COMPARAISON AVEC LE DYNAMISME MARXISTE
Le dynamisme social de Granger apparaît ainsi beaucoup moins simpliste que celui que devait décrire Marx.
Pour ce dernier, le mal social, l'exploitation du prolétaire est le fruit de la « Bourgeoisie », cette prodigieuse classe sociale à qui il dédie, dans la première partie du Manifeste Communiste, une sorte de nouvelles « Litanies de Satan ». Marx nous explique bien comment, grâce à la révolution industrielle et au développement des moyens de communication, cette classe bourgeoise a pris une extension formidable, a écrasé les différents compartiments de la nation, absorbé les diverses catégories de citoyens, pour ne laisser subsister en dehors d’elle que la classe des travailleurs. Bourgeoisie contre prolétariat : dans cette lutte réside toute l’histoire de la société moderne. Mais ce que Marx ne nous indique pas, c’est la naissance de cette classe d’oppresseurs : « les serfs du Moyen-Age engendrèrent les bourgeois des premières communes » (1), se contente-t-il
(1) Manifeste communiste,
de nous indiquer. On aurait plutôt imaginé le contraire, et il peut paraître bizarre, assez peu logique, de nous présenter la première bourgeoisie comme issue du premier prolétariat. Pourquoi en tout cas une partie du prolétariat est-elle restée elle-même tandis que l’autre passait à l’exercice de la tyrannie économique, génératrice de la tyrannie politique ? Qui, ceite bourgeoisie a-t-elle commencé par compter dans ses rangs ?
On s’empêche difficilement de songer à ces abstractions fameuses, chargées d’effrayer les imaginations crédules et dont l'existence, bien que fort problématique, est admise sans discussion par ceux à qui on les présente. Tel le Croquemitaine de nos jeunes années. Nous ne pouvons accepter, nous ne pouvons réaliser, alors qu'aucune explication de sa formation ne nous est donnée, cette notion d’une classe unique d’exploiteurs, en face d’une classe unique d’exploités. Nous en sommes incapables, alors surtout que chaque jour, nous cotoyons une foule d’individus que l’on serait bien embarrassé de ranger dans l’une ou dans l’autre. Serait-ce l’argent gagné qui servira de critère ? Bourgeois alors tel maître d’hôtel, prolétaire tel professeur de collège. Sera-ce le milieu, les manières, le costume ? Notions essentiellement fuyantes, diversifiées à l'infini... L’a bien remarqué le peuple de la terre qui a peutêtre été et continue à être le plus attaché à la notion de classes, celui des Hindous, qui compte une infinité de classes sous le nom de castes. Nous sommes mêmes tentés de
croire, exactement à l’inverse de ce qu’a soutenu Marx, que plus la civilisation se développe, plus les classes se fragmentent nombreuses. Dans une peuplade nègre, il pourra être assez facile de partager les individus en deux groupes: les chefs et les sujets ; dans une société moderne, le nombre et la variété des fonctions sont telles que c’est par paliers à peu près insensibles que l’on passe du plus puissant potentat au plus miséreux des ouvriers.
L’honneur de Granger, par comparaison avec Marx, est de ne pas, en vue d’une lutte finale et préconçue, avoir partagé, bon gré mal gré, en deux armées, tous les citoyens. Il n’est pas tombé dans cette attitude essentiellement antiscientifique qui consiste à bâtir une démonstration sur un point de départ qu’on baptise axiome et qui en réalité est éminemment discutable.
Expliquant la formation de l'inégalité par le développement d’instincts mauvais, il n’a peut être pas fait œuvre bien originale ; mais il s’orientait dans un sens qui allait lui permettre de s’attaquer à la racine du mal et de faire dériver la réforme sociale d’une réforme du cœur de l'homme.