CHAPITRE PREMIER
SES FONDEMENTS MORAUX. — L'INTÉRÊT MATÉRIEL ET L'INSTINCT DES AFFECTIONS. — AMORCE D'UNE MORALE SANS OBLIGATION NI SANCTION
On ne critique qu’afin de proposer mieux. Quelle organisation Granger a-t-il rêvé de substituer à celle qui a mérité ses attaques ?
Cet ordre social nouveau, l’auteur de « l'Evangile devant le Siècle » a compris qu’il fallait en préparer l’avènement aussi bien qu’en soutenir l’existence à l’aide d’une morale.
Granger a nettement senti ce que n’avaient éprouvé que confusément ses devanciers, qu’on ne transforme pas une société par le moyen de formules ou de réformes isolées, si radicales soient-elles, comme la suppression de l’hé-
ritage. Ce n’est que par le développement de quelques prin-
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cipes directeurs, la cristallisation des énergies individuelles autour de quelques facteurs moraux que peut s’opérer une révolution durable.
Marx, craignant sans doute de se voir renvoyer l’épithète d’utopiste qu’il avait dédaigneusement appliquée aux socialistes français, prétendit que la transformation sociale devait fatalement s’accomplir, aussi sûrement qu’une marmite d’eau placée sur un feu violent, dans une atmosphère normale, entrera à un moment donné en ébullition. Une telle attitude supprime la question de l'effort.
Pareille conception ne pouvait être celle de Granger. Nous avons vu qu’il expliquait la formation de l'inégalité et de l'injustice par l’action jumelée de la force et du sentiment religieux, principes d’action qu’il considère tous deux comme anti-naturels. Si, délaissant ces facteurs artificiels, les hommes laissaient jouer les ressorts naturels de la vie, la société s’organiserait d’elle-même justement.
Quels sont ces mobiles ?
L'intérêt matériel et l’instinct des affections.
Il peut sembler paradoxal au premier abord de fonder une morale sociale sur lintérêt. Celui-ci est loin en effet d’être toujours en accord avec le sacrifice que la société exige de ses membres. Sa recherche exalte l’égoïsme alors que toute association vit surtout d’altruisme, Aussi Granger prétend-il qu’à l’état de nature l'intérêt individuel coïncide avec l’intérêt général, parce que cet intérêt individuel est
« bien entendu ». L'homme, s’il n’est pas perverti par des principes mauvais, apprécie sainement son intérêt, et cette appréciation est conforme aux intérêts de la masse.
« Mon voisin peut être dans l'impossibilité de travailler, soit parce qu’il est malade, soit parce qu’il n’est pas encore sorti de l’enfance, soit parce qu’il a atteint une vieillesse avancée. La circonstance que je ne me reconnais lié par aucun devoir envers lui fera-t-elle que je l’abandonnerai dans sa triste position ? Non ; mon intérêt bien entendu est encore là pour m’ordonner de venir à son aide. Je puis être malade à mon tour ; dans ce cas, je serai bien aise de trouver mon malade rétabli pour me rendre les soins que je lui aurais donnés. Je suis destiné à devenir vieux, et alors j’aurai besoin d’avoir mérité par ma bienveillance les secours de l’enfant devenu homme. Quant au vieillard actuel, je n’ai désormais plus rien à attendre de lui, cela est vrai. Cependant, mon intérêt à l’entretenir n’en est pas moins réel, car si je lui refuse ce service, ceux qui viennent après moi seront intéressés à leur tour à frapper. ma vieillesse du même refus, afin que l’exemple de mon châtiment ôte à la génération suivante toute pensée d’en faire autant à leur égard. D'ailleurs, quand j'étais enfant, c’est ce vieillard, alors dans la force de l’âge, qui nv’a soutenu du produit de son travail ; j’aurai là un motif de plus pour remplir ses derniers jours de consolations. En un mot, pour toutes les circonstances de la vie, l’intérêt indi-
ir
viduel assure l'intérêt général, au lieu de lui être comme aujourd’hui contraire » (1).
Il est curieux de voir ainsi — tant il est vrai que tout a été dit depuis si longtemps qu’il y a des hommes et qui poursuivent le bonheur — comment Granger a par avance défloré les thèses utilitaristes modernes, et certes, M. Belot serait tout étonné de trouver chez notre auteur une notable partie de ses conceptions.
Quelle que soit la puissance du ressort-intérêt, celui-ci ne s’exercera pas seul. Il vient s’y ajouter l’instinct des affections. L'homme, dut-on l’assimiler au plus vil des animaux, a comme celui-ci, une puissance affective certaine. Il est capable de se réjouir du bonheur des êtres qu’il aime, de s’attrister des souffrances qui les frappent. De pareils sentiments sont susceptibles de nous faire accomplir des actes que la voix seule de l'intérêt ne commanderait peut-être pas aussi impérieusement.
« À ce mobile infaillible de l'intérêt, vient encore s’ajouter celui des sympathies que la nature a fondues avec les besoins. Un malade nous inspire de la commisération, un enfant de la bienveillance, un vieillard du respect, un gpprimé du dévouement ; on se sent entraîné à les couvrir d’une affectueuse protection. Ces sentiments, ôtant aux bons offices ce qu’ils pourraient avoir de pénible, serviraient au besoin à combler l’insuffisance d’un intérêt purement
(1) Op. cit., p. 21-23.
éventuel. N’est-ce pas un bonheur pour une mère d’allaiter l’enfant qui lui sourit, pour une jeune fille de soigner son amant malade ?.. Ici l'amour se joint à l’intérêt pour remplacer le stérile devoir, et cette combinaison est pour moi comme pour les autres une garantie de bien-être plus puissante et en même temps plus agréable » (2).
Que nous sommes loin de la toute intellectuelle attraction passionnelle de Fourier et du sentiment trouble qui unissait le couple St-Simonien ! Que nous sommes près, au contraire, de la compréhension et de la sérénité de la philosophie grecque, nous voulons dire ici d’Aristote, lorsqu’il s’exprime ainsi :
«< L’homme a deux grands mobiles d’intérêt et d’attachement, ce qu’il a en propre et ce qu’il chérit » (3).
Les conclusions que tire Granger de cet état psychique naturel est qu’il est inutile, pour assurer une vie sociale harmonieuse, de faire appel aux idées de droit et d’autorité. Dressant somme toute le tableau d’une morale sans obligations ni sanctions, d’une morale faite d'équilibre qui satisfait à la fois notre sensibilité et notre intelligence, d’une morale qui n’est que la libre fécondation du germe que l'individu porte en lui, Granger a ici encore devancé certains philosophes modernes, les Brochard et les Goyau.
(2) Op, cit., p. 23-24.
(3) Cité par M. Deschamps, Hist. des Doctrines Economiques, Cours de Doctorat 1926-27, p. 89.