‹ Un portrait russeChapitre 95 sur 143 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

en naissant. Cette inégalité se fait doublement sentir dans la destinée des femmes, car outre le caractère plus ou moins rétif ou pliant qui leur est propre, elles sont encore assujetties à celui des êtres auxquels la nature, la société ou leurs affections les soumettent. Qu'elles prennent leur mal en patience pourtant; jamais la nature n'est marâtre, jamais la Providence n'est injuste. Dans tous les maux et tous les biens, il y a des compensations occultes qui échappent à notre pauvre jugement; mais qui n'en sont pas moins réelles, et qui nous font supporter ce qui, sans elles serait insupportable. Aussi les plus heureuses d'entre nous ne sont pas celles que le monde honore de son envie, ni les plus malheureuses celles à qui il prodigue sa pitié.

Le joug du monde est pesant, dites-vous, mes sœurs, n est plein d'épines cachées, de chagrins secrets et de mystères douloureux. Eh mon Dieu! oui, il est pesant, qui le sait mieux que celle qu'il a tenue si longtemps courbée sous son poids ? Rejetez-le donc puisqu'il ensanglante sans miséricorde votre peau délicate, qu'il abaisse jusqu'à la terre vos fronts qui devaient, dans leur candide pureté, s'élever vers le cieL H y a un autre joug, qui vous blessera moins, qui humiliera moins les délicates susceptibilités de votre nature. C'est le joug que la miséricorde divine impose à vos frêles et imparfaites natures.

Les steppes de l'Ukraine sont arrosées de loin en loin par de petites rivières, encaissées d'ordinaire dans des ravins plus ou moins profonds, dont les bords, appelés dans le pays «stenka» (des murs) sont plus ou moins fleuris et boisés d'arbustes ou de buissons que Taridité des steppes relègue dans ces enfoncements riants et humides. Quand ces filets d'eau arrivent à quelques endroits où le ravin, élargi par un accident de terrain, leur présente un bassin convenable, ils s'étendent, et les habitants, profitant de cet avantage naturel, construisent d'abord une digue assez forte pour les y retenir. Ainsi se forment ces étangs, une des physionomies particulières du pays. Ces étangs tranquilles dans les eaux calmes desquels se mirent toute cette masse de fraîche verdure, toute cette mer de fleurs parfumées, et se réfléchit le ciel doux et pâle; autour desquels se groupent les cabanes des paysans avec leurs enclos et leurs jardinets; sur la digue desquels le constant moulin tourne sa roue monotone, et où les commères de l'endroit viennent puiser leur eau, laver leurs bardes et se raconter le soir, en rappelant leurs enfants s'ébattant dans l'onde, tous les caquets de l'endroit Que par quelque accident cependant, soit fonte trop subite des neiges ou manque de réparation nécessaire, la digue se rompe subitement, alors quelle calamité et quelle désolation! Voilà toute cette masse d'eau accumulée avec tant de soins, qui se précipite en grondant; le paisible étang, devenu tout à coup torrent impétueux, emporte moulins et arbres et cabanes; en peu d'heures voilà ce bassin si frais et si limpide transformé en vase immonde; en peu de mois, au lieu du poisson scintillant

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et bondissant au soleil, la grenouille coasse dans Therbe malsaine dn marais, et les petits enfants demandent en pleurant à leurs mères où donc ils pourront baigner leurs membres fatigués et poudreux. — C'est ainsi de la vie.

Elle court bruyante et variée à travers les ravins variés de l'existence. Puis si fatiguée, lasse de miUe obstacles, de mille chagrins qu'elle a éprouvés, elle parvient à atteindre quelque rivage , où elle croit pouvoir se reposer, elle s'y arrête; bientôt le sort l'y fixe et l'y emprisonne, moitié de gré, moitié de force. A quoi bon se roidir contre ce qui lui paraît inévitable? N'a-telle pas laissé tout ce qu'elle aimait derrière elle ? Elle se laisse donc complètement endormir et succombe avec une espèce de bien-être à la léthargie, qui s'empare d'elle. Heureuse si aucun orage , aucun souvenir trop vif et trop poignant ne vient rompre cette digue qui ne la contient que tant que sa volonté acquiesce à ce repos. Heureuse si quelque choc électrique, la tirant subitement du sommeil, ne lui rappelle tout ce que ses belles années lui promettaient, tout ce qu'elle était, tout ce qu'elle devait devenir et tout ce qu'elle n'est pas, ce qu'elle ne sera jamais; les trésors immenses d'affection, d'amour, d'avenir qu'elle possédait, et qui tous ont disparu, dont elle n'a rien su conserver. Heureuse si alors, désespérée et en démence, elle ne se précipite hors des limites que la miséricorde divine elle-même lui a assignées pour se perdre plus loin dans quelque précipice sans fond ou quelque marécage fangeux. Prions, mes sœurs ; demandons de nous mettre en garde contre ces tentations du passé. A un certain âge et dans certaines

drcônstances, elles sont plus difficiles à repousser que celles du présent et de l'avenir.

Que le passage des années laisse de tristes lacunes dans la viel Quand l'anniversaire de cette naissance qui a tiré notre âme de ces ténèbres que nous appelons néant, faute de pouvoir approfondir les éléments dont elles sont composées; quand les anniversaires de ces naissances reviennent avec leurs souvenirs de joie et de douleur, quel est Fhomme, la femme surtout, qui voudrait recommencer cette longue série d'années, même au prix de la beauté, des plaisirs et des passions qu'elles nous ont enlevés?

Aux approches de la vieillesse, aucune joie ne nous arrive sans un mélange de douleur. Le spectre du passé, comme la momie dans les festins des anciens Égyptiens, vient avec ses lugubres avertissements se placer entre nous et le bonheur, et le sourire de nos lèvres est toujours baigné des larmes de notre cœur. Ce n'est pas de même avec la douleur; celle-là à notre âge ne se couronne plus de roses, et les souvenirs qu'elle évoque, soit de joie, soit de tristesse, ne font qu'augmenter son intensité.

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