‹ Un portrait russeChapitre 84 sur 143 · XIX. IRÈNE OU LES INFLUENCES DE L'ÉDUCATION · texte numérisé non relu

XIX. IRÈNE OU LES INFLUENCES DE L'ÉDUCATION

Eoman publié par A, Schnée, Bruxelles et Leipzig^ 4858.

Irène est la peinture d'une fille pleine de moyens, mais fort difficile à élever; elle est d'un caractère impérieux, brusque, et veut maîtriser sa mère et tout son entourage, ce qui est la source de froissements, de heurts qui ne cessent à la maison. Par malheur , c'est sa faible mère qui Ta g&tée. Mais Irène habituée à la domination domestique, ne peut réussir à gouverner le monde à son gré. Elle est rembarrée de vive force et désappointée, elle mau* grée, elle maudit. De dépit, elle se sauve du foyer paternel et se réfugie dans un château de l'Ukraine. Là, elle s'éprend d'un jeune homme qui à son tour la dompte, quoiqu'elle veuille résister et se cabrer. Alors Irène devient une héroïne accomplie, et quitte ses allures sauvages pour rentrer douce et affable dans le monde. Son caractère d'airain s'est amolli sous l'amour, c'est comme un baptême de feu qui la régénère et en fait une tendre épouse et une fille respectueuse.

Boman publié par A, Schnée. Bruxelles et Leipzig, 4857.

Un fort vol t>i-42 de 489 pages. Contrefaçon chez Bohné.

Bruxelles, 4864.

Cet ouvrage a aussi la forme épistolaire, et se compose d'une correspondance entre une comtesse russe maîtresse d'un domaine, une baronne allemande, un professeur et , d'autres personnages.

Une plume de Paris devait faire la révision radicale de ce roman, qui n'était pas à la guise d'un libraire friand de nouveautés et ne trouvant pas à celle-ci des allures assez dégagées et des ayentures assez lestes. Mais quand un lettré de céans en vogue , porte les ciseaux dans une œuvre étrangère, il l'étriqué singulièrement; notre tailleur a-t-il un caftan? Il en rabat les amples draperies qui dépassent la mesure d'un frac. Il est étroit et il rétrécit ce qu'il touche.

Ces exigences et ces prétentions retardèrent heureusement l'entente de M*** Bagréeff avec un de ces chevaliers de la littérature courante et commerciale , un de ces redresseurs du style des autres comme des torts du tzar et du pape.

Pour couper court à ces vissicitudes du manuscrit, aux hésitations des libraires, le légataire littéraire de M">® Bagréeff publia cet ouvrage à Bruxelles; et il en respecta la forme intégrale, les développements et le cachet primitif, ne croyant pouvoir mieux remplir les vœux de la défunte. Cet ouvrage fut réimprimé en Belgique en 4864.

Disons toutefois que la composition est certainement prolixe pour le goût français et rappelle ces romans anglais^ qui abordent de détails, de minuties intérieures, foisonnent d'analyses et se perdent un peu dans une infinité de nu-

ances, au préjudice réel des grandes lignes et de Tharmonie de Tensemble.

M"® Bagréeff, au moyen d'une correspondance en partie double et même en partie carrée, met en scène son entourage de rUkraine; elle mène une intrigue romanesque H travers ses méditations historiques, elle expose Tétat de son domaine, tout en suivant le développement d'une passion sincère et d'une rusée coquetterie. Le dénouement dû à sa fantaisie inventive , est très-moral et trèsdramatique, quoiqu'il se dégage un peu confusément de cet amas de lettres antérieures fort bigarrées.

Une coquette, du nom de Constance — quel euphémisme! — proche parente de cette Véra, que nous avons vue dans le Moine du mont Athos, fuyant le toit conjugal, triomphant avec son séducteur, un cousin, périt d'une chute en traîneau sur une montagne russe formée avec les glaces épaisses de Saint-Pétersbourg, pour les plaisirs d'une fête. Elle meurt d'une commotion cérébrale, d'un ébranlement général qui n'a laissé aucune trace de lésion sur son visage. Son amant, un vrai Lovelace, l'abandonne à cette extrémité; et laissant le cadavre encore chaud, il court danser avec une grosse héritière dont il convoite la dot et recherche la main. Anastasie forme un contraste. C'est la sœur adoptive de ce mari quitté; elle finit par contracter avec lui un mariage heureux.

Quel est l'aspect des villages russes dans le midi de l'empire, région riche en céréales? La cabane ukrainienne est construite en branches entrelacées de haut en bas à un cadre de piquets plantés en terre, et recouverte d'une terre glaise pétrie par les pieds des villageoises. Les parois sont enduites chaque année d'une nouvelle couche de cette espèce de mortier, et non de pisé, et forment à la longue un mur épais et compact, qui défie le feu, le froid et la chaleur. Les toits qui s'achèvent les premiers, sont de chaume et de roseaux. Ces maisonnettes, placées d'ordinaire aux

bords des étangs ou de quelque filet d'eau, sont nichées chacune dans un verger où pruniers , poiriers , cerisiers étalent au printemps des couronnes de fleurs et balancent à Tarrière-saison comme des corbeilles de fruits.

Parfois une petite rivière coule dans un lit échancré, semblable à un ravin, couvert de buissons de coudrier, d'arbousiers entrelacés, de houblons sauvages ou de liserons 'aux campanules vivement nuancées. Pas de grands arbres : ils y meurent jeunes. Souvent des chaussées, plantées de saules, ou des digues formées de fumier enferment ces humbles cours d'eau qui plus loin fournissent la masse dormante d'un bassin limpide. Enfants et troupeaux viennent s'y baigner, prendre le frais et jouir de l'ombre. Là gambadent les agneaux et grognent les cochons; là les vaches et les bœufs ruminent en paix, s'ils peuvent se soustraire au poids du joug. Sur les monticules environnantes, les moulins à vent agitent leurs grands bras au moindre souffle de l'air. Parfois un drapeau blanc flotte sur une éminence : c'est le signe que là repose un jeune célibataire, reste de la coutume qui honorait ainsi autrefois la mémoire du guerrier tombé dans les combats.

Le Cosaque ne se mariait jamais avant d'avoir rempli le devoir militaire, et la même distinction marquait sa tombe. Autour de ces humbles bourgades se déploient des plaines fertiles où ondoient les moissons, où prospèrent l'orge blond, le froment doré, l'avoine aux épis déchiquetés, le blé noir, qui tapisse le sol de sa floraison blanche, cette providence du pauvre. Le lin aux corolles d'un bleu si tendre, et sur le déclin de l'été, le maïs aux panaches gonflés de grains et le millet aux larges feuilles qui abritent comme d'un manteau cette graine précieuse à la médecine et à l'alimentation, et enfin le tourne-sol aux puissants disques jaunes qui rayonnent d'un centre opaque. Plus loin, d'immenses troupeaux de mérinos, ces montons voyageurs, tondent l'herbe fine jusqu'au bord de l'étroit sentier; ils

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regardent fixement Téquipage 6a les cavaliers; les brebis appellent en bêlant leurs agneaux, et les béliers frappent du pied la terre, prêts à défendre avec leurs cornes la mère et les petits.

Le berger à demi-coucbé sur des tertres verts, monuments tumulaires, peut-être signaux de vigie; ou bien adossé à quelque croix solitaire ornée de crêpes blancs qui désignent la sépulture d'un célibataire, le berger pétri' d'indifférence voit passer l'étranger sans interrompre les sons mélancoliques de son chalumeau, pendant que le chien aboie à l'équipage rapide.

Si vous faites une halte, des troupes de chevaux à demi sauvages arrivent d'un trot rapide pour saluer par de joyeux hennissements leurs frères captifs sous le harnais. Ils les entourent curieux et étonnés, semblant leur demander pourquoi ils ne brisent pas le timon et les brides pour s'élancer avec eux vers l'espace et la liberté. Leurs camarades baissent la tête sans répondre. Alors les coursiers indépendants renâclent impatiemment de leurs naseaux; et adressant quelques ruades de mépris à leurs compagnons dégénérés, ils ébranlent de leurs sabots retentissants le sol et partent au galop par la steppe spacieuse. Les riches plaines de la culture sont une conquête de l'homme sur la steppe; la voici enfin. Salut à la vaste steppe. Que les étalons s'élancent et courent à lasser les vents: ils ont belle carrière pour atteindre à l'horizon qui recule sans cesse devant la marche sans trêve, toujours c'est la plaine immense, monotone et d'un vert pâle sous un ciel d'un pâle azur. L'uniformité continuelle! Nulle colline accentuée, aucun objet, pas une maison, pas une ferme ne fixe le regard! L'œil se promène dans le vague de l'indéfini, et la constance du même spectacle communique une sorte d'assoupissement et de lassitude. L'esprit erre à son aise dans ces lointains incommensurables comme l'océan et le désert. L'âme s'élève à la contem-

platioD, mais pour moi j'aime mienx la cime ardue de la montagne ou la face troublée de la mer pour nourrir les hautes aspirations. Les roues du char broient les stipes plumeuses , les graminées arborescentes fières sous leurs aigrettes mobiles, les herbes amères et aromatiques de ces vastes prairies qui sous leur verdure dérobent parfois des marécages dangereux. Vous y lancez-vous sans expérience ? malheur ! vous pouvez rester enfoncé bien des heures

La Petite Russie abonde d'oiseaux qui réjouissent et animent la steppe solitaire. Ici la perdrix niche dans rherbe du ravin , la bécasse et les bandes d'outardes se cachent dans les roseaux de Tétang; les gelinottes et les cailles dans les bruyères; les merles sifflent dans les haies, les pigeons sauvages et leurs tourterelles roucoulent dans les massifs d'arbres; des geais brillants sillonnent Tair pendant le jour; les pies jacassent, les moineaux, les roitelets et les piverts piaillent, sautillent, se querellent sur les pelouses, dans les buissons et dans l'espace; les rossignols attendent le silence de la nuit pour enchanter le désert de leurs voix harmonieuses.

On sent la saveur de la steppe jusqu'à travers les parfums et l'éclat des plantes exotiques et officinales ; la fine herbe de ces plaines exhale de salubres émanations qui semblent monter jusqu'aux nuages blancs et nacrés du ciel voilé. L'alouette, l'hirondelle gazouillent à l'aube; et les grues amies dévorent les lézards luisant dans le gazon et les serpents qui se cachent dans les monticules tumulaires. Des milliers d'insectes verts et bleus bourdonnent, formant une musique aérienne, saccadée, se poursuivent et voltigent dans les graminées. L'abeille butine dans cette végétation opulente. Parfois un épervier fauve tournoie dans l'air en guettant l'oiselet, sa proie; parfois l'aigle plane au dessus de quelqu'une de ces pyramides de gazon, où dort un héros ignoré, et regarde le soleil témoin des innombrables combats qui ont ensanglanté et

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engraissé de dépouilles humaines 'cette terre des solitudes.

C'est en hiver surtout, lorsque la neige épaisse et durcie égalise les plaines , que le froid intense cristallise les rivières, c'est alors que la course du traîneau emporté par des étalons fumants, a quelque chose de vertigineux. Que de werstes franchies en une heure par les chevaux farouches que presse leur maître enveloppé de fourrures. Bêtes et gens ont un aspect sauvage dans ce désert glacial. Jamais de halte avant une station confortable. Parfois un ravin profond s^allonge en travers de la route non frayée, rictus âpre de la terre engourdie. Excités par la voix et le fouet, les chevaux s'élancent à toutes brides, enlevant l'équipage ; l'œil en feu, les crins épars, les muscles saillants, les jarrets repliés dans l'espace, ils franchissent d'un saut étourdissant la première berge, touchent l'autre, la remontent avec une agilité qui atteste une vigueur et une audace étranges ; et après un instant de tumulte et de secousse, vous rattrapez la plaine avant d'être revenu de la frayeur de vous rompre le cou et de rétonnement d'avoir la tête entière. Vous pouvez de rechef vous renfoncer dans votre double pelisse, et sommeiller au crissement monotone des patins de la voiture glissant sur les frimas affermis. Cet air qui vous cingle le visage comme des battements d^ailes de vautour, rafraîchit vos tempes et semble emporter votre douleur.

Les Ukrainiens, avons -nous déjà remarqué, furent d'abord une tribu tartare, cosaque ou tcherkesse, établie dans les îles de Dnieper ; à quoi se seraient mélangées une multitude de peuplades slaves chassées, repoussées ou en migration. Belliqueux et laboureurs à la fois , revenant aux champs paternels après une carrière de combats, ils bâtissaient une hutte, devenaient sédentaires, prêts cependant à remonter en selle sur leurs chevaux de guerre, la lance au poing, dès le premier appel de leur chef, de

riietman. Ils seraient devenus lents, casaniers, mélancoliques, depuis qu'ils furent attachai à la glèbe et menèrent cette vie stable qui leur a été imposée successivement par la Russie, par la Pologne et enfin par la Russie encore. Ils rêvent à leur passé d'aventures chevaleresques, en pressant de Taiguillon leurs bœufs tardifs. C'est possible, car personne ne peut déterminer ces mélanges de races.

Le Slave mêlé de sang tartare, reproduit parfois dans les familles le type mongol, comme TArlésienne nous donne la Romaine on la fille du Péloponnèse, au milieu de la race celtique des Gaulois, et de celle des Francs issus de Germanie; comme l'Irlandaise, par la finesse de ses traits, décèle l'origine de ses ancêtres grecs de Milet.

Des sectes juives habitent aussi l'Ukraine, comme je l'ai mentionné dans un travail à part. Notre siècle verra l'avènement des Juifs dans la société européenne. Une aversion instinctive dans les masses existe seule contre eux. Mais qu'on ôte la foi positive à tous les peuples, comme c'est la tendance révolutionnaire, les préjugés seront abolis , et je ne vois pas ce qui empêchera les uns et les autres de fraterniser. Mais comme l'élément religieux est nécessaire à la société qui réagit toujours contre l'incrédulité, par besoin de croyance et de sécurité, et que d'autre part les Israélites sont tenaces dans leur formalisme, je ne vois pas non plus pourquoi une partie des peuples déchristianisés , ne passeraient pas an judaïsme malgré sa forme usée. Le Talmud comptera peutêtre des disciples parmi les baptisés, et les rabbins en missionnaires actifs convertiront l'Europe. C'est une hypothèse qui fait sourire, il est permis de la faire et nous en pourrions pleurer. N'oublions pas que l'Europe est loin du Dieu pauvre de Bethléem et qu'elle penche à adorer le veau d'or.

Ouvrage inédit jtisqu^à sa présente publication qui est renfermée dans ce volume.

Cet ouvrage a été apprécié dans la biographie de M°*® Bagréeff: il n'en pouvait être autrement; elle a souvent enregistré dans ces pages les battements de sa vie. Ce sont des fils qui rentrent dans le tissu de notre récit; l'analyse de ces pensées était du ressort de Tétude de ce caractère. A propos des croyances de M"" Bagréeff, j'eusse désiré intercaler dans ce catalogue Texamen que M. Jules Simon fait de la métempsycose dans son bel ouvrage de la Beliçion naturelle qui m'est tombé entre les mains au fond de l'Allemagne ; mais la seule analyse substantielle de la destinée de Tàme après la mort , à ce point de vue, aurait trop de longueur.

^me Bagréeff vous entraîne à la lecture par la largeur du style et la largeur du développement de la passion. Cette marche soutenue et cet emploi naturel du sentiment rappellent parfois George Sand, avec qui du reste elle n'a aucune analogie. Je parle ici de la forme, de la manière ; mais pour le fond, M°*® Bagréeff avait un esprit trop juste et trop pondéré pour tomber jamais dans les écarts d*idées et de morale de notre célèbre romancier.

^me Bagréeff n'a jamais songé à sanctionner, comme dans Jacques l'adultère de la femme par le consentement du mari ; elle n'aurait jamais justifié l'infidélité si résolue de Valentine. A plus forte raison M"® Bagréeff n'aurait pas donné dans les utopies sociales à la façon de Pierre Leroux, lancé des manifestes incendiaires comme le second Lamennais, deux illustres publicistes qui ont déteint sur une femme illustre douée de la force d'assimilation et d'appropriation des idées , acceptant des philosophies bi-

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zarres sans être elle-même philosophe et faussant par des théories d'emprunt les aspirations de son cœur révolté.

Nouvelle preuve que les tempéraments passionnés ne sont pas faits pour la spéculation , surtout pour celle qui prétend régénérer la pratique sociale: Sans doute on a besoin de réformes, mais comment et par où commencer? par se corriger et non par démolir même ce qui est bien, sous prétexte de mieux imaginer. W^^ Bagréeff, par exemple , sentait trop les devoirs et la faiblesse native de la femme pour prêcher et proclamer son émancipation avec récole politique des novateurs modernes. Elle aurait bien au contraire foulé aux pieds des motifs personnels pour adopter cette théorie de la soumission domestique et de la subordination sociale de la femme. Elle accepta les épreuves de la famille et de la vie, les charges du monde et les persécutions du gouvernement comme des expiations de ses fautes ; car suivant TÉvangile à la lettre , elle était fort sévère à elle-même et très-indulgente à autrui; des traits de caractère que nous avons omis, le témoigneraient plus fort^nent encore que ceux que nous avons donnés.

J'ai tenté de faire Tordre dans le Liore d^une femtne^ réflexions écrites à Tintervalles divers, et jetées par l'auteur pêle-mêle sur les feuillets d'un cahier, tantôt en guise de journal intime, tantôt comme pierres d'attente d'un ouvrage dont le titre seul était arrêté, mais dont la révision était nécessaire. J'ai toutefois respecté le style souvent négligé et diffus , et j'ai dû effacer seulement des fautes trop saillantes pour ne pas choquer le goût, et corriger des constructions équivoques que la clarté de la langue française ne tolère point; par contre, l'ébauche informe de la description du harem insérée dans la biographie, n'était pas dans un état présentable, et j'en ai,, avec un labeur ingrat, remanié et complété le texte, joint et articulé la phrase sans m'écarter de la stricte fidélité à la vérité matérielle dans ses plus petits détails.

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Dans le Livre d'une femme ^ j'ai établi trois parties en me déterminant d'après la couleur dominante, soit morale, soit philosophique ou religieuse d'un ensemble préconçu ; et dans chacune de ces larges diTisions, j'ai rapproché les morceaux et formé des groupes en me guidant par l'affinité des pensées et des sujets: la table analytique dressée à la fin du volume montrera ce travail méthodique qui coûte assez de temps et de peine sans rapporter grand honneur, et qui n'est apprécié que de peu d'esprits.

Quant au fond même, j'ajouterai un mot qui m'est suggéré par des passages obscurs du manuscrit. M"*® Bagréeif fut si mal partagée, si malheureuse et persécutée, qu'un tel destin la réduisit à faire un vœu dont la cause est étrange, celui d'un pèlerinage qu'elle promettait au ciel d'accomplir le jour de son veuvage, considéré comme le jour de sa délivrance: sentiment qui perce à travers ses confidences sourdes et voilées, et derrière je ne sais quelles réticences plaintives. Tant les intentions les plus pures ont besoin d'une intelligence éclairée pour ne pas égarer la piété ardente; tant la conscience est facile à fausser, et tant des actes réputés méritoires peuvent ressembler à cette charité d'un saint personnage qui volait le cuir afin de faire des souliers aux pauvres, ou à ces bûchers de l'inquisition allumés par des mains fanatiques pour dilater la gloire de Dieu: Ad Majorent Dei gloriam! . . .

Terminons par une remarque importante. Dans ses différents ouvrages. M*"® Bagréeff attribue l'agrandissement de la Russie au besoin de se fortifier au dedans et de se défendre à l'extérieur. C'est ainsi qu'elle montre cet empire engloutissant tour à tour la Petite Russie, la Finlande, les provinces de la Baltique et s'incorporant la Sibérie, pour établir sa propre sécurité contre des voisins jaloux et dangereux , Suédois et Lithuaniens , et traitant de même en ennemie née la Pologne expirante. Théorie commode qui par sa largeur légitime les crimes de lèse-

nation , la conquête du Turkestan et de la Bouckarie par les compagnies disciplinaires de TOural , la conquête du Caucase par l'expulsion des familles circassiennes sans foyer et décimées, et la conquête éventuelle de tout rOccident par les Cosaques.

La Russie est une puissance militaire, comme l'Angleterre est une puissance maritime. Il faut les détruire Tune par l'autre pour le doubla intérêt du commerce et de la liberté, pour le bien de l'Europe et du monde.

Un recueil périodique attribue ces mêmes faits au besoin d'expansion, à l'esprit de propagande et d'agrandissement inhérents à la race slave, mobile, ayant soif de mouvement, inassouvie, parce qu'elle est jeune et gonflée d'une sève barbare, et aimant encore la guerre pour la guerre; elle ne conçoit pas l'état de paix comme le centre générateur de la civilisation où toute activité se porte sur le perfectionnement intellectuel et moral, se déverse si|r l'industrie et travaille à la soumission de la nature à l'homme. L'humeur pacifique ne fut jamais celle des peuples arriérés. C'est là qu'est le péril de l'Europe du côté de la Russie qui peut évoquer des armées farouches du fond de ses déserts et les jeter sur Constantinople, sur Berlin, sur Vienne tremblante, si l'Autriche ne pouvait y opposer les montagnards du Tyrol. Avec l'explication simplement admise de l'auteur russe, on arrivera vite au système politique du panslavisme, monstre immense dont la Russie serait la tête et qui développant ses affinités , étendrait ses cent bras sur la Bohême, l'IUyrie, la Dalmatie, la Servie, la Bulgarie, et par la Sibérie sur l'Amérique septentrionale et les plateaux de l'Asie pour embrasser la famille slave de quatre vingt millions , pour constituer une unité qui serait la monatchie universelle, et ne souffrirait pas d'ombrage autour d'elle. Le panslavisme est un gouffre béant prêt à dévorer toutes les nationalités. Quant à la régénération des peuples abâtardis de l'Occident, s'il y

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faut da sang neuf, c'est-à-dire du sang barbare, les hordes russes ne manqueront pas , et le tzar pourra les appeler du fond déserts tartares et des régions polaires. Quel duel pourtant, si les races latines élevaient les mêmes prétentions, si la race germanique s'ébranlait à son tour!

C- est là le rôle qu'on rêve pour la race slave, et Ton sait qu'il y eut en 1848 une assemblée où furent députés des hommes de ces pays divers ; tous se comprirent. Ce n'est donc pas une chimère irréalisable. Voici comment s'exprime la revue des races latines dans une étude sur le génie de la langue russe. Il faut savoir que, dans le point de vue de l'auteur, l'idée latine, par exemple, force représentée par la France ou une autre nation de même souche par la race ou la langue, doit préférer l'alliance russe à l'alliance anglo-saxonne :

a La langue des anciens Slaves est parlée depuis un t^mps immémorial sur les confins des deux mondes. Une des branches de cette langue s'étend des frontières de Venise et du Tyrol, tout le long du littoral, à l'est de l'Adriatique jusqu'au cœur de l'Albanie. Une autre branche se déploie vers le nord jusqu'à la mer Baltique, et se rejetant de l'autre côté de la Vistule, y va rejoindre une troisième, la branche dite orientale qui ne s'arrête qu'aux bords de la mer Glaciale. Cette dernière branche franchissant les Aléoutes , commence à pénétrer dans le septentrion de l'Amérique du nord: elle côtoie à l'orient la Chine et au sud la mer Noire. C'est elle qui forme un dialecte remarquable par la richesse, la force et l'harmonie, le dialecte russe, héritier le plus direct de l'ancien slavon et qui a droit de prendre place au premier rang parmi les langues modernes.

Comme tontes les langues slaves, le russe appartient

aux langues indo-européennes Il est parlé actuellement

par plus de quatre-vingt millions d'individus. Il s'est brisé en plusieurs dialectes qui ont tous une nuance locale.

Qaelqaes-nns de ces dialectes ont gardé entre eux une affinité qui dénote leur origine commune, d'autres ont perdu cette ressemblance et se sont éloignés de la forme primitive de la langue mère.

La langue russe a suivi pas à pas la marche politique et sociale du peuple russe. A Tépoque où s^introduisait le christianisme , Tancien slave y dominait sans exclure la langue vulgaire. Chaque secousse comme chaque progrès 7 laissa des traces ineffaçables.

L'élément fondamental de la langue russe est et restera toujours le slave de l'Église. Il est formé principalement de la traduction primitive des Saintes Écritures, des œu^ vres des Pères grecs de l'Église d'orient et des livres religieux et canoniques de l'époque. Cyrille et Méthode y en ont les premiers arrêté la forme grammaticale élémentaire; elle a prévalu jusqu'à nos jours

Ainsi encore, dit l'auteur en continuant son analyse, le russe moderne s'est définitivement formé de Vancien -slavon d'Église, de Vancien russe vulgaire et du slave russe. Tels furent donc l'origine des éléments et le développement du russe moderne, langue parlée par plus de quarante millions d'individus. L'autre moitié de la même race parle divers dialectes et idiomes qui se sont plus ou moins ressentis des dominations étrangères à leurs langues , à leurs mœurs, à leurs usages, à leurs idées ^ à leurs croyances

Voici la conclusion de cette étude. En littérature comme en histoire , chaque peuple a compris ses destinées ; son génie particulier l'y entraîne par une force invincible mais constante. Les influences étrangères sont les forces motivées qui l'aident à arriver au but marqué par la Providence divine. Ces influences sont parfois un mal momentané, mais elles sont toujours un bienfait pour l'avenir, n est donné à chaque peuple comme à chaque individu de découvrir un des côtés de la vérité. Les diverses époques

de la littératare chez un peuple, sont la réalisation sous une certaine forme, des idées quMl est appelé à développer; et vienne le jour voulu, elles iront se confondre à la somme totale des idées indestructibles et progressives de l'humanité.

L'accomplissement de ces grands problèmes en littérature comme en histoire, se révèle principalement dans h ghiie des langues, La langue russe a puisé le sien dans les idées du christianisme an VHP siècle. Elle n'a pris que beaucoup plus tard tout ce qui a rapport aux sciences et aux arts, chez d'autres peuples qui l'avaient devancée dans cette carrière de plusieurs siècles. Aussi cette langue se perfectionne avec une rapidité inouïe, se fourvoyant souvent, se redressant toujours, mais rien ne pourra lui faire perdre sa poésie si vierge, si pleine de vigueur et de vie. Arrivée au point où nous la trouvons, cette langue réfléchit fidèlement le caractère actuel du peuple qui la parle. De toutes parts on y voit une activité fébrile, une soif dévorante d'action , une ardeur sans pareille qui la pousse toujours, toujours en avant, malgré les nombreux obstacles qui s'élèvent de différents côtés pour l'entraver dans sa marche. On y remarque surtout une mobilité qui étonne , qui frappe et épouvante. Il y avait naguère une espèce de rage dans l'imitation. On imitait le bien comme le mal, sans pouvoir se rendre compte du pourquoi.

Maintenant, depuis tantôt un quart de siècle, cette imitation se calme peu à peu. On s'est mis à la recherche des antiquités nationales. Une idée prédomine: la reconstitution de la vraie nationalité russe qui un moment avait failli périr. Disons-le haut, cette nouvelle direction a été donnée à la Russie par l'empereur Nicolas. Quels avaient été ses motifs, quel a été son but? Nous ne discuterons pas là-dessus, nous ne faisons que constater un fait.

C'est par l'introduction illégale du servage que le Tartare Ghodonove avait commencé l'œuvre inique de la dénationalisation. C'est par Vabolition de Vesclarage que Vcm-

pcrcur actuel commence la grande couvre de justice qui vn rendre à la nationalité russe sa vie, son existence , son indépendance. Le peuple russe vient d'entrer dans une nouvelle phase de la vie politique et sociale; sa langue, sans aucun doute, suivra ses progrès.))

Ainsi donc, suivant l'impartiale critique, le génie de la langue russe est un génie chrétien qui réfléchit le caractère du peuple qui la parle. Les Slaves sont une race religieuse. De nos temps, M°*® Swetchine et M"® Bagréeff ont personnifié le type dans leur vie et dans leurs écrits. Eh bien, comment concilier les procédés barbares des armées russes avec le génie chrétien de la race? Il y a là une anomalie.

Est-ce qu'à partir du temps où leur grand-duc mettait pied à terre à rapproche d'une députation tartare, offrait une jatte de lait à l'ambassadeur en selle du khan de la horde d'or et en léchait les gouttes tombées par hasard sur la crinière du cheval, le conduisait au palais, et parlait debout et nu-tête à cet ambassadeur assis; donnait à manger du foin dans son bonnet princier au cheval du grand khan paraissant en personne; est-ce qu'à partir de ce temps dur, les Moscovites se sont transformés au contact des Mongols leurs maîtres, et leur ont emprunté leur propre ruse et leur férocité pour les refouler vers l'Asie et les vaincre à leur tour? Est-ce que cette influence leur est restée comme un trait de leur caractère actuel? Cette tradition de la souplesse devant la force, de l'arrogance envers le faible, de la feinte dans la promesse, et de la dissimulation dans les plus diverses circonstances* expliquerait la prétendue supériorité des diplomates russes qui sont subtils , ne se soucient pas , dans les affaires publiques, d'être honnêtes, de se modérer, de se contenir au nom de l'équité et de la raison. Ce n'est que la finesse et la rouerie du barbare: témoin l'Arabe dans la Judée

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de nos jours, le Parthe inculte qui trompa jadis le général romain Crassus à jamais anéanti avec sa grande armée.

Si le Russe est religieux, serait-ce la raison d*État qui opprime la conscience? Alors les gouvernements de ce monde sont parfois le plus grand obstacle à l'accomplissement du plus grand devoir, la fraternité universelle, et la plus grande violation du droit des âmes.

Quant à nous , partisans de la dignité humaine et de la liberté des enfants de Dieu, de peur que la civilisation pâlissante ne s'éclipse du monde, tenons pour les causes vaincues, jusqu'à ce que la justice politique et TÉvangile social soient une cause victorieuse!

LE

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