‹ Un Précurseur du Collectivisme: Simon GrangerChapitre 7 sur 34 · PARALLÈLE AVEC ROUSSEAU. — ESQUISSE DU SOLIDARISME · texte numérisé non relu

PARALLÈLE AVEC ROUSSEAU. — ESQUISSE DU SOLIDARISME

Devant un mal, il est bien naturel de se demander s’il a toujours existé, car on trouve là, en même temps qu’une satisfaction de curiosité, l'espoir d’y apporter un remède en tarissant les sources d’où il coule.

Le mal social, Granger le place dans la perversion de nos instincts. Nous avons eu tort de ne pas suivre les « sages indications de la nature » (1), et de ne pas nous conformer à ses lois : « En s’écartant des lois de la nature, on n’a jamais abouti, et il n’en pouvait être autrement, qu’à l'oppression, aux discordes et à la misère. Voulez-vous

(1) « À chacun selon son Travail » p. 11.

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sortir de ce désordre, prenez la peine de les étudier, ces lois de la nature, vos seules garanties, et vous reconnaitrez bientôt qu’elles ont largement pourvu à l’heureuse satisfaction de tous les besoins humains. Dès lors, plus de contraintes, plus de douleurs ! » (2).

« La bête suit la voie de l’instinct naturel et s’en trouve bien ; l’homme est obligé d’obéir à des lois factices et s’en trouve mal » (3).

Semblables passages ne peuvent manquer d’évoquer la figure de l’auteur du « Discours sur l’origine de l’inégalité », d'autant que Granger estime que l’art même s’est corrompu en s’éloignant de la vie de nature :

« Les Grecs ne possédaient-ils pas à un bien plus haut degré que les modernes, le génie de l’art ? — Assurément, mais pourquoi ? — Parce que les mœurs alors simples et naïves, nobles et gracieuses, ne cachaient aux yeux aucune des beautés de la nature. Les formes merveilleuses des Apollon et des Vénus n’ont rien de surprenant, quand on sait qu’il n’y avait pas de fêtes, pas de jeux, pas de réunions publiques où ne figurassent entièrement nus des jeunes gens des deux sexes, d’une beauté irréprochable. Sans aller si loin, quels sont de nos jours les peintres de paysage qui se distinguent le plus dans ce genre ? Précisément ceux qui sont nés dans de riantes cam-

(2) « A chacun selon son Travair » p. 9-10.

(3) « L'Eglise et le Pouvoir » p. 130.

rl).

pagnes, qui ont passé leur jeunesse au milieu de sites pittoresques, qui ont toujours respiré l’air embaumé des champs » (4).

Les épithètes mêmes semblent tombées de la plume de Rousseau... Il ne conviendrait pas cependant de poursuivre longtemps le parallèle.

Pour Jean-Jacques, l'homme vécut heureux tant qu’il vécut à l’état de nature, l’état de nature étant l’expression idéale de la vie de l'individu. L’injustice se montra ici-bas et l'égalité fut rompue, lorsque l’association apparut, cellule première de la société. La vie naturelle s’oppose à la vie en société.

Pour Granger, bien au contraire, l’état de nature est loin d’être le meilleur possible, car l’homme isolé se suffit difficilement à lui-même, et il n’a d’autre garantie d’existence que ses propres forces. Mieux, la nature a placé en l'individu une sorte d’instinct social, si bien que ce qui est anti-social est contre nature. Cette idée neuve ouvrait la voie à Bastiat et aux doctrines solidaristes. Elle renouait la chaîne avec l’économie physiocratique. Laissez faire l'instinct de sociabilité et vous obtiendrez l’harmonie dans la solidarité :

« D’abord la nature a attaché aux travaux communs une puissance de production qui ne laisse plus que l’embarras du choix ; ensuite elle a inspiré aux sexes une

(4) « À chacun selon son Travail » p. 42-43,

dore

réciprocité d’affection qui les rapproche dans une suave volupté, les merveilleux phénomènes sociaux multiplient les moyens de jouissance à l'infini et deviennent une source inépuisable des plus vifs plaisirs. Chose admirable ! c’est en procurant aux autres une satisfaction plus complète, un bonheur plus réel, que chacun obtient pour soi un bonheur plus réel avec une satisfaction plus complète » (5).

Bastiat pouvait écrire que « la Société tout entière n’est qu’un ensemble de solidarités qui se croisent » (6) et que « tous profitent du progrès de chacun, chacun profite du progrès de tous » (7).

Curieuse rencontre du libéral conservateur et du collectiviste révolutionnaire |!

Rien d’ailleurs ne peut mieux faire ressortir cette divergence entre la philosophie de Rousseau et celle de Granger que deux simples citations :

« …Tant que les hommes, écrit Rousseau, ne s’appliquèrent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvait faire, et qu’à des arts qui n’avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu’ils pouvaient l’être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d’un commerce indépendant ; mais de linstant qu’un homme eut besoin du secours d’un

(G)ROpP'ACIE CDR (6) Harmonies, Ch. XXI, p. 624.

(7) Harmonies, Ch. XI, p. 411.

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