‹ Un Précurseur du Collectivisme: Simon GrangerChapitre 23 sur 34 · CE · texte numérisé non relu

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pour nettoyer les rues, et peut-être inversement en été. Ce qui est certain, en tous cas, c’est qu’il ne se présentera pas pour chaque corps de métier exactement le nombre d’individus qu’il sera utile d’y employer. Que va faire l'Etat ? S'il place d'office tel citoyen à tel poste, c’est la contrainte, le favoritisme le plus arbitraire et le plus tyrannique ; aussi on comprend que les collectivistes repoussent avec horreur ce moyen. Maïs alors, lequel vont-ils employer ?

« La variété des aptitudes, déclare Granger (3), serait une garantie de l’accomplissement des divers services ». Nous le répétons, cette variété ne sera jamais assez providentielle pour coïncider avec tous les besoins. D’autant qu'une difficulté s'ajoute du fait que des métiers également pénibles peuvent s'exercer dans des milieux plus ou moins pénibles. On peut préférer travailler dans telle fabrique de toile sise dans une agglomération importante, que dans une même usine située près d’une petite ville de province.

Granger, d’ailleurs, s’est rendu compte lui-même que la position d’équilibre ne pourrait s’établir toute seule. Et il se propose purement et simplement d’attribuer aux travaux des rémunérations variables suivant l'utilité et la pénibilité.

« Quant à la part précise à assigner à chaque travailleur, elle dépend de deux éléments : cette part sera plus ou moins forte, suivant que le travail aura été tout à la fois

(3) « L’Evangile devant le Siècle », p. 115,

LABELS

plus ou moins utile et plus ou moins pénible. De Ia com-

binaison de ces deux éléments, et je n’en aperçois pas d’autre, résultera la valeur réelle de chaque travail. Le travail le plus utile et le plus pénible sera le plus rétribué, le travail d’une utilité et d’une difficulté ordinaires le sera moyennement, et un travail peu utile et presque uniquement agréable ne le sera que fort peu ; il y aura ensuite à classer intermédiairement les travaux très utiles et peu pénibles ; quant aux travaux très pénibles et en même temps fort peu utiles, ils seront nécessairement abandonnés. Si un travail réellement utile est tout à fait déserté, c’est que le salaire ne sera pas proportionné aux difficultés et alors il faudra le renforcer par un salaire plus élevé. C’est ce qu’un auteur (Villegardelle : Accord des intérêts dans l'association) a clairement formulé dans le passage suivant :

« Quand l’administration s’aperçoit que certaines fonctions utiles sont négligées, elle peut rappeler les travailleurs à ces fonctions par une augmentation de la paye... L’estimation selon l'offre et la demande aurait lieu à l’égard du travail, et cette règle que les économistes appliquent à l'estimation des valeurs, trouverait ici son application » (4).

C’est la logique même... Granger se rend compte fort bien, comme Pecqueur, comme Villegardelle, comme tous ceux qui avaient étudié ou devaient étudier consciencieu-

(4) « À chacun selon son Travail 5, p. 52-54.

et D ses

sement le mécanisme de la répartition des individus entre les fonctions, que la valeur-travail est impuissante à réaliser l'équilibre entre la demande et l'offre d'emploi. Mais cette logique est d’une effroyable inconséquence à l'égard du système collectiviste, car elle en mine les bases mêmes : le mode de rémunération.

Il faudra, dit Granger, « renforcer le salaire par un salaire plus élevé ». Mais où l'Etat trouvera-t-il ce salaire supplémentaire ? Ce ne peut être que de deux manières : ou en fabriquant des bons de travail artificiels, non gagés, c’est-à-dire par l'inflation mortelle ; ou bien en opérant un prélèvement sur la rémunération allouée à d’autres groupes de travailleurs. Ces travailleurs recevront donc moins que leur travail, pour permettre à certains de leurs compagnons de recevoir plus que leur travail. Et précisément ce moins ou ce plus dépendra de la plus ou moins grande demande des produits fabriqués par un corps de métier. La règle de distribution « A chacun selon son Travail » s’efface donc pour laisser place à la règle « A chacun suivant l’utilité de ses services », qui n’est autre que la règle essentielle de répartition qui fonctionne dans les sociétés capitalistes.

A quoi bon avoir substitué la règle administrative à la fantaisie des individus dans l’espoir de remplacer des rapports fondés sur l’arbitraire de la mode et des besoins, par de stricts rapports de justice, si l'Etat se plie à son tour à ces caprices des membres de la communauté ? À quoi bon

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