et marchands d*amadou, qui descendent des anciens maîtres du pays, de Croates aux doigts crochus, de Serbes indomptés, d'Allemands industrieux et colons, de Grecs et de Juifs commerçants: tous ces horizons de la vie des Magyars oft-ent une mine profonde à des observations instructives; mais ces matériaux élaborés auraient des proportions trop larges pour s'encadrer dans ces pages et veulent être réservés pour former un travail à part.

L'État hongrois avait pour fondement la religion. U s'est toujours considéré comme le missionnaire de la civilisation latine en Orient et le défenseur des chrétiens contre les Turcs, depuis que le pape Sylvestre II décerna, Tan mille, à Saint-Étienne et aux rois ses successeurs, à perpétuité, le titre de légats apostoliques et par conséquent le titre de majesté apostolique qui en dérive naturellement; car c'était Rome alors qui réglait les formules de l'étiquette dans le monde diplomatique, et faisait princes ses évèques. Le titre de roi apostolique y accordé à Saint-Étienne, fut confirmé au concile de Constance (1414) à la demande de l'empereur Sigismond d'Allemagne , qui chanta l'Évangile en habit de diacre, à la messe de minait célébrée par le pape Jean XXÏTÏ; et Clément XIII renouvela, en faveur de Marie-Thérèse victorieuse dans la guerre de sept ans, ce titre de roi ou de reine apostolique.

L'énorme influence du clergé en Hongrie où le primat jouit encore de prérogatives exceptionnelles, d'une considération extraordinaire parmi ses compatriotes et auprès du roi même, tient à ce que le gouvernement à l'origine était catholique et électif comme en Pologne , comme dans l'Église primitive.

Et l'élection qui présente des faits si singuliers dans ces deux pays, n'a rien d'analogue avec l'élection en Angleterre et en France, opération vulgaire qui consiste à grouper, à combiner pour l'heure, des passions et des intérêts

LA couronne: de HONGRIE. 228

aatonr d'un nom; une élection slave — et les Hongrois avaient gardé ces fonds de mœurs orientales, sous le placage de la féodalité germanique, — était considérée comme un acte religieux, comme l'effet d'une grâce spéciale du ciel, les prélats recommandaient à la nation de s'y préparer comme à recevoir un sacrement: il en est encore ainsi pour le pape, où l'on invoque la source des lumières au conclave. Ici, toute propagande électorale était regardée comme contraire à l'œuvre de l'Esprit Saint.

Ces faits singuliers vous demeurent inexplicables, si vous ne vous reportez pas à la croyance du moyen-âge, qui considérait le roi comme l'élu de Dieu , bien plus que de la nation ; et c'est ainsi que les votes les plus bruyants et les plus compacts des dignitaires de l'Église et des nobles armés dans les plaines de Vola près de Varsovie et Iiàko8 près de Pest tombaient parfois devant le veto d'un simple gentilhomme , droit regardé comme sacré , puisque cet homme pouvait recevoir une impulsion divine; et c'est ainsi qu'un nom jeté presqu'au hasard, ralliait l'assemblée en désordre, les suffrages dispersés, et semblait une inspiration du Saint-Esprit, un ordre émané d'en haut; c'est ainsi que devint roi de Pologne, Michel Wisniowecki, un Piast obscur, mis en avant par un castellan de Sandomir, et qui avait un concurrent, à l'abdication trèssensée de Jean Casimir (1668) qui voulait, avec le haut clergé, fixer le choix de la diète plenière indocile sur Condé duc de Lorraine , pour le bien de la république ... Un prince étranger pouvait réaliser l'union et le salut de la patrie divisée, tourmentée de rivalités, et altérée d'indépendance. Mais cette généreuse abdication échoua devant le préjugé national. Et cette superstition impolitique est une des causes profondes qui ont amené par degrés la dissolution de la Pologne. Par ces données sur les croyances, vous entrez dans l'organisation intime de ces deux peuples. En effet, Hongrois et Polonais se ressemblent

S24 CEOVl^ES DE U"^ BAGRÉEFF-SPÉRANSKI.

pour les mœurs et Thistoire du passé; et s'étant comprises [ i jadis, ayant des destinées parallèles et mêlées, ces nations

î ' sont encore faites pour s'entendre et s'unir,

f ^ Les Hongrois, nation finnoise, essentiellement militaire

f à Torigine, les Polooais, la seule nation devenue guerrière

entre les Slaves, sont appelés, par leurs positions géo- ;r graphiques d'états limitrophes jadis à Test, par leur com-

^ munauté d'intérêts et d'aspirations, à vivre et à lutter

; ensemble, comme de vieux voisins; c'est là une alliance

> tout à fait naturelle et qui serait d'un poids immense dans

!' la balance, si l'Autriche avait à se mesurer avec la Russie,

f; Ladislas V, fils d'Uedwige, fille du roi Louis de Hongrie,

( porta les deux couronnes de Pologne et de Hongrie, /;omme

i- pour symboliser l'unité morale de ces deux peuples.

La bulle d'or de \ m, fondement des libertés hongroises, portait que : « chaque fois que le roi ou ses descendants violeraient les privilèges de la nation, les nobles seraient i libres de s'opposer les armes à la main à une telle in-

fraction des lois, sans être inculpés du crime de lèsemajesté ». Cet article XXXI de la charte tut aboli en \ 687, après la substitution de Thérédité à Télection royale.

Quand les Hongrois croyaient leurs droits et privilèges en danger, ils criaient: li^tlos! ce qui était 1 invitation à se rendre à cheval et en armes dans la plaine de ce nom, située près de Pest et qui était le champ d'élection des rois. Le Bokasi polonais vient des Hongrois: on en trouve un exemple sous Louis, roi de Hongrie et de Pologne, et plus tard sous Sigismond I, en 1537. alors que les nobles se séparèrent du roi et des grands, et s'unirent pour demander compte de l'administration du pays.

Lorsque le cri de: liokosi:, éclate au milieu d'une crise.

tout noble, fût-il même au service d'un prince ou d'un

^ autre noble, doit, sous les i^ines les plus çraves. courir

njoindre la réunion de la noblesse. La tradition fait de

rokosM «n épouvantail: c'était ce qui s'appellerait de nos

LA COURONNE DE HONGRIE. Itft

jours une assemblée populaire, comme elle se pratique en Angleterre. C'était une manifestation tumultueuse, sans caractère législatif, sans attitude militante; le rokosz ne décidait rien , tandis que la confédération avait une force organique, un but arrôté, une volonté fixe et inébranlable, et se montrait dans une pose menaçante et prêté à combattre.

La confédération générale de la noblesse était une ligue formidable qui suspendait les autres magistratures et juridictions dans leur exercice; c'était dans la république la dictature qui allait jusqu'à déclarer le trône vacant, et ordonnait au sénat, aux grandes cbarges, aux tribunaux et au roi de lui rendre compte de l'administration du royaume. Dans les cas extrêmes, la confédération investie d'une puissance executive si étendue marche plus vite et plus vigoureusement que la diète.

Les Polonais seuls ont su tirer des crises mêmes inévitables dans un état libre, par cette forme fédérative, un moyen de raffermir leur constitution, selon la remarque de J. J. Rousseau.

Sous Jean II Casimir retentit pour la première fois à la diète générale de 1652, le veto prononcé par un simple gentilhomme qui avait ainsi le droit de suspendre les délibérations de cette assemblée et la marche du gouvernement. C'était un droit usité de toute antiquité dans la commune slave, où la propriété, les droits et les devoirs appartenaient à tous; mais si ce veto venait d'un caprice ou d'une passion particulière, on forçait par la bastonnade l'opposant à voter avec la masse.

Ce droit politique qui parait si inconciliable avec l'existence d'une nation en corps , suppose la persistance des droits primitifs de l'individu dans l'association politique où il est entré de son chef ou par ses aïeux, mais d'où il lui est facultatif de sortir, si le contrat social de Rousseau était une réalité en dehors des bandes de condottieri ou

BAORABnr-SptaAiPSKi. ^ S

St6 ŒUVRES DE M»« BAQRÉEFF-SPÉRANSKI.

de brigands. Ainsi dans la diète, l'homme peut sacrifier sa liberté personnelle, mais il peut de même la revendiquer.

L'individu n'est pas engagé par ses ancêtres dans la société, il n'y est pas inscrit d'avance; il l'accepte, parce qa'il la trouve éminemment juste, bonne, utile et grande.

En fait, la majorité peut-elle édicter des lois absolues? n faudrait qu'il se rencontrât la science infuse, la lumière parfaite dans une assemblée, pour que l'individu se vit obligé de se soumettre sans appel aux décrets émanés d'elle.

Et puis, qu'est-ce qui triomphe dans une assemblée quelconque? C'est toujours l'idée, l'opinion, le principe d'un individu doué du talent de l'exposer, la vue d'un homme de génie, adoptée telle quelle, ou modifiée et éclairée par la discussion. L'étincelle jaillit du choc de deux esprits, et l'un et l'autre gagnent et se complètent à ce contact inmiatériel.

Aussi le clergé, les savants, les sages, les lettrés, les évêques de la Pologne ne cessent-ils de recommander l'abnégation propre aux seigneurs et nobles polonais partant pour la diète, et de s'y préparer comme pour une opération sérieuse, un acte de conscience. Quand la vertu fut devenue rare, quand la valeur morale déclina, l'association dut commencer à se dissoudre.

Sicinski, nonce d'Upita, prononça le premier ce veto fatal; il eut une fin maudite, et la diète se dispersa dans la consternation.

Le conclave romain, le jury anglais, consacrent aussi Vunanimité dans les décisions , mais avec des restrictions qui écartent les abus possibles de ce grand principe.

Les seigneurs polonais avaient la permission de donner des fêtes à la noblesse pour les élections; et l'on y souffrait l'ivrognerie et le meurtre publics.

- Hors de la diète générale, dans les diètes secondaires.

LA COURONNE DE HONGRIE. m

régnait le principe solide de la majorité, en Pologne et dans les diétines hongroises.

La dynastie des Jagellons correspond à la grandeur de la Pologne. La dynastie des Wasas (4586 — 4648) inaugure la décadence de ce puissant royaume, à Tépoque où la Prusse était née à peine.

Jean Zamoïski fonde la dénvocratie nobiliaire, à la fois imbu des idées romaines et hostile aux anciennes familles de l'aristocratie polonaise et lithuanienne: orateur savant, guerrier, ce nonce de Belz introduisit la confusion; tous ces petits nobles, cosaques, allemands, livoniens, arrivaient à la diète pour Télection, formaient un étrange pêle-mêle de langues, de mœurs, de costumes, et n'étaient mus que par Vidée de patrie; celle de nation était absente. La diète composée des députés intelligents des provinces, savait qui elle élisait. L'immense assemblée des nobles, en troublant la marche régulière et progressive de la république, était en proie aux intrigues de quelques personnages influents.

Sigismond III Wasa , élevé en prison par sa mère dans la foi catholique, suivit une politique d'accord avec ses croyances, et forma avec Henri IV et le pape, le dernier projet réellement chrétien , d'assurer à l'Europe tfne paix universelle, fondée sur la justice et le droit. Un des premiers articles de cette confédération des États de la France, de l'empire d'Allemagne, de l'Église, de l'Angleterre et de la Pologne, était de chasser le Turc de l'Europe et de refouler le duché de Moscou vers l'Asie. Cette belle et prudente combinaison fut détruite par l'assassinat de Henri IV.

Cette petite noblesse de la Pologne, comme celle de Hongrie, offrait le spectacle extraordinaire de gentilshommes qui ne croyaient pas déroger à leur titre en remplissant l'office de palefreniers , de cochers, de cuisiniers, et qui pour autant n'étaient pas exclus des dignités : plu-

228 ŒUVRES DE M«"« BAGRÉEFF-SPÉRANSKÏ.

sieurs d'entre eux, après avoir été valets de chambre d'un grand seigneur ou tambours d'une compagnie, sont parvenus au sénat. Dans leur opinion, les métiers seuls avaient un caractère dégradant.

La noblesse seule pouvait posséder des charges et des biens; tous les paysans étaient serfs fort malmenés des maîtres, logeant dans une hutte faite de boue et de paille, avec des troncs et des branchages qui en soutenaient le toit; les enfants y dormaient, jouaient, mangaienten corn* pagnie des pourceaux ; et le chef de la famille misérable n'avait souvent pour table et pour lit que Tauge et le râtelier de ses bœufs.

Comme les auberges manquaient sur les chemins, les gentilshommes en voyage prenaient des provisions, demandaient l'hospitalité à leurs amis, ou s'installaient chez les paysans tenus de les recevoir , et exemptés par là d'une portion équivalente de la taille. Les coutumes hongroises étaient analogues.

Au temps de Sigismond III, Pierre Scarga, orateur sacré et prêtre patriote, appuie par ses prédications, la politique du roi. C'est une sorte de prophète qui a prédit à la lettre le sort actuel de la Pologne dispersée sur les routes de l'exil et privée de son légitime souverain , et même de sa langue maternelle. Les seigneurs, s'écriait-il, sont puissants, jaloux, rivaux, divisés, aventuriers; ils n'obéissent guère au roi: ils jettent les semences de la perdition future du pays qu'ils aiment moins que des conquêtes douteuses. Les hetmans semblaient retenir l'unité slave prête à se dissoudre.

Ladislas IV, fils du roi précédent, joignit le titre de roi de Suède à ceux de roi de Pologne, grand-duc de Lithuanie et de Prusse; il y ajouta celui de grand-duc de Moscou.

Jean II Casimir, son frère, lutta contre les Cosaques de l'Ukraine; la bataille de Beresteczko vit la noblesse polonaise et les chevaliers de l'Europe se mesurer trois jours

LA COURONNE DE HONGRIE. i29

avec les Tartares et les Cosaques, ces hordes de TAsie: an choc de trois cent mille cavaliers où les Polonais vain* quirent. Mais les Cosaques appelèrent à leur aide les Russes, qui entamèrent la Lithuanie, les Turcs, qui inquiétèrent les frontières du midi. Gustaphe-Adolphe luimême, descendant comme Tayalanehe dés monts de Scandinavie, s'empara de la Grande Pologne au nom de la Suède, de sorte qu'en 1655, la Pologne était rayée, pour un moment,. de la carte de TËurope.

Kordecki alors personnifie Théroïsme polonais. C'était le prieur du couvent de Joana-Chra (ClairtMmt), dans le diocèse de Cracovie, homme simple, modeste, enthousiaste, ayant le cœur de Casimir, la foi de Sobieski, la simplicité de Eosciusko. La république et le peuple sont voués et dédiés à la Vierge Marie. Le roi en rentrant dans la patrie établit son quartier général à Czentochowa, dans le couvent susnommé des moine^ de Saint Paul , et défend cette ville.

On voit, par cet épisode caractéristique, combien même les mœurs militaires reposaient sur la foi à l'intervention du monde invisible dans le monde visible. C'était là le fond moral et politique de la constitution polonaise; et la source inépuisable d'une force d'action et de résistance. Le protestantisme en minant ce mobile, était essentiellement hostile à cette nation catholique.

Quoique sérieusement convertie à l'Évangile, la Hongrie d'un tempérament très-peu mystique, ne fut pas aussi im* prégnée de la doctrine du surnaturel que la Pologne , et garda longtemps des vestiges païens jusque sans son culte et ses serments.

Mais l'histoire du royaume de Saint-Étienne et de sa chute, battu en brèche d'un côté par les Turcs et de l'autre côté par l'Autriche ; les guerres de succession, principalement celles qui suivirent la mort de Charles-Robert d'Anjou , les compétitions ardentes pour le trône, fourniraient

iS« CEUVRES DE M""" BAGRÉEFF-SPÉRANSKI.

de nombreux éléments à un parallèle; seulement étant moins religieuse, elle fut plus tolérante, tant Timperfection et la perfection se touchent. Si la Pologne voulait rester catholique dans son gouvernement, c'est qu'elle était convaincue de la vérité de sa foi. La Hongrie assoupit toutes les dissensions confessionnelles, non pas en séparant TÉglise de rÉtat, mais en accordant les mêmes droits à tous les prélats de n'importe quelle communion chrétienne. Cela était moins orthodoxe, mais plus politique. Le progrès de la civilisation d'ailleurs n'est-il pas de consacrer la liberté de conscience , mais sans vouloir toutefois supporter des principes différents et contradictoires dans les deux domaines de l'État temporel et de l'Église spirituelle, car ils doivent être en harmonie pour réaliser l'idéal d'une société.

a La nation polonaise avait la mission reconnue de combattre la barbarie et le schism^. Aussi nous la voyons sous les Jagellons, pressentir dès les premiers instants, les dangers dont l'invasion des Turcs menaçait la chrétienté et se jeter sur les barbares. Les Polonais y étaient poussés par cet instinct moral qui fait sur le champ deviner à un peuple les ennemis de ses idées religieuses et sociales, lorsqu'il se sert de l'intelligence comme de son instrument. Cet instinct moral s'étant affaibli en Pologne, à la suite des différences religieuses apportées par la Réforme, les Polonais se laissèrent guider plutôt par la tradition des dangers passés que par le sentiment clair des dangers présents. Dès lors nous voyons les rois et les seigneurs de Pologne tenir constamment un œil inquiet sur la Turquie refoulée ^t renversée, tandis qu'il ne leur était donné ni de comprendre la nature , ni de prévoir l'avenir de deux puissances nouvelles, étayées sur le schisme et le protestantisme, qui s'élevaient près de la frontière nationale, à Moscou et dans le Brandebourg. f>^

> A. Mickiewicz, Ouv. cit., p. 243 et 244.

LA COURONNE DE HONGRIE. tZi

Cette différence, signalée pins haat, dans la religion intime entre le Polonais et le Hongrois, se traduit par un con« traste dans le clergé, sauf ce point que dans les deux pays, le clergé se mêle et s'occupe de la politique et respecte la culture latine. Le sacerdoce polonais est instruit, il s'intéresse à la cause d'une idée ou d'un principe; le sacerdoce hongrois se soucie peu de justice et de devoir, mais beaucoup de son bien-être et de ses priyiléges: il manque de la culture philosophique , cette assise puissante de la théologie, depuis les Pères grecs et latins. Notez ce fait: l'archevêque de Gran , qui est primat de droit, a plus de cinq cent mille florins de revenus, comme un évêque anglican : croiriez-vous qu'il existe des contrées, comme TEsclavonie, où l'on ne trouve pas une église à vingt lieues à la ronde? Les églises manquent moins en Croatie, ne manquent pas en Autriche; mais le sacerdoce, à quelques exceptions près , ne vaut pas mieux ; c'est une plaie qui coûtera cher à guérir. L'évèque d'Olmutz a un siège qui lui rapporte un million et demi de francs, et la fortune immense de la famille éteinte du prince Diederichstein a été par testament du dernier descendant mâle, constituée réversible à cet évêché! Du moins, que n'entend-on dire que ces prélats font de grandes œuvres! ... Si quelqu'un disait: «Le clergé autrichien, tant séculier que régulier, renferme ties esprits éminents et des âmes charitables; mais en somme il n'a que son orgueil d'égal à son ignorance, sa dureté à son matérialisme et sa fainéantise à sa nullité;» on ne pourrait facilement contredire cette affirmation. Que le clergé autrichien prenne exemple sur le clergé français, sur cet épiscopat qui est une merveilleuse floraison germée sur le sol sanglant des révolutions et resplendissante des fruits de la science et de la vertu!

L'esprit de ces institutions concernant la royauté élective et la tenue des assemblées politiques, s'est perdu avec le temps et les mœurs modernes. Il a été reconnu que dans

une monarchie, rhérédité est une meilleure garantie des droits, de la fortune, de la durée et de Tindépendance d'une nation. Le gouvernement représentatif, en limitant la prérogative royale, en créant le ministère responsable, en balançant la chambre haute et la chambre basse et en équilibrant les droits de Tune par les droits de l'autre, s'est régularisé dans des formes déjà éprouvées et susceptibles de stabilité et de grandeur. Les parlements sont une école de politique et d'éloquence, par le retentissement des débats publics et contradictoires.

La Hongrie a recouvré en 1867 une partie de ses droits revendiqués depuis longtemps. Elle a un ministère responsable, elle vote son budget, sinon encore le chiffre de son eontingent pour Tarmée de Tempire: sa table des nonces et sa table des magnats sont ouvertes.

Deak Férencz est le chef populaire plein de sens et de fermeté qui a préparé les transactions difficiles avec la cour de Vienne et qui est capable de concilier les aspirations diverses des partis , mais unanimes sur le point de l'amour de la patrie. A un troisième voyage dans cet antique royaume, j'ai pu me convaincre par une observation attentive, que la Hongrie mérite son autonomie. Ses mœurs politiques sont faites. Elle est familiarisée à la pratique constitutiQuelle; elle se meut à Taise dans les chambres Comme dans les opérations électorales qui trop souvent s'exécutent à coups de bâton et de pierre, comme en Angleterre et dans mainte république, à coups de poing et de bancs bien plus qu'à coups de bulletin.

Elle peut même devenir par son activité et son entrain une initiatrice à la vie constitutionelle pour les Allemands d'Autriche dont le caractère indolent sepHeàrabsolutisme? pourvu qu'ils ne soient pas troublés dans leurs aises, et qui, en compensation, versent sur le sol magyar, l'humanité, l'industrie, l'esprit scientifique, qui font la civilisation et les États policés.

J'ai VU à Pest fonctionner la chambre basse, qui compte parmi ses députés tout ce que la Hongrie a de lettrés; et la chambre hante composée des magnats dn royaume. J'ai entendu plusieurs discours dans cette langue sonore comme le c&potis des vagues sur un quai de marbre: la faconde est inépuisable; le talent oratoire ne manque certes pas; il y en a trop même, puisque les opinions se croisent et se balancent, souvent d'une façon contraire aux intérêts du pays. L'hésitation dans les esprits de l'auditoire résulte de la ténacité de ces orateurs improvisant, répondant, répliquant, dupliquant à tour de rôle et sans fin. Partout les avocats réussissent à embrouiller les plus simples choses; et par sa culture latine et ses traditions juridiques, la Hongrie a le cachet patrocinant.

Les Magyars sont si portés à unir la politique et la bonne chère qu'ils voient partout une table: la chambre haute, c'est la table des magnats; la chambre basse, c'est la table des représentants ; la dernière instance pour la révision des causes , c'est la table septemvirale. Ils vont toujours de l'une à l'autre, et n'en sortent plus si vous y ajoutez les tables des districts. Cette plaisanterie me rappelle que jadis , quand à l'occasion de quelque élection politique ou judiciaire dans les comitats, le seigneur d'une localité invitait chez lui les petits nobles , on pouvait re^ marquer le franc parler, la vivacité d'allures et de ton de tous ces hommes , la plupart sans richesses , mais pénétré de l'importance de leurs droits de citoyens libres.

Les Esterhazy, de temps immémorial, avaient la haute et basse justice sur leurs terres, et tenaient garnison dans leurs châteaux; et l'on se souvient d'avoir vu les gre* nadiers monter la garde à la forteresse de Forchenstein campée sur une colline qu'ombragent des châtaigniers aussi prospères que ceux d'Évian; et les prisonniers, les fers aux pieds et en haillons sordides dans les casemates,

tendre à travers les barreaux de Tembrasure, une bourse au bout d'un bâton pour mendier.

Les magnats étaient riches. Nul n'ignore la fortune colossale (à présent sous séquestre, le majorât étant inaliénable, quoique grevé de 25 millions de dettes) du prince Paul Esterhazy qui possédait le onzième du territoire de la Hongrie; sa magnificence excentrique était proverbiale en Europe. Il avait été ambassadeur d'Autriche à Londres, où ayant acheté un cheval pour un million, sur le défi du propriétaire qui le taxait au dessus des moyens du prince, il fit amener la bète le soir, la paya comptant et lui brûla la cervelle! «Mon fils, vous avez bien fait»; telle avait été la réponse de son père, au récit de Taventure.

Il représenta TAutriche à Moscou en 4856 au couronnement du tzar actuel; il brilla par son luxe au milieu des splendeurs orientales de cette solennité russe.

Les décorations et son uniforme de hussard ont été dernièrement exposés à Londres et mis à Tenchère: les ordres de la Toison d'or, soit en diamants, soit en émeraudes, de Saint André en brillants. Tordre anglais du Bain et les autres pierreries du costume militaire, ont produit ensemble quoique déjà dégarnis antérieurement de morceaux de prix, la somme de 37760 livres sterlings, environ 944,000 francs. L'uniforme de hussard était tout semé de perles, de sorte que les pans, le col et le reste en étaient roides: on a compté dix mille perles sur une manche du dolman qui se place sur l'épaule gauche. Le sabre et son fourreau ont été acfjugés à 5541 1. st.; le ceinturon à 5344 1. st.; les ornements du colback à 45251. st.; l'aigrette et Tagrafe de ce bonnet turc à 707 L st.

La célèbre galerie de tableaux du même prince occupe maintenant les hautes salles de l'Académie vraiment monumentale de Pest. U est plus d'un grand seigneur magyar épris des beaux arts et des belles lettres, qui estime et propage les lumières , qui songe à réformer l'instruction

publique; il en est qui connaissent mieux la vie parlementaire de la France et de TAngleterre que des Français ou des Anglais députés eux-mêmes aux chambres. Les bibliothèques et les collections sont nombreuses et intéressantes chez les Hongrois; ils aiment et parfois encouragent la peinture, la poésie, la sculpture, la science médicale même ; et les traits qu'on pourrait citer d'eux feraient envie à nos Mécènes de l'Occident.

Ainsi pendant la dernière insurrection polonaise, un peintre galicien débuta par des scènes nationales qui, reproduites par la photographie , firent sensation et restèrent publiquement exposées à Vienne, jusqu'à ce que l'intervention annoncée de la France, de l'Autriche et de l'Angleterre s'en fût allée en fumée : alors la police en défendit la vente. Ce jeune homme entrant en carrière et arrêté par la défaite même qui écrasait sa patrie, eut le bonheur de voir acheter l'original de ses neufs tableaux saissisants de vérité et d'inspiration, et de voyager en Italie afin de pouvoir étudier les chefs-d'œuvre des musées et des églises ! C'était grâce à une âme hongroise.

En conclusion , je me demande si la restauration du royaume de Hongrie est venue assez tôt. La question hongroise a toujours été fort épineuse. Après 1848, les antipathies de ce pays réprimé par l'Autriche étaient trop fraîches, la répulsion trop violente; pour que le gouvernement de Vienne dût penser à reconstituer dans l'indépendance une nation hostile ; et il s'appliqua à désagréger cet ancien royaume , à en détacher une à une les parties annexes, la Croatie, l'Esclavonie, la Transylvanie dont quelques cantons sont occupés par les Roumains en rupture avec les Hongrois, dès que ceux-ci eurent décrété le magyar langue nationale.

Depuis lors les circonstances ont changé , et l'Autriche dont le centii de gravité est réellement transporté à Pest par les derniers événements, aurait besoin d'un royaume

hongrois très-puissant pour résister aux attaques probables de Test et du sud. Les difficultés se sont maintenant multipliées pour réaliser cette union, pour cimenter l'alliance indéfectible de ces provinces naguères arrachées de leur métropole par le travail de la diplomatie, par la convocation et l'activité des diètes provinciales.

Et pourtant il faudrait une Hongrie forte et fidèle qui fût une barrière insurmontable vers le Levant.

Si un ministre d'État en Autriche proposait à la Russie d'occuper Constantinople, quand la chose d'ailleurs serait permise des autres puissances continentales , ce ministre suivrait la pire des politiques. En effet , il laisserait investir la monarchie à Test et au sud par la Russie qui entretient des intelligences et exerce une continuelle propagande chez les schismatiques grecs et chez les Slaves de la Turquie et du Danube; et comme l'alliance de la Prusse et de la Russie est une certitude morale, que verrait-on au nord, dans la Bohême et la Moravie"? . . .

MaftuscHt inédit éTenriron 230 pages, format in- 4", minute de Fauteur,

Le premier jet de cet ouvrage date de l'hiver 1854. L'auteur le remania et l'étoffa plus tard, dans la belle sai- •on de 1856, aux eauxdeBaden, près devienne. L^ouvrage achevé et prêt à l'impression , se compose de neuf lettres. Comme tontes les femmes, M™^ Bagréeff affectionnait le style épistolaire, et cette prédilection est peut-être la eanse de leur supériorité si marquée en ce genre. Ces lettres sont nourries de science et d'observa^ons, qui dé- BOKtnt on labeur opiniAtre et persévérant. Elles traitent

des Juifs polonais , étade pleine d'actualité à Thenre de i'avénement des israélites dans la société européenne ; des catacombes de Kieff, chapitre curieux où les détails sur les reliques gardées dans des châsses de prix, sur les cryptes encombrées de pèlerins agenouillés, s*alliént au sentiment religieux le plus saisissant. Vient la description de Kieff et de ses églises aux clochers dorés, des couvents, de son palais en bois , de ses rues non pavées , et de ses alentours: une banliieue étrange, où les ruines se sont entassées sur les ruines, où nichent des Bohémiens dans des cabanes souterraines. L'histoire et la littérature de cette ville sainte des Russes occupent le reste du volume. Les vieilles chroniques abondent en héroïques traits de mœurs, et les chants de cette poésie primitive ont une physionomie originale. Au V® siècle Kieff tombe au pouvoir des Ehasars , qui chassent les Awares , et étant baptisés font de cette ville le berceau du christianisme en Russie. Le chef vàrègue ou Scandinave Rurik avec les Slaves la conquiert et la lègue à ses descendants qui en font le chef-lieu d'un État, puis leur capitale sous le grand-duc Jaroslaw au XI® siècle: ville prise, reprise, ravagée, brûlée, rebâtie, troublée incessamment, tantôt russe, tantôt lithuanienne, tartare un temps et polonaise un autre.

L'Ukraine fut le théâtre de perpétuelles fluctuations de peuples guerroyant, s 'entretuant , se chassant les uns les autres. Depuis Rurik, de souche normanique, les femmes slaves formant le fond stable de la population ukranienne, auraient, quoique s'alliant de gré ou de force avec tous les conquérants étrangers, conservé et perpétué le type slave, en vertu de cette théorie physiologique contestable , qui admet que la femme transmet à l'enfant les formes constitutives de son type, et moule pour ainsi dire dans le travail de la gestation, les germes propres fécondés par l'acte générateur.

La race scythe et sarmate qui habitait ces régions dans

raDtiquité, et dont les rameaux se nommaient les Ehazars, le Petchénèques, les Polowtses, fut exterminée par la race slave ou absorbée en elle.

Occupé par les Slaves dès l'ère chrétienne, ce sol bouleversé par les hordes de TEst et les hordes du Nord, qui s*y ruèrent successivement et furent expulsées chacune à son tour, a été pendant des siècles le chemin battu de toutes les invasions barbares , depuis les Goths qui Tincorporèrent à leur empire, les Huns , les Alains , les Bulgare^, qui y passèrent terribles, lesKhazars, qui y régnèrent deux siècles, jusqu'aux Petchénèques, aux Polowtses et aux Mongols qui se disputèrent la prééminence dans l'Europe orientale.

Les Cosaques de TUkraine sont célèbres : d^où viennentils ? Selon Karamsine , ils sont issus d'une peuplade rtusogue^ c'est-à-dire d'hommes à la lance, d'après le sens do mot, parce qu'ils portaient cette arme, ou des Tcherkesses, habitant entre la mer Noire et la mer Caspienne. Ils furent probablement refoulés par les Mongols, et craignant d'autre part la domination lithuanienne au nord, ils se réfugièrent dans les îles du Dnieper. Les parages du vieux Borysthène étaient alors couverts de forêts protectrices ; ils y avaient une forteresse en bois, pépinière de ces guerriers agiles et pillards qui formèrent une armeé et un état avec son hetman. Les Russes opprimés par les Tartares, se réfugièrent chez eux et s'associèrent à leur vie aventureuse. La couche primitive fut recouverte par les alluvions nouvelles; et en fin de compte, ce noyau de population ancienne fut comme enveloppé dans les émigrations slaves plus récentes.

Kieff, passant d'un maître à un maitre, tomba entre les mains des Polonais qui sont maltraités dans ce livre comme rivaux des Russes , quoique ces peuples soient tous deux slaves; mais ils sont devenus frères ennemis. Voici comment M™* Bagréeff apprécie la domination polonaise dans la

Petite Russie ; ignorant ce qui était Tavenir pour elle et poar nous est le présent, elle est partiale ; j'ai dû restreindre ses allégations: comme beaucoup de ses compatriotas, du reste, elle n'aurait eu que Thorreur des bourreaux et de la pitié pour les victimes.

Aucun contemporain n'ignore le lamentable démembrement du royaume de Pologne, dont la Galicie et d'autres pays étaient des parties intégrantes. Ainsi dans l'Occident on appelle volontiers les gouvernements de Bodolie, de Volhynie et même de Kieff, d'anciennes provinces polonaises, en même temps qu'on les plaint d'être tombées sous le sceptre russe. Or, suivant l'auteur, cette partie de l'empire fut éminemment russe dès l'origine ; de tout temps, les peuplades slaves qui l'habitaient, avaient été en rapport avec ces peuplades moscovites qui, plus policées et commerçantes, avaient vu la nécessité d'un gouvernement central et choisi la dynastie Scandinave de Rurik pour régner sur elles et les défendre. L'incorporation de ces provinces du midi est attribuable autant à l'identité de langue, de mœurs et de culte qu'à la force des armes, et était un fait accompli à l'aurore du X® siècle; et Wladimir le Grand, achevant la conquête de la Galicie, n'eut partout qu'à bâtir des villes et à organiser l'administration. Pendant que les Mongols ravageaient la Russie, ces provinces restèrent fidèles à leurs souverains ; elles servirent de refuge à quelques-uns des grands -ducs, descendants de Rurik, et les aidèrent à conserver leur indépendance et à repousser la Pologne: réunies à la Galicie, ces provinces formèrent ce royaume de Halitsch qui résista près d'un siècle à la Hongrie, aussi bien qu'à la Pologne.

Mais une rivalité mortelle naquit entre ces deux sœurs jumelles, qui pouvaient régner ensemble. La Pologne s'agrandit à la faveur des désastres de la Russie, et faillit lui ravir le sceptre au XVIP siècle. De là cette haine implacable des Russes contre les Polonais qui la leur ren-

dent largement. La domination polonaise fut peut-être hautaine et dure dans cette Petite Russie, qui se la rappelle avec ^version et qui pourtant n'aime pas non plus la Moscovie. L'Ukraine voudrait être autonome, et ne pouvant rien, s'est endormie dans l'indolence.

L'éducation et la civilisation ajoutent partout des inégalités de condition aux inégalités naturelles d'esprit et de naissance. Nulle part peut-être elles ne sont aussi tranchées qu'en Pologne, et les Normands qui écrasèrent les Saxons en Angleterre au moyen-âge, offrent seuls un exemple analogue. Profonde est la distance qui sépare le noble du paysan, non pas seulement dans la Podolie et la Volbynie où le fait s'explique par le droit des vainqueurs sur les vaincus, mais jusque dans l'intérieur du pays. En Russie , où certes la ligne de séparation est bien marquée entre le serf et le seigneur, ce serf affranchi n'est inférieur à son maître, ni en talent, ni en intelligence; ils ont le même type, les mêmes traits, d'où leur sympathie et leurs relations patriarcales, sauf les bastonnades touchantes dont le propriétaire honore parfois ses paysans. Ces liens naturels ne sont pas détruits par le hasard de la naissance et de la fortune. Dans la Pologne, au contraire, suivant l'auteur, la langue est le seul point de ressemblance entre le noble et son paysan. La figure spirituelle de l'un, sa taille svelte, son esprit mobile, sa bouillante valeur, sa présomption extrême, vertus et vices contrastent avec le visage morne, la lourde corpulence, l'apathie et l'air soumis de l'autre. Et ce peuple inférieur s'est toujours distingué par des qualités solides plutôt que brillantes. Pour moi, j'attribue cette disparate à l'oppression organisée et à l'abrutissement par l'ivrognerie ; ce vice est la conséquence du malheur, qui veut s'oublier, et de l'homme servile qui, étant une propriété de son semblable, n'a plus même et n'a pas à avoir le souci de sa dignité, que le maître ravale quand il veut par la force.

Je ne crois pas ces différences originelles, mais gcquises; et puis ces considérations sont-elles absolument justes? Le paysan russe ressemble-t-il plus à son seigneur que le paysan polonais au sien? Non, à coup sûr. J'ai yn des laboureurs polonais intelligents et d'une physionomie avenante, comme il est des laboureurs russes très-épais et farouches, et Ton ne saurait dire en quelle mesure. Cette dissemblance tient à une vie, à une éducation ou à des circonstances différentes, et point à une autre origine. Voyez ce que devient le garçon rustique enlevé à la charrue et placé dans la ville; le reconnaissez -vous après quelques années, et ses traits ne sont-ils pas affinés, surtout s'il se livre à une profession libérale? Des conditions et des milieux divers créent souvent des inégalités d'aptitude, des particularités de caractère et le cachet des classes séparées. Il y a des occupations qui éteignent , et il y en a qui avivent l'esprit. Combien de nobles actuels descendent des manants du moyen-âge? Enfin notre civilisation a commencé, et nos pères ont tous été à cette époque des barbares fieffés. Pour seule preuve, regardez les miniatures sanglantes des manuscrits de nos bibliothèques. Et la physionomie des châtelaines et des princesses d'alors est-elle plus distinguée que celle des boutiquières , des servantes d'auberge dans l'Allemagne ou la France d'aujourd'hui?

AdaA Mickiewicz dans son cours de littérature slave, suppose que ces classes diversement partagées et douées en Pologne, sont deux branches distinctes d'une même souche. La branche infime ne serait autre que ces Poljanis que Nestor peint comme une peuplade pacifique et policée. L'autre branche serait cette caste guerrière des Ljachs aventureux , qui refoulés jusque vers la Vistule, dans l'époque de ces migrations asiatiques , qui tourmentèrent l'Europe, auraient subjugué le territoire de ces inoffensifs Poljanis réduits en servitude. N'est-ce pas une

BAOBtZFF-SPiaAKSKI. ^^

2 4 2 OBUVRES DE M"« BAGRÉEFF-SPÉRANSKI.

erreur? #t ces poljanis, n'étaient-ils pas à la suite des Ljachs, comme les Magyars, avec leurs khans et leurs chefs militaires devenus leurs maîtres en s'établissant en Hongrie? Desérudits, s'appuyantsurces dissemblances caractéristiques, vont jusqu'à prétendre que ces conquérants n'étaient point slaves et n'étaient qu'une horde sarmate. Mais une telle étude ethnographique me semble vide de conclusions certaines et positives, puisqu'il faudrait remonter à l'origine des Sarmates, déterminer quelle est leur race: digression qui, je crois, laisserait dans les esprits la même indécision, et qui se rattache à l'immense problème de la filiation des peuples. La philologie elle-même ne jette que de faibles lueurs sur ce point obscur: ainsi, suivant Scbafifarik, autorité compétente dans ces matières, le mot de Ljachs était synonyme de Pann (noble, expression toujours usitée), et le mot Szlachta ou petite noblesse provient de cette même racine Ljach.

Cette dérivation trop savante est semblable à celle qu'un étymologiste attribuait au mot latin equus^ qui par une série de transformations, serait sorti de l'hébreu alphanaf cheval: sujet d'une épigramme connue.

Les Polonais et les Petits Russiens ont pour ancêtres les Sarmates, établis 'entre la Vistule et le Borysthène. Suivant Tacite dans les Germains, ils étaient fort laids, ils allaient sans cesse errant et pillant, passaient leur vie à cheval et en charriot. Mais ils se mêlèrent aux Vénèdes qui bâtissaient , étaient agiles à la course , portaient des boucliers, et ne laissèrent pas d'imiter leurs déprédations dans les pays correspondant à la Samogitie et la Courlande actuelles. Ces Vénèdes , qui donnèrent leur nom à Venise, à Vienne (Vindobona), au golfe de Dantzick (sinus Venedicus), semant des colonies depuis la mer Adriatique, le long du Danube, jusque vers les côtes de la Baltique, me semblent l'élément plus spécialement slave, bien que les Sarmates le fussent aussi; et c'est plutôt le

LETTRES SUR KIEFF. 24t

mélange de ces deux types originairement assez divers, qni constitue le type slave d'anjonrd'haL ^

Les Sarmates, d'après les récits des Histoires^ n'étaient bons que pour la cavalerie; ils couvraient eux et leurs chevaux de cataphractes , cuirasses de plaques de cuir dur, de corne et de métal imbriquées, qui leur donnaient l'aspect de dragons écaillés; ils ne portaient pas de boucliers, et périssaient une fois désarçonnés ou isolés de leurs escadrons débandés. Ne pouvant marcher sur un terrain détrempé ni échapper à la courte épée des Romains; glissant, quand ils voulaient se servir de leurs longues piques et de leurs grands sabres à deux mains, ainsi les Rhoxolans tribus armate entre le Don et le Dniester, furent vaincus sous Othon.

Les Grètes, autre tribu sarmate, étaient, d'après le témoignage oculaire d'Ovide , guerriers, féroces, sauvages, couverts de peaux, et portaient des braies cousues; ils étaient sales, hérissés, ne se coupaient jamais les cheveux ni la barbe; ils étaient cruels, inhumains, fiers sous les armes, insolents ; ils portaient le carquois, de leurs arcs ils lançaient des flèches empoisonnées dans du sang de vipère. Us nourrissaient des troupeaux de vaches et de moutons; leurs bœufs traînaient leurs charriots couverts et passaient en hiver le Danube gelé qui défendait dans la belle saison la Mésie au sud des incursions de ces brigands.

Des Basternes campés dans les îles des embouchures, et sur la rive droite du Danube inférieur , d'autres Gètes nomades, habitaient la Scythie pontique bornée ou sudouest par l'Hémus infesté de Besses farouches, et par cette Mésie qui portait sur son littoral l'ancienne ville de Tomes, aujourd'hui Tomiswar, où l'illustre Ovide traîna les sept dernières années de sa vie : des grèves désolées, l'alternative du vent et du brouillard, un horizon toujours nuageux , une mer qui tantôt déchaîne ses vagues , tantôt se fige et happe les poissons vifs à son dôme de cristal

azuré , telle était cette région hyperboréenne, Sibérie de l'empereur Auguste. Dans cette longue nostalgie, au souvenir du soleil, des mers et des visages de Tltalie, le poète exilé soupire sans fin; il se plaint du froid perpétuel, de Teau saumàtre des marais ; la bise y renverse les tours et emporte les toits des maisons. Les barbares s'habillent aussi de peaux et de braies ; ils ne montrent que leur face sous des bonnets de fourrure; ils ont des chaussures et des mitaines ; à leurs longs cheveux pendent des glaçons qui sonnent quand ils marchent et remuent la tête, et leur barbe blanchit sous les frimas brillants dont elle se couvre; traits encore frappants de vérité pour qui connaît ces parages. Ils ont pour tontes richesses du bétail et des charriots ; tantôt ils poussent devant eux des troupes de captifs les mains liées derrière le dos; tantôt ils les transpercent de leurs flèches recourbées. Ils détruisent ce qu'ils ne peuvent emporter dans leur pillage, ils mettent le feu aux chaumières.

Ils ne labourent point la terre, ils ignorent la charrue et les arbres fruitiers; ils n'ont pas de vin, ils boivent du laitage aigri le vin qui provient du midi réservé à l'usage des Romains en garnison, gèle en bouteille au point de garder la forme du vase brisé : la vigne ne fut plantée en Hongrie que sous Probus natif de Syrmie, au troisième siècle ... Et l'on n'y trouverait pas de quoi écrire. Plus loin, le Danube se jette à la mer Noire par sept bras qui ne sont pas plus larges qu'une rivière où croît le pap}Tus.

Appliquons ces données à la Hongrie actuelle. Les Jazyges qui ont conservé leur nom jusqu'aujourd'hui, le portaient déjà du temps d'Ovide qui les rappelle dans les Tristes, et dans la troisième élégie du premier livre des Fùntiques:

Ant qtiid SaHromatœ faciatft et Jaztff^es acres.

Valerius Flaccus les mentionne au premier livre des Arpotiautes:

Nettrys et expertes cmwutis Jaj:tfffc$ cerL

£t Tacite les déclare une triba sarmate, dans les Annales et les Histoires.

Exterminées au XIIP siècle par Boleslas le Chaste de Pologne et par Lesco YI le Noir , son fils adoptif , ils se retirèrent dans la haute Hongrie et furent appelés en grec Jazyges MééanasteSy qui habitent derrière les roseaux, ou sont abrités par les marais. En hongrois, le mot Jazyges s'écrit Jàszsà et signifie archer, ce qui est d'accord avec ce que nous apprend d'eux Ovide: Jâs^àg signifie le pays des Jazyges.

Le district des Jazyges est situé à l'orient de Pest, leur chef-lieu est Jâszberény. Us sont élancés et sveltes comme les Polonais; ils ont la figure ouverte et gaie; ils tranchent par leur port et leur conformation sur le reste de la population magyare. Les yeux bleus et les cheveux blonds sont fréquents parmi eux. Ils aiment l'agriculture, quoiqu'ils ne fussent pas laboureurs à l'origine , et affectionnent les troupeaux. Leurs champs sont délimités avec soin et travaillés avec goût Leurs villages offrent un tout autre aspect que les villages hongrois. Les Magyars bâtissent leurs maisons en tournant le pignon sur la rue, avec ou sans fenêtres, et le portique s'ouvre sur la cour intérieure; tandis que chez les Jazyges, les maisons à la manière germaine, ont leur façade sur la route. Les Jazyges parlent hongrois, étant dans un milieu magyar depuis des siècles ; mais un philologue trouverait dans leur langue bien des expressions et des racines slaves.

Les Sarmates sont slaves on du moins ont déteint sur cette race; ils étaient belliqueux et la gloire se disait slava du nom présent de leur race. Les Grecs les appellent SaupojJLaTai, les Latins Sauromatœ quelquefois. Est-ce qu'ils avaient les yeux de lézard Syromèdes, comme quelques-uns pensent, c'est-à-dire des yeux glauques, teinte qui donne au regard voilé une extrême douceur, regard à la fois méfiant et crédule, rusé et naïf, fin et tendre, regard

246 OBUVRES DE li"« BAGKÉEFF-SPÉRANSKI.

qni voit en arrière sans mouvement de tête et trahit une nature mobile et mettant de l'esprit dans le sentiment? Ce trait de l'œil est frappant chez les Russes, chez les Bohèmes ; et j'ai rencontré àHeiligenstadt au pied du Kahlemberg, sur les rives du Danube, des adolescents rustiques dont l'œil d'un vert gris et chatoyant évoquait en moi le souvenir de quelque colonie vénède dont ils ignorent qu'Us sont les descendants.

•Tai aussi cherché les fils de ces Huns avec les yeux percés en trous, les joues tailladées symétriquement des pommettes à la bouche; ces cavaliers trapus aux jambes cambrées et nerveuses , inséparables de leurs chevaux et passionnés pour la guerre. Ce type me parut se reproduire dans ces hommes venus de loin à la foire dlreg^; et j'admirais les évolutions qu'ils exécutaient sur une vaste plaine ravinée, avec leurs étalons attelés à de longs charriots; ils maniaient ces animaux avec une étrange énergie et conduisaient le lourd véhicule avec dextérité à travers les crevasses et les monticules d'une lande aride.

En réfléchissant, j'ai pu me convaincre, que là comme dans les autres comtés, les races se sont fondues et sont toujours en train de se fondre , ce qui n'est au détriment ni de la constitution physique ni des sentiments de la fraternité humaine. Les Magyars d'à présent viennent en migorité des hordes asiatiques qui se glissèrent à travers les défilés des Earpathes à la fin du XII'' siècle, et s'allièrent avec les Allemands pour battre Svatopluk et ruiner l'empire morave.

Pourtant parmi ces barbares pétchénègues ou turcs, finnois, huns, mangeant la viande crue et buvant du lait de jument mêlé de sang, paraissent les Comanes déjà établis dans la Bacie et descendant avec vraisemblance des restes de l'armée d'Attila. Les C<m9anes (Kûnsàg, en hongrois), de race finnoise, habitant les bords de l'Ait en Moravie, avaient pour roi Cuthène an XlII* siècle.

quand ils furent chassés par les Tartares et se réfugièrent en Hongrie dans un territoire qui leur fut concédé sur les bords de la Theiss, par Bêla, qui lui-même refoulé par les Tartares, rentra bientôt en possession de son pays, déclara les Gomanes libres sons un duc, et leur envoya un TOïYOde pour leur prêcher le christianisme. C'étaient de formidables cavaliers, comme ils le montrèrent au Marchfeld, probablement sur le même terrain devenu célèbre sous le nom de Wagram, en combattant pour Rodolphe de Habsbourg contre Ottokar, roi de Bohême, qui perdit d'un ^

coup le trône et la vie. A chaque couronnement du roi de Hongrie, on portait un drapeau peint d'un lion couronné, armoirie des Gomanes. Il en faudrait induire qu'ils étaient un rameau des Huns. D'ailleurs ils eurent «i

la même langue et partant la même origine que les Magyars, ^

puisque jamais les Gomanes ne se servirent d'interprètes dans les députations envoyées au roi. Cette hospitalité de Bêla prouverait du reste plus leur parenté, que l'humanité magyare qui ne brillait guère à cette époque.

Ces Gomanes forment les meilleurs régiments de la cavalerie hongroise et se sont distingués à Kœniggrœtz par leurs charges impétueuses. Ils sont courts de taille et trapus, ils ont les yeux petits et enfoncés, les cheveux noirs et rudes, le nez retroussé, les pommettes saillantes, les lèvres épaisses, les dents belles et solides, le menton fort et proéminent. Ils ont les jambes à muscles puissants pour serrer leur monture; ils ont la démarche fière, le pas décidé et accompagné sans cesse du bruit de l'éperon. Leurs femmes sont petites et jolies ; elles tournent à l'obésité en vieillissant. Leur genre de vie s'est civilisé, mais en affinant leurs traits et leur peau , il leur a laissé les caractères fondamentaux de la charpente organique; et pour le tempérament, ils conservent l'humeur belliqueuse. Si le goût militaire est le côté saillant de leur constitution morale, on en peut induire physiologiquement qu'ils sont

issus des familles guerrières contemporaines d'Attila; et rhistoire ne contredit pas cette origine, si elle hésite à l'affirmer.

On pent suivre à la trace des doctrines le chemin des migrations et assigner Torigine des penples. Aussi loin qu'on peut remonter dans les origines des Lithuanes autochtones, on apprend qu'Us avaient la croyance .à la métempsycose, le culte des aïeux, des serpents, du feu sacré ; et il en faut inférer que c'était une colonie de l'Inde bramanique qui envoya dans l'Egypte et l'Asie mineure des multitudes persécutées pour admettre la supériorité du principe femelle sur le principe mâle; et la transmigration des âmes fut le dogme de mainte philosophie, témoin Pythagore et Platon peut-être. C'est par ce dogme resté à l'état vague au fond de l'esprit des Zingaris, qu'on peut affirmer qu'ils sont issus des parias mis hors la loi, déclassés et proscrits.

Les Lithuanes aborigènes qui ont parlé la plus ancienne langue de l'Europe, ont pu, en traversant la Perse, joindre à leur croyance primitive, l'adoration du feu, qui passa aux vestales romaines.

D'autre part, autant qu'on peut ressaisir les débris de la foi des Slaves établis anciennement le long de la mer Adriatique, du Danube et de la Baltique; on reconnaît qu'ils admettaient deux principes, le bien et le mal, la lumière et les ténèbres; et cette doctrine antique jette une lueur sur le lieu de leur naissance, qu'a dû être le plateau de la Perse où les Guèbres ou Parsis adorent le feu encore» malgré les persécutions musulmanes. Ved ou Vid, était le Dieu blanc ou le Dieu de la lumière chez les lUjrriens primitifs; et le nom des livres sacrés Védas qui sont les plus anciens monuments sanscrits, se rapporte â la parole quadruple, soit à la lumière formatricfe, dans le panthéïsme des brahmes. Les premiers Slaves habitèrent en deçà du Oange, où se trouve le fleuve Yenda et le mont Vendius de

Ptolémée, de sorte qu'ils se rattacheraient à Tlndas et seraient des colonies dindons qui se seraient arrêtées un temps dans la Perse et auraient par le Caucase gagné les côtes septentrionales de la mer Noire: preuve de plus de la grande unité de la race indo-européenne. Un historien moderne ne voit dans la guerre de Xerxès contre la Grèce qu'une expédition des adorateurs d'Ormuzd contre les idolâtres. Ormuzd, TOromase des Grecs, s'est incarné dans Mithra, et principe de la lumière et de la chaleur, il créa le monde et c(»nbat sans cesse Ahrimane, le prince des ténèbres et de la mort! Attila se disait le fléau de Dieu, Gtengis-khan se posait en grand justicier de Dieu, et les détails ne manquent pas sur l'usage que ces deux conquérants barbares firent de la religion et de la superstition des hordes, comme mobile de leurs guerres barbares et base de leurs sanglants trophées ; et c'est d'ordinaire à la suite d'une prophétie qui leur promettait des terres inconnues que les hordes tartares, soit mongoles, soit ouraliennes, s'élançaient de leurs immenses steppes, guidées par des chefs ou par leurs instincts farouches.

Les Germains adoraient la déesse Hertha (die Erde, en saxon Hearth), la Terre, mère de Tuiscon, le chef de leur race, d'où Deutsch, Teuton. Ce culte grossier des forces de la nature, leur molesse dans la paix, leurs mœurs austères au foyer, le soin des troupeaux, le dédain de ragriculture et le respect des cultivateurs aux dépens desquels ils vivaient, la passion de la guerre, commune à leurs familles entières, femmes et enfants, décèlent des tribus primitivement nomades, établies entre les chaînes de l'Asie et de l'Himalaya, et tendant par la pointe de leurs avantgardes, vers le Caucase. Avant de franchir cette dernière chaîne, ils ont touché la Perse, ils ont été en rapport avec elle, la philologie le démontre: cheval se dit en allemand Pferd, en persan Pert, en sanscrit Far, qui dans l'ordre généalogique, renferme, le sens primitif et l'idée mère de

mouvoir oa porter, comme Tattestent le mot latin veredus, cheval de poste, le verbe allemand fahren^ partir en voiture. Et entre parenthèse, sans le cheval et Tàne, dont la destination est de transporter les matériaux, l'homme aurait-il pu bâtir, et pu réaliser la civilisation?

Et si-l'on pouvait instituer un âge relatif des migrations, comme en géologie l'âge relatif des montagnes, on pourrait dire que parmi les peuples mentionnés de l'Europe, les Lithuanes ont pris place les premiers, puis, les Slaves; et les Gfermains seraient survenus dans la suite, comme les Mongols. Les Tartares adoraient une épée, ce qui montre qu'ils n'avaient que la religion de la force, et qu'ils ne comprirent jamais que les avantages matériels de la civilisation, qui vit aussi d'esprit; aussi tous les royaumes qu'ils ont touchés ont péri, sauf la Moscovie qui les a refoulés et s'est approprié leur esprit de destruction, de mensonge et d'obéissance passive au chef. Cette race des régions de Chine et de Sibérie n'a rien de commun avec la race indogermanique, éclose au foyer des vieilles religions de l'Orient, dont nous avons la clé dans les monuments déchiffrés du sanscrit et dans les monuments palis du bouddhisme.

Les Ibères, qui ont laissé des noms de fleuves et de montagnes à l'Europe et qui en furent les premiers habitants, appartenaient, semble-t-il, à la grande race celtique: puisque Douro, fleuve de Portugal, a la même racine que Doria^ rivière du Piémont, partie de la Gaule Cisalpine. La Galice et les monts cantabres dans la péninsule rappellent la race gaélique. Maintenant les Basques sont-ils Ibères? Leibnitz le pressentait, G. Humboldt l'affirmei après avoir établi Tindentité des Basques et des Luskes ; c'est à quoi aboutissent les recherches sur les habitants primitifs de l'Espagne à l'aide de la langue basque (l'^iskara), La numismatique ibérienne confirme ces résultats. Il est en outre reconnu que la grammaire basque n'est point analogue à la grammaire hongroise ni par conséquent aux

langues oaraliennes; c'est une ramification de la race sémitiqne.

Basque vient de Vasco, d'où la Gascogne moderne. Lescar (luska) était une très-ancienne ville occupant peutêtre remplacement de Béam d'atgourd'huL Des données directes sur leurs croyances originaires nous instruiraient mieux: s'ils étaient fils de Noé, comme plusieurs le prétendent, ils auraient une langue antédiluvienne.

Maintenant qu'étaient les Celtes ou Eimris, noy.au de ces Cimbres formidables à Catulus, sur les rives du Pô, et répandus dans les forêts des Gaules? Partià des côtes septentrionales de la mer Noire pour se diriger vers l'occident, ils avaient dû venir en Europe de l'Inde par le Caucase, puisqu'ils admettaient la métempsicose, et ils avaientsubi Tinfluence et le contact des Germains, puisqu'ils adoptaient aussi des dieux tudesques révérant la terre, les bois, les eaux, les fontaines: le culte connu des druides se serait mêlé de deux cultes distincts primitivement. On peut inférer qu'ils sont originaires de l'Orient, et que dans les phases successives de leur existence sociale, ils se sont colorés des milieux qu'ils ont traversés. Si les Celtes avaient la croyance fondamentale à un seul Dieu absolu et tout puissant, ils ne seraient pas étrangers à la tra* dition patriarcale des Hébreux, trait de la race sémitique ou aryenne.

Les hymnes orphiques sont précieux en ce qu'ils montreraient un monothéisme primordial chez les Hellènes ou Pelages venus d'Egypte ; de sorte qu'il parait comme des émanations ou des infiltrations d'une croyance très-simple partagée par tous les peuples , même les plus éloignés les uns des autres qui n'auraient été que des familles voisines à l'aurore de Thistoire.

Voilà quelques-unes des inductions ou les raisonnements qu'oti tirerait de la philosophie ou de l'ethnographie pour éclaircir une question d'histoire; et la philosophie ou

la connaissance des croyances ne me parait pas d'un secours moindre que la linguistique, les inscriptions, les monnaies et les antres monuments d'architecture on d'écriture pour mettre sur la voie du vrai, pour déterminer la filiation des peuples et débrouiller, sinon dénouer la question si complexe des origines. Les savants attentifs à ce point de vue, y pourraient trouver des lumières inattendues ; et le recueil des légendes et des poésies primitives est précieux, du côté même de la reconstruction de Thistoire générale. Si nous connaissions à fond les initiations de rÉgypte, reflétées par les mystères d'Élensis et dans Platon qui de la Grèce allait étudier à la métropole d'outre-mer. Héliopolis, comme nous savons à présent les antiques philosophies de Tlndostan, nous pourrions préciser les rapports existants jadis entre les Égyptiens et les Hellènes, et entre les Hellènes et les Celtes, par ces infiltrations réciproques de doctrine. Si nous connaissions les horreurs du culte de Carthage dans leur sens mystique, nous pourrions décider si c'était une colonie phénicienne, et si Baal (prince en syriaque, soleil en phénicien), était le Moloch (roi en assyrien). Puisqu'on allumait un grand feu dans la statue de Moloch pour y brûler des enfants , n'en faut-il pas induire que les Carthaginois pensaient honorer ainsi le soleil? Les Juifs mêmes dans leur captivité à Babylone virent le culte étranger de la lumière et des ténèbres, des bons et mauvais esprits, déteindre sur leur foi du désert.

La linguistique établissant les trois groupes d'idiomes sémitiques, indo-germaniques et chinois, est insuffisante pour trancher les problèmes de la migration des peuples ; la croyance religieuse lui est un puissant auxiliaire dans ce but.

Et M. Taine quelque part voit l'importance de cette philologie ou ethnographie comparée : la démarcation qui sépare les races germaniques des races latines est une

idée ayant son développement , ses contrastes dans Tart, la littérature et la société, dans la religion et dans les mœars, dans ces deux principaux groupes des peuplés civilisés. Une ligne analogue est tirée entre les races indo-germaniques et les races sémitiques; entre le monde gréco-latin et le monde moderne. Quand les races slaves auront par une civilisation plus haute manifesté leur génie ; quand la Chine et TÉgypte mieux explorées auront laissé plus exactement définir leur esprit, on établira d'un côté une barrière semblable entre le monde slave et le monde latin, et de l'autre côté entre le monde égyptien ou chinois et le monde arien ou sémitique. Sauf le fait des hiéroglyphes communs quoique dissemblables chez les uns et chez les autres, coïncidence spontanée, les Égyptiens, qui possédaient apparemment une seconde écriture, étant sans rapports historiques, n'avaient pas d'affinités directes avec les Chinois et parlaient une langue chamitique à racines propres, comme Tattesterait le copte actuel, sans compter que leurs rites procèdent de l'Inde et de la Perse.

En conclusion, TOrient, berceau de l'humanité, s'est versé sur l'Occident, par intervalles; il a envoyé des essaims d'hommes dans les forets et les bruyères de l'Europe. C'est de ces lointaines origines que nous descendons. Qu'importe que le latin dérive de l'ancien toscan et du celte, qui eux seraient provenus du grec homérique, parent lui-même avec l'hébreu par l'alphabet, où avec le sanscrit par les conjugaisons? que nous fait ce dédale de l'archéologie? D'ajitres questions surgissent plus vitales et plus grandioses. A présent, c'est à l'Occident trop plein et civilisé à se décharger sur l'Orient dévasté et barbare, qui n'a plus que les ruines de ses empires et de ses doctrines vénérables. Mais ne permettez pas à la Russie de mettre ses deux pieds, comme un colosse, sur l'une et l'autre rive du Bosphore; elle entraverait la France et anéantira son influence traditionelle en Orient, elle para-

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lysera avec quelque raison la prépondérance maritime de l'Angleterre dans la Méditerranée, et pourra agir à la fois vers TAsie mineure, sur les rives du Danube et de TAdriatique, et commander peut-être à Tltafie en menaçant le reste. Ces agglomérations géographiques de peuples préludent sous le nom de principe des nationalités à des guerres de race avec des armements formidables. Si dans la question d'Orient la Russie l'emporte, alors il était écrit dans l'histoire que la race slave aurait son tour de régner dans le monde; mais quand elle croira toucher à la monarchie universelle, rêve du despotisme insensé , elle se disloquera en morceaux vivaces qui reprendront une existence indépendante et conforme à leur génie de communauté, à leurs goûts laborieux et à leur humeur douce et sympathique.

En présence de l'unité du genre humain, démontrée par la science et rayonnant des profondeurs de la physiologie et de la linguistique, de l'ethnographie et de l'histoire, qui dans le. monde civilisé, ne doit aspirer à la fraternité des peuples et des races?

Puisse cette digression se faire excuser par son opportunité et son intérêt.

Si la noblesse est tombée en Pologne, n'est-ce pas ici comme ailleurs une rude expiation de ses torts que je n'atténue pas? Quand on veut compter sur les peuples, il faut les bien traiter, et l'aristocratie qui est la tête d'un peuple, doit soigner le corps, pour qu'il lui obéisse. C'est pourquoi la chevaleresque Hongrie, impatiente du joug d^ l'Autriche, s'est tant agitée dans le vide et sans le concours de ses paysans, qui hier encore traînaient la chaîne d'une servitude dix fois séculaire, et demeurent impassibles devant une cause qui n'est pas la leur, car autant leur vaut-il être oprimés par des étrangers que par des compatriotes. C'est le raisonnement de qui n'a à choisir qu'entre deux maux. Le peuple ne s'associe pas à ces aspirations politiques et ne corn-

prend pas grand' chose aux constitutions modernes, lui qui n'est pas encore arriTé au clair sentiment de sa dignité propre. Que lui fait Tétat monarchique ou représentatif? Il ne Toit que l'impôt et juge par là de ses maîtres.

Les États de FËurope se reprocheront toigours d'avoir permis on effectué l'inique partage de la Pologne. Suivant notre auteur, qui pourrait élever les mêmes récriminations contre la Russie, on peut s'assurer par un coup d'œil impartial, que la noblesse, turbulente, hautaine, jalouse, ambitieuse a compromis l'existence de la Pologne. Par ses qualités et ses défauts, cette noblesse s'opposait à tout gouvernement régulier et avait introduit et conservé la monarchie élective, moins pour avoir une autorité légitime, que pour fournir nne pâture et une issue à des ambitions personnelles. Les plaines de Vola étaient une lice ouverte à d'ardents compétiteurs. Combien ont prétendu au trône ? N'y a-t-il pas maintenant cinq à six familles princières aspirant à une couronne, qui est encore dans les problèmes de l'avenir? Un des malheurs de la Pologne, c'est le peu de cohésion des volontés. Il a fallu l'exil pour rapprocher ses fils et resserrer leur union: les torrents de sang répandus à cette heure, ont seuls pu cimenter une solidarité éternelle et sceller à jamais la haine de l'oppresseur.

Outre ces intérêts particuliers de Tamour-propre démesuré, il y a deux causes différentes à indiquer: absence fréquente des vertus domestiques, ce qui était le cas des Huns et des Mongols, qui n'ont pu fonder aucun empire durable; ensuite la dureté du noble envers le paysan. Cela ne se pardonne pas si vite, et l'on a vu des échantillons de ces représailles en 4846 : les massacres de la Galicie. La Russie n'est certes pas plus vertueuse, elle a autant de vices. Les dissensions religieuses du XVI* siècle furent aussi une cause d'affaiblissement pour la Pologne, mais par dessus tout le règne parallèle de trois souverains qui concoururent simultanément à l'œuvre inique du par-

tage de ce royaume: Catherine II de Russie, Frédéric n de Prusse et Marie-Thérèse d'Autriche dont la conscience hésitante fléchit devant la résolution satanique des deux autres. Sans quoi la Pologne revenait à résipiscence, et profitant des leçons du passé, se serait unie dans un parti national compact, et relevée de ses chutes pour devenir une nation florissante au lieu d'être une nation décapitée. Que serait la Russie si elle avait été lacérée par les puissances et se fût débattue comme un roitelet contre trois vautours? S'il y a une part de fatalité dans la destinée lamentable de la Pologne, c'est Timprobité déterminée des monarques sanctionnant un énorme crime d'état par leur haut exemple. Il faudra toujours remonter à ce grand forfait de l'histoire pour avoir la clef des agita* tiens contemporaines : c'est le point de départ des secousses qui compromettant et menacent l'équilibre européen. La justice violée crie longtemps avant d'être étouffée: si ses protestations ne sont pas écoutées, tant pis pour le monda «Tandis que la Russie tranchait au vif dans ses propres chairs, sacrifiait jusqu'aux droits et aux individualités de SCS enfants et s'attachait aux pieds le boulet du servage, que la raison et le bon sens du peuple la sauvaient toi^ours dans les crises de son existence ; la Pologne brave , impétueuse, mais dépourvue du contre-poids de la saine raison et du bon sens de son peuple, devait succomber à l'anarchie qui la débordait. Et quand l'empire russe, uni, compact, maître de ses forces et de son territoire, devenait menaçant, la Pologne épuisée par ses luttes intérieures, n'eut à lui opposer, elle le plus puissant corps politique de l'Europe auXVP siècle, que des lambeaux sanglants que l'héroïsme de Kosciusko ne parvint pas à défendre. Estil étonnant que la Pologne soit tombée à la première secousse, et n'ait léguée à ses enfants qui partagèrent ses fautes que la terre de l'exil et le pain de l'étranger ? Dans cette histoire , les erreurs et les passions humaines ont

LETTRES SUR KIEFF. i»7

une sorte d'abontissant logique, des suites fatales, des résultats presque nécessaires dans les faits qui s'enchaînent, le triste dénoûment que nous déplorons, pense Tauteur. Les divisions du dedans amènent l'oppression du dehors, qui à son tour par ses excès provoque des réactions armées. Mais toutes les passions intestines de cet infortuné royaume, n'ont-elles pas été attisées et exploitées par la tzarine interlope et dissolue, qui consomma avec deux souverains complices, Tinique partage de laPologne?

Il faut relever un mot de Pouchkine^: «La Bnssie et la Pologne ont un procès de famille qui ne regarde pas rOccident.»

Pardon, poète; vous êtes partie intéressée, en votre qualité d'historiographe de l'empire; vous n'êtes d'ailleurs pas juge en cette matière, et vous me permettrez de récuser votre compétence.

Ces affaires nous regardent. Il s'agit des intérêts de r£urope; de la civilisation, de la liberté, de Thumanité menacées, outragées par votre barbarie raffinée, et l'Occident frémit à la pensée de vos invasions cosaques et baskires. Il a donc droit de se mêler de cette querelle séculaire, et de protéger contre vos ambitions et vos cruautés un peuple valeureux, qui a été et qui est le rempart naturel de l'Europe chrétienne contre le despotisme asiatique. C'est plus qu'un droit imprescriptible, c'est un devoir impérieux.

Après l'empereur Napoléon III qui pourrait tout (en 1863), s'il n'était seul de son avis parmi les souverains, le pape qui ne peut rien, a dit à la face de l'Europe éhon-

^ Dans la pièce: Aux détracteurs de la Bussie: «Qui vous a soulevés? Les cris de la Pologne! Restez en paix, c'est un

démêlé de Slaves entre eux C'est une haine de famille; elle

vous est absolument étrangère.» Œuvres choisies de Pouchkine, traduites par H. Dupont, t. II, p. 205. Saint-Pétersbourg et Paris, 1S47.

BAOBÉanr-SFteAMKi. ^ '^

tée, indifférente à l'extermination d'an peuple brave et loyal. «Les Polonais ont droit à leur nationalité, au respect de leur religion. « On les décatholicise pour les dénationaliser : ces nouveaux termes sont sortis d'un nouveau genre de forfaits. Et depuis quand , et en vertu de quels principes, des sujets catholiques sont-ils plus mauvais ou moins bons que d'autres? . . . Est-ce qu'on redoute que le rite latin, émané d'une autorité spirituelle et indépendante, ait trop d'affinités avec la raison et la liberté; et le gouvernement russe veut-il plier tontes les consciences au rite slavon , pour les abâtardir et mieux assurer Tobéissance passive au tzar, qui, étant maître du saintsynode composé de généraux et de fonctionnaires administrant l'Église russe, est de fait le chef visible de cette Église?

Le rite slave, pour des raisons politiques et sociales, devint au IX* siècle, le trait d'union entre les Grecs et les Latins respectivement attachés au leur, un moyen de concilier la civilisation orientale qui laissa quelque chose de son génie à l'Ukraine, et la civilisation romaine qui imprégna l'Occident de son esprit organisateur. Tdle était la mission providentielle de Cyrille et de Méthode: rallier les deux empires de Constantinople et de Rouie, et éteindre leurs rivalités dans l'immensité de l'unité religieuse agrandie de la conquête d'une nouvelle race. Mais leur œuvre dura peu, minée par diverses influences.

L'unité slave commence à se briser par l'emploi pa* rallèle de l'alphabet latin et de l'alphabet cyrillien, dérivé du grec; le premier usité chez les Polonais, les Bohèmes, les Moraves, les Esclavons, les Illyriens, qui tendent à reproduire l'élément romain; le second, chez les Russes, les Ukrainiens, qui représentent et s'assimilent imparfaitement Télément grec ; les uns s'inspirent du génie politique et régulateur de la ville éternelle, accoutumée à commander, et maintiennent avec un soin jaloux la di-

stiiictioir des puissances; les antres ne penvent se déshabitner de confondre le temporel et le spirituel; et attachés obstinément à Talphabet slavon, qui, vêtement d^nn rite orthodoxe à l'origine et admis par TÉglise comme on pont pour faciliter la conversion des idolâtres du Nord, a servi ensuite de passe-port au schisme grec: tant il y a secrète affinité entre le signe et l'idée » de sorte que cette dissemblance de lettres a fini par un duel à mort entre la Russie et la Pologne.

Ainsi à l'heure qu'il est, dans les campagnes environnantes de Lemberg vous pouvez observer la différence et la rivalité du clergé polonais et du clergé ruthène, tous deux catholiques cependant: le premier, ami de l'instruction, faisant l'école, exerçant la charité; le second, sans lumières, obscurant, exploitant l'ignorance et les superstitions des fidèles ; les curés des deux rites , dans les paroisses mixtes, se disputent réciproquement leurs ouailles qui vont à la messe latine ou à la messe slavonne. La Russie entretient avec soin, avec habileté et non sans frais , cette antipathie déraisonnable, et s'en fait un levier pour solliciter la désertion des prêtres ruthènes ainsi gagnés au chisme.

Pour reconstituer Tnnité slave, faudrait-il abandonner l'espoir de l'unité religieuse, la plus nécessaire, qui est la génératrice des autres ? S'il en fallait faire abstraction, il resterait la seule ressource de la haute et véritable civilisation , partout semée à pleines mains pour faire germer la sympathie et croître la fraternité des différents rameaux de cette race, et former l'unité politique de^on avenir. Alors, de conséquence en conséquence, la Russie devrait par la Bohême et la Moravie, passer sur le ventre à l'Autriche, pour relier à sa domination les peuples slaves du Danube. Et si l'histoire passée et l'état présent de la Pologne agonisante peuvent donner quelque pressentiment des futures destinées de cette race partagée en plusieurs

Î60 OEUVRES DE M»« BAGRÉEFF-SPÉRANSKl.

croyances et en plusieurs littératures, soyez-en sûr, ces contrées, qu*arrose le grand fleuve, seront le théâtre d'une guerre civile et d'une guerre religieuse. Et le monde apprendra jusqu'où peut mener, de proche en proche et de siècle en siècle, une différence d'alphabets.

L'Orient, du reste, s'est toigours perdu avec des vétilles indignes de son génie créateur, et la politique n'y fut point étrangère à la religion. L'arianisme en qualifiant Jésus- Christ d'6(ioioUatoç, semblable en substance^ au lieu de 6(iouoioç, consubstantiel au Père, souleva des tempêtes indéfinies. Un perfide iota divisa l'Église universelle en deux, comme plus tard le schisme de Photius ; une chicane de mots et l'orgueil d'un sectaire enfantèrent des maux pareils, allumant les passions des masses entraînées vers le génie hellène ou vers le génie latin, qui devaient rester d'accord. Et sans ces disputes abstraites, qui sait si la question d'Orient existerait aujourd'hui, et si la Grèce eût dû payer par quatre cents ans de servitude barbare son indépendance spirituelle de Rome? . . . Leçon mémorable à tout peuple chrétien dont Tàme obscurcie, mêlant deux pouvoirs distincts, permet à César d'être pape.

Le rite slavon, autorisé par Jean VIII, et médiateur entre le rîte grec et le rîte latin, fut une nécessité sociale, et ne reste à présent qu'un instrument de propagande pour le schisme russe. Les concordats politiques, qui intervinrent également au IX® siècle entre la civilisation d'Orient et celle d'Occident, constituèrent l'empire morave qui était l'unité vivante de la race slave ; unité brisée un peu plus t^d, d'où est né le mal irrémédiable qui se poursuit encore et qui a transporté en Moscovie le siège de cette unité rêvée. Et l'Église uniate qui était le seul berceau où pût refleurir et d'où pût s'épanouir cette unité slave avec son caractère original, c'est-à-dire religieux, a été d'abord ébréchée par Catherine II, et à peu près anéantie par Nicolas, qui en supprima les couvents par

ceMaines, en abolit Tordre des Basiliens, le seul existant, confisqua les biens ecclésiastiques, convertit les religieux par la soif, par les immersions dans Teau glacée, et les villages parle bâton et la lance; et fit de Tapostasie même un sauf-conduit pour les plus grands crimes. (Ukase du ^janvier 4843.^ Les temples du rite uniate passèrent aux chrétiens du rite grec non-uni. Quelques ndllions de fidèles furent arrachés an giron de l'Église par la grand'mère allemande et par le petit-fils qu'elle avait salué comme un futur héritier digne d'elle. Les dernières palpitations de ce corps à l'agonie se produisent chez lesButfaènes, dont un prévôt désertait hierMagierow, dans la Galicie autrichienne, pour passer à Chelm, diocèse ravagé par le schisme, non sans être accompagné d'un charivari modèle organisé par les Polonais de la bourgade. Ces barrières et ces distinctions religieuses étant effacées, la Russie achèvera l'unité politique , quoiqu'elle n'ait pas encore eu raison des mille sectes qui déchirent son propre sein.

Ainsi le gouvernement tzarien se croit intéressé ji extirper les derniers vestiges du catholicisme et de la culture latine dans la Pologne, ignorant qu'où il n'existe plus de vrai christianisme, là il n'existera jamais de vraie liberté; et le génie slave, essentiellement domestique, communal et électif, respectueux envers la conscience intime comme envers la vieillesse expérimentée, aura menti solennellement à son origine, remplacé le droit ou la capacité par la force et la ruse', et vu substituer au pouvoir émané de la masse le pouvoir absolu qui descend sur tous comme l'avalanche.

C'est pourquoi on brûle les parchemins des archives, les manuscrits et les livres des bibliothèques polonaises, dans les châteaux et dans les villes; on pense vouer aux flammes l'histoire et les souvenirs de l'histoire; mais il est tard pour faire l'oubli sur le royaume qui était le pre-

mier de TËarope au XVI* siècle. C'est pourquoi on proscrit la langue polonaise non-seulement des écoles mais de la bouche des paysans: on exclut cette langue des ouvrages, parce qu'ils sont imprimés avec les caractères latins, qui rappellent une autre ciTilisation, et Ton n'a pas honte de tyranniser la naïve et simple parole des cabanes; le laboureur, de par un ukase, doit recevoir la science infuse, et comme illuminé par la descente de l'esprit moscovite, il doit articuler à Tinstant un dialecte qui lui est étranger.

Un tel miracle est rare, et si la tête des parents ne s'y prête pas, on transporte les familles en masse dans l'intérieur des steppes tartares, pour s'assurer que les en&nts parleront russe.

La langue nationale est suspecte; il faut absolument la déraciner, ou exterminer quiconque remploie. Et combien ont été livrés au gibet, pour n'être pas coupables d'un autre crime que d'avoir parlé polonais sur un sol polonais? Et combien de fois n'a-t-on pas allié la cruauté raffinée à la grotesque superstition , dans le dernier supplice infligé à des patriotes, à des suspects? Les cordes de chanvre, qui étranglaient les fils en présence de leurs mères, étaient tressées au pied de la potence par les Cosaqueâ. Un vaillant officier des faucheurs fut ainsi condamné à la dernière insurrection, par le général pendeur, et exécuté à Vilna. A la fin de son œuvre de bourreau, un des soldats apporte à son chef un bout de la corde du pendu pour lui faire plaisir et politesse. Et le général de retour chez lui, partage ce cadeau avec son cousin , Tartare russifié, qui était là en visite, et se fit honneur plus tard d'en distribuer des morceaux à sa femme, à ses enfants et au précepteur fixés en Autriche, et persuadés que cela leur porterait bonheur: tant la conscience peut être cautérisée et l'âme endurcie. J'ai vu en frissonnant cette rebqae An martyr.

LETTRES SUR RIEFF. 263

A côté de Tfaorrible vient le ridicule. Est-il vrai que les jupes noires avec des bandes ronges sont interdites par la police aux YarsoTiennes, et leur valent le violon et le fouet? N'est-ce pas une témérité qu'elles osent se vêtir comme les autres femmes de TEurope? Que les diplomates russes intentent donc des procès aux modistes de Vienne ou de Paris, car elles sont sûrement complices d'une manifestation si séditieuse! Le remords et la défiance tyrannisent les tyrans, et suscitent partout à leur vue des monstres menaçants.

Voici qui est plus fort. Ce gouvernement russe vient d'imposer le calendrier julien aux Polonais qui se servent de celui de Grégoire Xni; il prétend aller contre la vérité, contre les lois de la nature, contre la marche d'un astre, établie par trois siècles d'observations et de science; constatée par le génie universel de Newton, reconnue par un Laplace et un Arago! Découverte adoptée par les peuples qui restent à la tête de la civilisation !

Mais vous ne ferez pas mentir le soleil, comme vous faites mentir l'histoire. Allez, autocrates, la vérité sera plus forte que vous. Il se trouvera jusque parmi vos sujets, des âmes qui saisiront la vérité et la recueilleront en elles comme dans un sanctuaire impénétrable et s'y attacheront obstinément, si vous ne vous en souciez pas. Vous avez fait un empire fragile et passager; mais vous n'avez pas fait les âmes avec le désir immortel de connaître) et la passion invincible de croire ce qui est ; vous ne pouvez pas les refondre ! Ah ! vous êtes ambitieux, et tous les moyens sont bons pour s'agrandir ; mais que sont vos vastes États sur la terre, quand la terre elle-même avec sa lumière empruntée, est un atome, n'est rien en comparaison des soleils qui s'échelonnent sans fin dans l'espace, comme les flambeaux du temple de la Divinité? £t vous osez vous dire les représentants de cette Divinité, créatrice de l'univers, et qui a pour attributs la clémence infinie, la sou-

i«4 OEUVRES DE M»« BAGRÉEFF-SPÉRANSKI.

Teraineté absolue , Tamour sans bornes et Tintelligence sans fond? Allez, quand vos diplomates auront pesé ces choses, ils vous rendront plus raisonnables et ils deviendront d'autres arbitres de la pauvre multitude humaine, dont le salut a seul du prix devant Dieu. Et ils reconnaîtront qu'en politique la plus haute capacité du génie réside souvent dans la plus humble inspiration de la conscience. JusHiia fundamentum. re^norum !

Le partage de la Pologne fut commencé en 4772; continué en 4782 par la Russie, la Prusse et T Autriche qui repoussèrent la <;onstitution que ce royaume s'était donnée en 4784, et achevé en 4795 après la lutte héroïque, mais inégale de Kosciusko. La charte polonaise du 3 mai 4794 , accordait trop aux privilèges aristocratiques, puisqu'on déclarant les plébéiens aptes à devenir représentants à la diète, officiers à Tannée, fonctionnaires quelconques de l'administration, elle les déclarait gentilshommes par le fait même; c'était un pas incontestable vers l'affranchissement général; cependant rejeter dans la noblesse tout ce que la roture produisait de brillant était un sacrifice à un ancien préjugé. Un autre principe qu'une foule de demisavants combattent, que des esprits cultivés mais superficiels, trouvent impraticable et absurde, c'était l'union indissoluble de l'Église et de l'État pour fonder l'unité sociale, si conforme au génie slave et au génie du christianisme; principe éminemment plausible, quand il s'agit d'une Église essentiellement spirituelle, et d'un État essentiellement catholique, qui ont identité de croyances avec diversité de hiérarchies; mais principe qui portait ombrage à la Russie décidée à rester grecque.

Cette charte abrogeait la royauté élective pour y substituer une royauté héréditaire et inviolable. Le roi avait le pouvoir exécutif; mais la diète décrétait les lois, l'impôt, la guerre et se composait de la chambre des sénateurs, et de celles des nonces ou députés: ceux-ci répondaient

de leur TOtes devant les collèges électoraux, qai étaient, à la Térité, ou nobles, ou bourgeois, mais avaient des droits pareils ; c'est-à-dire que tous les propriétaires, soit gentilshommes soit roturiers, pouvaient assister et voter à ces collèges. L'existence politique des classes moyennes recevait un fondement d'autant plus large que la même charte restituait aux cités leurs anciennes franchises usurpées, et la liberté à tous les serfs (hnUetsea) du royaume, même à tout esclave étranger, dès qu'il touchait le sol polonais. Les paysans, en vertu de cette charte, pouvaient quitter la ferme où ils se sentaient grevés et acquérir graduellement des terres en payant une indemnité aux possesseurs seigneuriaux: la justice marchait de pair avec le droit. Si la négligence et la routine séculaire tardèrent trop d'exécuter ces magnifiques décrets et laissèrent le temps à la Russie de protester par les armes, — malheur funeste, puisqu'à la suite de ces guerres de démembrement le paysan, tout en n'étant plus serf, resta exclu de la propriété foncière, — a il n'en est pas moins vrai », dit un auteur d'une compétence spéciale dans ces matières ardues, «que l'état social des basses classes de la Pologne à cette époque était bien supérieur à l'état de ces mêmes classes dans la Prusse , l'Autriche et la Russie. Quoiqu'elles aient prétendu faire acte d'humanité en intervenant, disaient-elles, dans r anarchie polonaise, contre le seigneur pour le serf opprimé, ce sont au contraire ces trois puissances, ces états de proie qui ont empêché la noblesse polonaise d'achever la réforme sociale, qu'elle avait si glorieusement commencée par sa charte du 3 mai, charte qui précéda le serment du Jeu-de-Paume à Paris ^ . . . »

La Pologne une fois dépecée et cessant d'être un corps politique, ne pouvait plus que défendre la liberté personnelle et les droits du citoyen; et c'est dans cette rude tâche, qu'elle signala sa passion de l'indépendance. Na-

1 Le Monde slave^ par Robert, 1. 1, p. 274 et 275.

poléon P', en constituant le grand-duché de YarsoTie , lui octroya un code français (4807) qui n'avait certes pas besoin de proclamer Tabolition du servage, chose faite alors depuis quinze ans ; mais qui en posant Fégalité absolue de tous les habitants du pays devant la loi, effaça les rangs et les privilèges, et par son uniformité donna seulement l'égalité civile, et l'égalité politique, et répan* dit en Pologne les garmes de cette unité morale qui devait grandir dans les orages, jusqu'à des proportions inusitées.

Le rétablissement de la Pologne est une cause jugée par la conscience de l'humanité : Napoléon I^', Washington, Metternich, les tzars Paul P' et Alexandre I^, amis et enne* mis ont déclaré cette cause juste; la Russie a rejeté le crime du partage sur la Prusse, la Prusse sur la Russie, et l'Autriche s'en est toi^ours défendue comme d'un brigandage. Napoléon subordonna la résurrection de la Po« logne à des succès lointains qui tournèrent en désastres; Alexandre se contenta de la rêver : mais point de volonté réparatrice, quoique toute puissante. La Prusse, héritière de la duplicité de Frédéric II, ce roi philosophe digne de concevoir cette incalculable iniquité, et d'être l'intime de Voltaire, le flatteur de Catherine II ; la Prusse tâcha de s'assimiler les provinces polonaises à elle échues, et refuse à cette heure une université polonaise au duché de Posen en les germanisant; l'Autriche laissa aux siennes leur langue et leur administration; la Russie parut viser dès Pierre III, à l'anéantissement de cette nation initiatrice et qui fut blessée à mort par la chute lamentable de la Confédération de Bar, association armées écloses en foule sur les plaines immenses de la Pologne et tenant en échec cinq ans les troupes de la Russie et de la Prusse, entre le Dnieper et la Yistule, et depuis la Baltique jusqu'à la mer Noire, véritable épopée !

La vieille Pologne sentit le coup dans les entrailles, puisqu'elle appela diète d'enterrement celle qui , en avril

1 773 , délibéra sons les canons russes braqués contre le sénat et les députés, et en face des artilleurs qui, la mèche allumée attendaient les décisions de l'assemblée. Ah! que c'était bien un présage des futures destinées de la patrie.

La conspiration est presque l'état normal d'un peuple qui gémit sous le poids anormal de l'oppression; l'histoire moderne de la Grèce, de l'Italie et de l'Irlande le démontrent; Chateaubriand, dans un discours à la chambre des pairs, avait remarqué que jamais les complots sous rSmpire et la Restauration , n'avaient été si nombreux qu'aux époques où la liberté de la presse était étouffée: quand la voix publique est sous le bâillon , elle se traduit par des actes d'indignation ou de vengeance ; que doit-ce être, quand un peuple vivant, avec sou cœur, son intelligence, sa foi, est écrasé sous le talon impitoyable de l'ab* solutisme! De là en Pologne des insurrections formidables, comme celles de 1794, de 4834, de 1863, ces commotions périodiques qui attestent la vitalité de la victime en vain morcelée, sans compter cette chaîne continue d'associations secrètes , dans les universités , dans les campagnes, dans la milice, sous les formes de l'instruction, de la vertu, de la franc-maçonnerie, de l'agronomie mais agissant toutes avec une persévérance admirable sous l'unique mobile de l'amour de la Pologne et n'aboutissant, hélas! qu'à vouer aux cachots, à la Sibérie, aux compagnies disciplinaires de l'Oural et au supplice final une jeunesse ardente et magna- . nime, à jamais arrachée au foyer de famille et immolée an génie infernal de la domination!

L'insurrection de 4834 , paralysée par les promesses endormantes des cabinets européens, ne voulut point pousser à bout ses premiers succès. La bataille de Grochnow, où quarante mille Polonais soutinrent le choc de toute l'armée des Russes, est une des plus mémorables journées de cette lutte gigantesque. La diète qui avait en-

268 CEUVRES DE li"« BAGRÉEFF-SPÉRANSKI.

core 4 4 millions de florins et septante mille honmies, ne sut pas trouver on génie supérieur; et se disputant sur des questions de préséance, au faubourg de Praga, permit au général Krukowiecki, de conclure Tinepte convention, qui livrait la capitale à Paszkiewicz, déjà maître des retranchements. Tandis que le canon broyait et culbutait les palissades de Varsovie, un poète guerrier appuyé sur un caisson, crayonnait ces strophes fatidiques:

aO mon peuple! comme la tète meurtrie du sauveur imprime à tout jamais sur un voile son image sanglante ; de même toi, A mon peuple, tu laisseras dans cette génération la trace sanglante de ton histoire. Cette génération, tu la jetteras à la face de TEurope comme le Y(nle de Véronique: on y lira ta passion. Et vous, ô peuples de TËurope, le temps viendra, où chacune de vos pensées s'ouvrira conmie un œil, et toutes vos pensées comme autant d'yeux, s'attacheront fascinées à tout jamais sor l'image sanglante de la nation crucifiée. »

Les agents nicolalens détruisirent l'Église uniate, floraison précieuse de l'Église universelle pour la perdre dans l'Église russe. Le même tzar enrégimenta dans une classe à part qui fournissait le plus fort contingent, Ja petite noblesse, cette sorte de tiers-état polonais pour frapper la nation au cœur. Le rapt d'une foule d'enfants conduits en Russie sous prétexte de les élever aux frais du trésor public (ordre du prince Paszkiewicz, 24 mars 4832); l'acUudication faite le 43 avril, 6 ans après, pour le transport de Varsovie à Saint-Pétersbourg des fils des nobles (la mise à prix étant de 4 20 roubles en papier, soit 420 francs par tête), la transplantation, en 4834, de 5000 familles de Podolie dans la Tartarie et le Caucase: voilà quelques actes de cette dépolonisation systématique et acharnée qui ont retenti alors douloureusement dans les tribunes de l'Europe, et qui arrachèrent à un membre de la chambre des communes en Angleterre, cette excla-

LETTRES SUR RIEFF. 269

nation: «Depuis le règne d*Hérode, de pareilles scènes d'horreur ne sont pas vemies souiller le monde/). (Séance du 9 juillet 4833.)

L'abolition des couleurs polonaises, l'introduction de la langue russe dans les actes publics, l'enlèTement et le transport en Russie de la bibliothèque nationale et des collections publiques contenant des objets légués par des particuliers à la condition expresse qu'ils ne sortiront jamais du royaume de Pologne, la suppression des écoles et des autres établissements d'instruction publique , l'extension donnée à la conscription militaire et la rigueur avec laquelle on l'applique, l'introduction d'un grand nombre de Russes dans les emplois publics , voilà quelques-uns des antres faits, que signale Palmerston dans une dépêche du 2 juillet 4832, comme des indices clairs de l'intention du cabinet de Saint-Pétersbourg de faire de la Pologne une province russe. Ajoutez-y l'abolition du statut lithuanien en Russie Blanche par Alexandre I^, et en Lithnanie par Nicolas: l'introduction delà législation russe entraînait dans le cour de la justice, la suppression de la langue polonaise et delà publicité.^

De semblables procédés soulevèrent sans cesse la colère et l'indignation ; la justice révoltée travaillait les âmes qui conspiraient à la délivrance commune et préféraient la fermeté inébranlable et la règle imprescriptible du devoir à toutes les combinaisons géniales, à tous les intérêts du monde au-dessus desquels ces lois éternelles demeurent, selon cet esprit nouveau que l'évèque Soltyk élaborait déjà dans le XVIII" siècle et qui devait effrayer et peut-être un jour renverser les équilibres factices et les idées d'arrondissement de la diplomatie!

Des sentiments inouïs ont germé dans les consciences sous cette influence secrète. Voyez plutôt !

1 Voyez V Histoire populaire de la Pologne, par A. BGckiewicz, p. 394 et suivantes.

«7 0 ŒUVRES DE ll"»« BAGRÉEFF-SPÉR ANSKI.

Eonarski, succédant à d'antres patriotes disparus en masse dans les tourmentes du régime russe , le fondateur de la Société du peuple polonais ^ est fusillé en 4839, à Yilna, en présence de la cité qui se met à genoux tout entière, hommes, femmes, enfants, vieillards, juifs et chrétiens ! Cette attitude de la douleur est si puissante, que les soldats russes pleurent et s^arrétent; les officiers russes sanglotent, la musique militaire malgré les ordres reçus, n'a pas la force de jouer.

Le 25 février 4861 , jour anniversaire de la bataille de Grochow, le peuple varsovien désarmé entonne dans les rues rhymne Boze cos Polske sous le canon russe; il est mitraillé , il est chargé par les troupes de pied et par les escadrons! Inutile fureur! Des centaines de mille voix demandant à Dieu la patrie et la liberté , n'ayant que la prière et le pardon à la bouche, font trembler les bourreaux à la pensée de cette immense communion du sacrifice, en Thonneur de la Pologne!

Les soldats hésitent au meurtre d'une foule agenouillée ! La'nation prend le deuil, tous les cœurs sont un; les chrétiens entrent dans les synagogues et les juifs remplissent les églises.

Le premier massacre de Varsovie avait immolé dix hommes. Les ouvriers des métiers durs se dirent: «Dix martyrs, ce n'est pas assez pour que le monde y regarde! Tirons au sort à qui mourra pour la patrie.» Le matin du jour solennel, ils communient pour infuser dans leur poitrine le sang du Christ martyr; et ils sont au premier rang de cette masse de vingt mille hommes , ils touchent les soldats, ces artisans généreux, pour le second massacre qui accompagne le service funèbre célébré le 27 février en l'honneur des premières victimes ! . . .

Les vieux soldats faits au feu, en qualité de témoins oculûres, affirment que jamais les troupes les plus solides n'auraient conservé cet héroïque sang froid, ce mépris

inouï de la mort, comme ce penple désanné qui soutient impassible les charges répétées de la cavalerie et les feux de bataillon renouvelés quinze fois !

£t pendant que cette multitude meurt sublime, regardez deux pas plus loin: des milliers de femmes entourent une image de la Vierge et exhalent des cantiques, sans se laisser intimider ou disperser par les fitntassins qxd, les frappent à coups de crosse et ne peuvent interrompre sur leurs lèvres les oraisons et les hymnes prolongés jusque dans la nuit de ce jour extraordinaire.

Le massacre accompli, les officiers russes traversent la foule sans être maudits. Le peuple apporte du pain aux patrouilles exténuées qui battent la ville. Un cavalier laisse tomber son sabre qu'une femme ramasse pour le lui rendre. Un jeune homme lance une pierre contre la troupe, et ses camarades l'entourent et le retiennent. L'exaspération qui le lendemain s'empare d'une partie du peuple, les bouchers en tête, est calmée par des prêtres, qui leur barrent le chemin et les forcent à rentrer chez eux.

Une nation chrétienne a trouvé pour la première fois la véritable manière de résistor! Telle est la manière de combattre pour la justice. Voilà un spectacle que le monde n'avait pas vu depuis les martyrs! C'est un éclair révélateur dans les ténèbres politiques. Un peuple chrétien a dans le sang une sève surnaturelle qui le rend inexterminable, les principes d'une résurrection future et infaillible! Les nations sont voulues de Dieu, et étant guérissables, chaque patrie est sacrée; et en détruire une, c'est mutiler le genre humain. *

Ce fécond exemple d'une abnégation pacifique montre l'avenir social du christianisme, et donne le pressentiment des fruits qu'il portera pour le salut universel! Sans aller

^) Voy. A. Gratry, la Paix.

dans rinconna, admirez Tascendant immédiat , irrésistible d*an pareil exemple de dévoûment et dHmmolation propre!

A cette Yoe, les sbires déjà se débandent, ils se sentent faiblir à œuvre, et doutent qne le crime soit un devoir. Des officiers russes, à Taspect des cadavres, brisent leurs épées. Un colonel se brûle la cervelle au moment de transmettre Tordre de massacrer des gens désarmés. Un autre est fusillé pour avoir refusé d'assassiner. Des soldats se battent entre eux, au s^jet des meurtres de femmes et d'enfants , qu'ils se reprochent avec horreur, dans cette lâche boucherie! Les généraux déclarent leur honneur entaché au service d'un tel régime! —

Qu'est-ce que prouvent ces faits? Ils prouvent le réveil de la conscience même endurcie, et qui a pu être un instant narcotisée par l'odeur du sang et du carnage; ils attestent la fraternité de la race ou la parenté des âmes. Les journaux de toutes les couleurs et de tous les partis en Occident , n'ont eu qu'une voix pour flétrir ces excès de la sauvagerie et pour s'unir aux protestations, de quelque part qu'elles soient venues: il ne s'agissait plus de la cause d'un peuple, c'était la cause de l'humanité.

La Pologne est descendue dans le profond creuset de l'épreuve où s'élabore la force spirituelle , où se trempent les armes invincibles de la patience et de la résignation; et d'où l'esprit de sacrifice s'élancera triomphant de l'oppresseur et de l'obstacle! Cette grâce supérieure d'une nation assure Tépanouissement de son unité morale impérissable !

Le recrutement insolite qui arracha dans une nuit de janvier 1863 les jeunes gens à leurs foyers et à leurs travaux pour les incorporer, sans droit ni raison, dans les régiments lointains , combla la mesure d'avanie et fit déborder cette coupe d'amertume, dont la Pologne était abreuvée jusqu'à la lie! Qui redira tant d'héroïsme dépensé en pure perte; les souffrances des insurgés cou-

clutnt sar la dure, dans les bois et les marais, après les plus rades rencontres, et tontes les angoisses qu'ils ressentaient ponr leurs familles pillées , dispersées , recluses, égorgées? Qui redira les cruautés subies par leurs prisonniers et leurs blessés attachés à des arbres par les Cosaques qui amassaient autour d'eux des broussailles et des branches vertes, et y mettaient le feu? L'histoire recueillera les souvenirs de cette guerre de partisans épars dans tous les palatinats et les districts de la Pologne sanglante, et cette histoire sera un martyrologe.

Comme l'Irlande traquée, affamée par TAngleterre et dispersée au-delà de l'Océan, se retrouve dans son exil transatlantique, dans ses tourbières et ses montagnes; ainsi la Pologne démembrée, écartelée sera tot^'ours vivace et rapprochera ses tronçons épars sur les continents et dans les déserts.

La Pologne n'a plus qu^un patrimoine de souffrances. Assise ou errante sur tous les chemins de l'exil, elle crie aux passants comme la Jérusalem de Jérémie encore vivante: «Est-il une douleur pareille à ma douleur?» Et le monde ne s'ébranle pas, et assiste non pas impassible, mais saisi d'une pitié stérile au spectacle de cet immense supplice! La lutte palpitante d'un morne intérêt dure une année; des pleurs mouillent les yeux étrangers, une poignante sympathie gagne les cœurs, mais tout se réduit à des vœux ! . . . Le silence se fait dans les camps et sur les tombes! L'oubli croit dans la multitude comme l'herbe au cimetière. Le train du monde recommence. La vapeur emporte les peuples , épris de commerce et de plaisir ! Ils ont été un moment attentifs aux péripéties des combats ; tnais les oreilles se lassent. Et les entrailles de l'humanité ne sont pas émues, ou ne le sont qu'une minute, tant elle a le seul souci de vivre! Et cependant est-elle sûre de la tranquillité? sera-t-elle longtemps sans inquiétude? A peine avait-on scellé la pierre du sépulcre sur la malheureuse

BAOBAsrF-SpiBAJfSKi. 4 8

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Pologne, qu'une puissance autrefois sa vassale, élevait démesurément son ambition et s'établissait le centre de l'Allemagne, avec Tassentiment tacite de la Russie? £t ces rumeurs lointaines qui nous arrivent des bords de la Neva et des rivages du Bosphore, ne sont-elles pas les précurseurs d'une mêlée générale, de l'écroulement de quelque empire? Tant les questions qui touchent au droit et à la justice, s'engrènent fatalement les unes dans les autres, et par des ressorts invisibles entraînent comme dans un tourbillon tous les peuples dans une lice sans bornes? Quel problème que le martyre d'une nation ! Est-ce la rançon expiatoire des autres nations endormies dans le luxe et la mollesse? Et chacune est-elle solidaire des crimes des autres, quand elle ne saurait être responsable des crimes qu'elle n'a pas faits, ou de ceux qu'elle a déjà lavés dans un déluge de larmes et de sang? En effet, hors Tinstitution du servage, commune à tous les peuples de l'Europe, la Pologne a-t-elle des fautes monstrueuses sur la conscience? et ses torts ne sont-ils pas la jalousie et la cupidité de ses voisins? Le sang, dépensé ailleurs dans les voluptés ignobles se verse à torrents dans la Pologne pour la cause de la liberté dans la justice , de la foi dans la religion, de l'harmonie du droit et du devoir? Oh! si c'est là une solution plausible, quelle mission rude vous est échue, ô Pologne, quelle croix à porter, quel calvaire à gravir; mais aussi quelle mission rédemptrice, quel soutien pour la civilisation chancelante dans l'ivresse du matérialisme, attirée à la barbarie par le fumet du bienêtre et par l'odeur de la poudre conquérante? quelle leçon pour les âmes abâtardies , que tous ces hommes , qui se dévouent à la mère patrie, de près, de loin, sans cesse, sans regret, dans la joie austère du renoncement absolu. Ils ne comptent pour rien leur vie perdue pour la foi de leur berceau et pour leur terre natale ; ils l'aiment tant cette mère patrie, qu'ils méprisent la mort. Amor foriior

marie. Quand ailleurs les femmes se bercent dans les aises du confortable , ne songent qu'à changer les splen. denrs de leurs toilettes et à varier les délicatesses raffinées du luxe; quand elles se déguisent au profit des pauvres, patinent sur un lac pour les indigents d'une capitale, ou dansent pour entretenir les insurgés crètois, considérez l'attitude digne et ferme, la mâle énergie et la valeur morale de ces Polonaises dont plus d'une n'a pas reculé devant les balles moscovites? H faut être dans des dispositions recueillies pour voir clair dans les âmes ! cette intuition échappe dans la vie ordinaire, qui n'est ni heureuse , ni troublée ; là douleur personnelle est une révélation de soi-même et des autres. Pénétré d'un indicible chagrin à la perspective de deux tombes prêtes à s'ouvrir pour le plus âgé et le plus jeune des siens dont le séparait une longue absence, celui qui trace ces réflexions voyageait avec des proscrits polonais traversant la Galicie, l'Autriche et la Bavière, pour trouver un champ d'asile dans la Suisse, et se* trouvait confus de son abattement en présence du stoïcisme de ces jeunes gens jetés par le sort des armes à l'étranger et sans ressource, que leur courage! Cette compagnie d'infortunés était en harmonie avec des tristesses moindres, et les soulageait: l'homme est quelquefois si malheureux , qu'il ne se reconforte qu'à la pensée que d'autres le sont plus que lui.

Les Polonaises étaient habillées de noir: elles avaient perdu leurs pères, leurs époux, leurs fiancés, leurs frères, leurs fils , leur patrie ! Les pauvres mères ! Tune d'elles avait auprès de soi sa fille rongée d'une perplexité navrante; elle la montrait en disant: a Elle s'attend d'un moment à l'autre, à lire la mort de son mari, mon gendre, qui tient encore à la tête d'une bande, contre les troupes russes.» Le lac de Constance illuminé par le premier soleil du printemps, les rives déjà verdoyantes, la sérénité de la nature grandiose formaient un triste contraste avec cet état de leur

esprit. Elles portaient tous ces deuils à la fois ; mais refoulant une larme qui leur venait à Tœil, elles ne pleuraient plus! Elles sont fortes d'une résignation invincible; elles ont tout perdu, qu'ont-elles à craindre? Malgré les cruautés d'une destinée injuste et inexorable, dans leur mépris de la mort, elles espèrent contre toute espérance humainOi la résurrection de la Pologne. Et cette trempe de caractère est un gage de cette résurrection, en dépit ou à cause de la fin tragique de tant de héros !

Les souverains comprennent-ils ce qu'endure un peuple livré à une soldatesque farouche qui n'a conservé, ou chez qui la discipline brutale n'a laissé debout aucun des sentiments de famille ? Que l'un d'eux perde son fils, moissonné à la fleur de l'âge par la maladie; qu'il mesure ses angoisses, et la profondeur du coup qui le frappe; puis, que dans un examen de conscience il reporte son esprit sur une nation décimée! Eh bien! il vera des milliers de parents plongés dans l'abîme de désolation qu'il connaît. Que les princes répètent le vers du païen Térence, le plus beau vers du monde était le plus resplendissant de vérité :

Homo 8um, et nihil hunumi à me alienum essepuio; qu'ils se souviennent de ce Marc-Aurèle qui fut la sagesse antique dans la pourpre impériale, et qu'ils se disent: Nous pourrions, nous aussi, asseoir la philosophie chrétienne sur le trône. Et ils s'occuperont de rendre contents leurs styéts, et non d'agrandir leurs États pour multiplier le nombre des opprimés.

Ce ne sont pas là des rêves , des utopies, mais les principes de l'Évangile, ce que saint Paul, qui avait vu les gouvernements à Fœuvre de Jérusalem à Rome, appelle «mystère du Christ ignoré des générations précédentes, révélé à présent». Quel est ce mystère? a Les nations sont cohéritières; elles sont les organes d'un môme corps et solidaires dans la promesse du Christ ». * Voilà du mj-sticisme,

» Ep. aux Eph., c. m, v. 4, 6, 6.

s^écrient les esprits forts; soit: mais qu'est-ce qae les esprits forts ont trouvé de plus magnifique? qu'ils nous étalent leurs découvertes. Pour mapatt, je remarque seulement que des politiques, comme Henri lY, restauraient ridée, ▼nlgaire au moyen-âge, de la République chrétienne sous la forme d'alliance des États européens; que Napoléon I*' appelait: a toute guerre européenne une guerre civile» (à ce compte il ne s'en était pas fût faute); et enfin que Napoléon Œ a renouvelé le grand dessein de Henri lY sous le nom de congrès des puissances ! La science économique réclame de son côté cette paix universelle et perpétuelle, en invoquant la vie, le devoir, le salut des peuples; et je ne sache pas que les réformateurs, comme Fourrier ou Saint-Simon , aient conçu , dans leurs élucubrations d'harmonie sociale, un plan aussi simple et plus lumineux que les versets de l'apôtre conmientés par l'Évangile entier?

Si personne n'est à même de mieux raisonner d'une situation que celui qui s'y trouve, demandons au Polonais ce qu'il pense du matyre de la mère patrie. Écoutez Erasinski dont la lyre est sacrée:

«Faut-il donc être meurtrier avec les meurtriers, criminel avec les criminels? Faut-il mentir, haïr, tuer, blasphémer? Le monde nous crie: A ce prix, la puissance et la liberté sont à vous, sinon, rien!

«Non, mon âme, non! Pas avec ces armes! Le poids du sacrifice peut seul écraser à son tour le sort qui nous écrase. Dans l'histoire du monde, le sacrifice est un lion invincible; mais le crime, c'est la balayure que le vent emporte !

«0 ma patrie, sois plutôt la patience, l'inflexible volonté, le recueillement pour le relever un jour victorieuse; sois l'harmonie, l'éternelle beauté en face des excès brutaux, des discordes hurlantes et des laideurs morales; . . . dans ton combat contre l'enfer de ce monde, sois cette force

tranquille et aimante contre laquelle Tenfer ne prévaudra jamais.

«Les nations sont voulues de Dieu, et sont conçues dans votre grâce, ô Jésus-Christ! A chacune d'elles vous avez d'en haut donné une vocation. En chacune d'elles vit une idée profonde, qui vient de vous, qui est la trame de de leurs destinées.

0 Mais parmi les nations, il y en a qui sont élues, pour défendre sur la terre, la cause de la heauté céleste, et pour donner au monde un angélique exemple, en portant pendant de longs jours, leur lourde croix, sur la route inondée de sang; jusqu'à ce que, par une lutte sublime, elles aient donné aux hommes une idée plus divine, d Seigneur, une charité plus sainte, une plus large fraternité en échange du glaive qu'on a plongé dans leur poitrine. Telle est votre Pologne, ô Jésus-Christ! »

Comme les premiers martyrs servirent à établir le règne de rÉvangile sur les consciences, ainsi les nations martyres doivent servir à établir le règne de l'Évangile sur les nations. Et le même poète a encore là de nobles accents :

«Le Christ est là pour l'éternité. Mais jusqu'à cette heure, ni sa divine parole, ni son divin amour n'ont reçu leur application politique et sociale. Notre mission à nous, Polonais, c'est d'introduire à force de douleurs l'esprit de l'Évangile dans les choses de ce monde ; c'est de priver César de ce royaume d'injustice qu'il oppose à celui de son ennemi trois fois saint! » ^

A cette heure la Pologne est rayée de la carte de l'Europe; elle est devenue une Russie polonaise, au lieu d'être une t^ologne russe, après avoir été souveraine de la Russie de Kieff à Moscou, et depuis Vilna jusqu'à Nowgorod. Ses funérailles ont un cortège de désolations.

') Voir pour le développement de ces données supérieures , la Paix par A. Gratry; Paris ,4861.

L'exil sibérien, la déportation dans les mines de l'Oural, enfer des vivants; l'incorporation dans les compagnies disciplinaires, la potence^ les cachots, la dépopulation des provinces, l'implantation des Cosaqnes dans les districts dévastés et privés de leors habitants, la spoliation dn clergé, quarante mille uniates forcés en masse au chisme en 4866, le veuvage et la profanation ou Tiiicendie des églises, le pillage des couvents, la persécution sous les formes les plus vexatoires et les plus pointilleuses, voilà le tableau de la Pologne. Est-ce que les curés des paroisses doivent se faire agents de police, comme les professeurs des universités? C'est le dernier trait pour achever cette peinture.

Et puis, lors même qu'il s'agirait de conserver avec une apparence d'équité un royaume à la Russie, est-ce qu'on fait une guerre de cannibales par le fer et le feu ? Est-ce qu'on procède à Tassimilation d'un pays par la dépossession des propriétaires , au profit des campagnards dont on récompense les délations, ou dont on excite la convoitise à l'aide de machinations et de calomnies révoltantes, par Tinterdiction de la propriété à tout noble polonais, et des emplois à quiconque n'est pas orthodoxe russe dans la Pologne catholique? Ah! oui, V ordre règne à Varsovie^ selon la célèbre parole d'un égoïste, Sébastiani, qui aurait pu relire Tacite: Auferre, trucidare, rapere, fdlsis noniinibus imperium : atque ubi solitudinem faciunt , pacem apellant.

Voler, piller, tuer ce qui vit et respire, Chez les tyrans s'appelle exercer leur empire: D'un peuple qui frémit fauchant les rangs épais, Us font la solitude, et la nomment la paixl

Qu'invoque-t-on une antique rivalité entre ces deux peuples, un préjugé rétrograde, un duel de parents jaloux l'un l'autre de leur prospérité? Mais il y a deux ou trois siècles, l'Europe était encore dans les ténèbres barbares;

«ao ^ ŒUVRES DE M"»« BAGRÉEFF-SPÉRANSKI.

les peuples se sont réconciliés, rAUemand serre la main an Français, et le Français à l'Anglais. Ces atrocités moscovites sont des anachronismes abominables; elles sont décorées dn nom de répression! Et la répression achevée, on caricature les libertés municipales en faisant élire pour maires des villages les valets de ce régime inqualifiable.

La presse ne retentit plus des télégrammes de Cracovie et de Varsovie. Les détachements valeureux de Tinsurrection sont dispersés et anéantis. La Pologne désarmée est étouffée dans son sang.

Si la Pologne était mise a^ tombeau sans espoir de résurrection, rappelez-vous que les nations auraient enseveli avec elle leur droit de vivre en consacrant, par un lâche silence et par une inaction impardonnable devant là postérité, Tassassinat d'unç sœur; et Thumanité, se croisant les bras dans le déshonneur, prendrait le deuil de la justice divine.

Vm. UN TZAR DES COSAQUES. 4 856.

Ein Kosaken-Czar.

Tragédie publiée par Gottlieb Haase fils, Prague, 4855. Volume grand tn-8^ de 92 pages.

Cette pièce allemande, Ein Kosaken-Czar, fut composée au commencement de 1 855 et imprimée la même année en Bohême, et roule sur Thistoire de Pougatcheff qui tenta d'usurper la couronne de Russie et fut défait par les troupes de la fameuse Catherine II.

Le fait historique est celui-ci: Catherine II, veuve de Pierre III, mort étranglé, envoie des troupes en Turquie pour subjuguer ce pays, ou du moins pour le rendre tributaire. Sur ces entrefaites les Cosaques refusent de payer

LE TZAR DES COSAQUES. Ui

la gabelle et un nouvel impôt frappé par la Russie; et sous la conduite d'un des leurs, nommé Pougatchef, ils marchent sur Moscou, ils en approchent; et Catherine ne pouvant leur opposer une efficace résistance, se hâte de conclure un traité de paix avec les Turcs et de rappeler son armée de Turquie. Les rebelles sont réduits et châtiés, au récit d'Ustrialoff (Geachichte JRusslands).

Maintenant voyons.la pièce: l'histoire se passe en 4772. Emilien Pougatcheff, le héros de drame, est déclaré proscrit par Catherine II, parcequ'il foule aux pieds les droits des Cosaques, et justement comme il réfléchit au faux Dmitri l'usurpateur, cette nouvelle tombe en sa connaissance et le trouve tout décidé, car le titre d'hetman ne lui convient ou ne lui suffit pas; aussi est-il prêt à la rébellion, et il n'est à ce moment ni plus ni moins qu'un brigand , qui combat pour la gloire. Son beau-frère Iwan Nediouchine lui apporte un bruit déjà répandu; c'est qu'on le tient, lui Pougatcheff pour feu Pierre m, que les boïards se sont conjurés contre Catherine et veulent proclamer Pougatcheff tzar. Son ambition est gagnée. Ses rêves de jeunesse lui montent à la tête au point qu'il se persuade être le tzar en personne. Les bolards accourent, ils jouent leur rôle concerté d'avance; ils trouvent à Pougatcheff de la ressemblance avec le tzar que l'on croit mort et ils lui en attribuent tous les traits. Pougatcheff laisse faire; il est ravi quand il entend dire: Oui, c'est le tzar, n se présente aussi comme tel. Il ne souscrit pas les privilèges des boïards, mais ce qu'il leur propose, c'est que les boïards gardent librement l'ancien état de choses; c'est encore temps pour eux d^ revenir. Les boïards le quittent comme tzar, mais déjà avec l'intention secrète de rendre imposture pour imposture ; alors les Cosaques portent leur tzar à l'église, et nous nous retrouvons devant Easan. H a remporté les premiers succès, on lui rend hommage sur le trône. Cependant l'archimandrite de Ea-

S8S OEUVRES DE M^ BAGRÉEFF-SPÉRANSKl.

san le maudit, à cause des brigandages de ces païens de Ehirghises qui ont pillé le cloître et le temple. Pougatcheff fait punir les coupables et restituer le butin. Il croit mériter ainsi la bénédiction de Tarcliimandrite, mais loin de la lui donner, le prêtre effeuille un à un les rêves de jeunesse qui ont amené Pougatcheff à se figurer qu'il est en ce moment le tzar et lui crie: Tu mens, et il le voue à Texpiation. Meurs bien, dit le prêtre en terminant et puisse ta mort f absoudre. Ce même archimandrite, jadis moine, a recueilli dans la neige de la steppe pendant les rigueurs de Thiver un enfant qid a grandi dans les murs du couvent, qui aimait à fouiller les chroniques, aépirait à un rang élevé, s'est sauvé depuis, afin d'échapper aux réprimandes des humbles religieux. ,

Devant cette évocation du passé et devant cette menace d'expiation, Pougatcheff ne perd pas contenance. Son expiation doit être sa vie , son zèle pour le bien-être du peuple, n affranchit ce peuple de l'impôt du sel et de l'eau -de -vie, privilège dont jouissaient les bolards; un droit égal doit exister pour tous. Son acte précédent lui a enlevé le secours des Kirghises, qui l'ont abandonné; son dernier acte le prive de l'appui des bolards. Sa chute commence. La première bataille est perdue. Panin et Souworoff marchent contre lui ; l'obéissance et la discipline manquent à ses troupes; aussi les Cosaques du Don et du Dnieper ont-ils déserté, et lui-même est vaincu dans un dernier combat à vie et à mort. A l'approche de l'ennemi, il doit se cacher avec le reste de ses soldats fidèles, et s'étant fait un ennemi de son beau-frère, il est pris dans sa tente par trahison et livré à Souworoff.

Ainsi marche l'action du drame: nous omettons les scènes et l'influence qu'exerce sur Pougatcheff Sophie, son épouse, qui lui porte un amour mêlé d'admiration, charmante figure, mais femme indécise sur la légitimité du pouvoir de Catherine ou de l'hetman cosaque.

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