CHAPITRE DEUXIEME
L'INJUSTICE, ŒUVRE DE LA VIOLENCE PHYSIQUE ET MORALE. SUITE DU PARALLÈLE AVEC ROUSSEAU. —— RÔLE D'ASSERVISSE- MENT EXERCÉ PAR L'ÉGLISE
Ainsi, selon Granger, l’injustice n’est pas de l’essence même de la société. Ce n’est pas la vie en société qui a formé l’inégalité et les maux qui en découlent. Qu'est-ce alors ? |
Le premier facteur d’iniquité fut la force sous ses deux aspects : violence physique que symbolise la puissance musculaire, et violence morale trouvant son expression dans la contrainte imposée par les religions :
« Si l’on remonte à l’origine des sociétés, on trouvera, par exemple, un groupe d'hommes disséminés à travers une contrée. L’un d’eux s’installe dans un champ qu’il circonscrit par des limites, et il dit à son voisin : « Ceci est mon champ, cultives-le, et nous en partagerons les revenus ». Le voisin, pour peu qu’il ait du bon sens, l’enverra promener, et, s’il ne juge pas à propos de lui contester son usurpation, il se mettra à cultiver un autre champ, pour en retirer à lui seul tout le produit. Maïs puisque les choses
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ne se sont pas passées ainsi, il faut que le premier ait usé de violence ou de fraude pour faire accepter sa proposition par le second. Ce précédent établi, l'abus s’est peu à peu généralisé, et il a fini par passer à l’état de droit acquis » (1).
Là à nouveau s’impose le rapprochement avec Rousseau, en particulier avec le célèbre passage
« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire « Ceci est à moi », et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant
“les pieux, comblant le fossé, eût crié à ses semblables
« Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne » (2).
Mais ce qui était logique avec l’individualisme exalté de Jean-Jacques, ne l’est plus avec l'excellence de l'intérêt social sur laquelle s’extasiait tout à l’heure Granger. Si l’homme primitif se détourne avec horreur de l’enclos de son semblable pour aller cultiver un autre champ à seule fin d’en retirer à lui seul tout le produit, l’agrégat social risque bien de ne jamais se former. En tout cas, Granger
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() Op. Cit, p. 37-38.
(2) Discours sur l’origine de l’inégalité, 2° partie.
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aura conseillé à l’individu tout ce qu’il fallait pour en retarder l’apparition. Il combat ce qu’il vantait.
Ceci est une marque de l'influence extraordinaire qu’a pu exercer la philosophie de Rousseau, et notamment sa théorie de la formation de l'inégalité. Les hommes qui ont vécu, par eux-mêmes ou leurs parents, la Révolution de 1789, qui, à l’abaissement du sort des classes ouvrières et à la désorganisation de la production, ont pu mesurer « la duperie de l’individualisme », ces hommes qui sentent que l'individu est essentiellement un « animal sociable » ne parviennent pas à s'évader de la théorie du droit, produit de la force !
Sans doute, parce que la guerre a toujours frappé limagination des hommes à un haut degré, on n’a voulu retenir de la constitution des sociétés que le principe de force brutale, la conquête. Et pourtant l’association librement consentie, dans l'espoir certes d’en retirer des bénéfices matériels, mais avec l’« animus » des deux parties, le contrat de société en un mot a bien dû jouer son rôle.
Pourquoi supposer comme J.-J. Rousseau et Granger, un sauvage qui enferme de palissades un carré de terrain et contraint son voisin à le cultiver, tandis que lui-même retourne paresseusement à sa hutte ? Cette thèse est d’abord peu plausible, car on doute qu’il se soit trouvé des individus assez simples pour se prêter à la combinaison. Elle fait ensuite complètement abstraction de la réalité économique. Le grand ennemi de l’homme primitif, quelques points du
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globe exceptés, c’est la végétation. Nombre de compilations religieuses des premiers âges, la Bible tout d’abord, portent la trace de cet effroi de l’homme devant la Nature. Le travail le plus pénible est le défrichement. Imaginons donc un individu qui a eu le courage de se livrer à ce travail ingrat ; son voisin dont la hutte étouffe sous les branches de la forêt contemple avec envie l’étendue de terre meuble et nette, domptée, prête à servir la fantaisie humaine. Il est facile de concevoir qu’il s'approche du travailleur et, moyennant une part des produits à récolter, lui propose le service de ses bras. Il ne serait d’ailleurs pas équitable que ces produits fussent répartis de la même manière entre les deux hommes, puisque l’un a fourni en plus un travail originaire considérable.
Ainsi est né le contrat de travail, où le salaire individuel ne représente qu’une part des produits inférieurs à celle que touche le patron. Il est permis de penser qu’instruits par cet exemple, d’autres hommes ont songé à se rapprocher et qu’il leur a paru plus normal d’unir leurs efforts avant de commencer la tâche, d’autant que c’est surtout au début que le défrichement rend cette tâche écrasante. Dans ce cas, il n’y a évidemment pas de raison pour que les participants ne touchent pas une part égale des produits et de cette manière se dessinait le contrat d’association. Dès l’origine se formaient naturellement les deux moules qui devaient façonner toute l’activité humaine : contrat de travail et contrat de société.
La faiblesse presque . essentielle de l’explication de Granger, comme celle de Rousseau, réside, nous lavons dit, dans la stupidité par trop excessive prêtée au « sauvage >. Granger a senti ce défaut et cherché à le faire disparaître en prêtant à la violence physique l'appui de la contrainte morale. C’est alors qu’il fait intervenir les religions qui ont permis aux propriétaires, aux «usurpateurs» de mettre le fruit de leurs rapines à labri de la colère publique. Dieu devient le gardien de l'injustice :
« Alors, pour consolider mes usurpations, je régulariserai mes moyens, la force et la superstition ; je combinerai la puissance temporelle avec la puissance spirituelle. L’arbitraire qui aura présidé à tous mes actes deviendra l'exécution de la volonté divine, application d’une morale éternelle. C’est ainsi que je réussirai à vivre grassement, moi et les miens, aux dépens d’une population dégradée. De ce moment, j'aurai fondé le despotisme, organisé l’exploitation de l’homme par l’homme, légitimé le privilège d’une part, et la misère de l’autre, en un mot, j'aurai créé le droit » (3).
Actuellement, selon Granger, cette puissance d’asservissement est exercée par l'Eglise.
« Cette Eglise (l’Eglise catholique), autocratiquement spiritualiste, a fait l'alliance avec le pouvoir temporel, et
(3) « A chacun selon son Travail », p. 16-17,
ces deux puissances se sont coalisées pour courber le peuple sous le joug de la force et de la superstition » (4). |
Aux yeux de Granger, les prêtres se font les serviteurs du régime capitaliste. Ils contiennent les prolétaires dans leur triste position par le jeu d’un double sentiment : espoir dans lau-delà d’une vie meilleure, et crainte de châtiments infernaux s'ils se rebellent contre l’ordre établi.
« Comprimer tout désir de bien être, tout mouvement d'indépendance dans le cœur du pauvre déshérité, dont les jours sont voués aux travaux journaliers et qui souffre la faim et le froid, le maintenir sous le joug d’une résignation qui, reportant ses pensées consolantes en un autre monde, lui fait perdre tout espoir ici-bas, tel est donc le vrai but de la religion, et c’est en atteignant ce but qu’elle assure la stabilité des sociétés, c’est-à-dire des corps privilégiés qui les ont organisés à leur profit » (5).
Ce passage exprime très exactement la pensée du communisme moderne sur la religion.
11 importe d’ailleurs de remarquer, ajoute notre auteur, que PEglise n’est parvenue à jouer un rôle aussi pernicieux que par la corruption de ses principes.
Toute la méthode de Granger, qu’on rencontrera si souvent dans la philosophie anticléricale du XIX® siècle, consiste à affirmer que les doctrines du Christ et des Pères
(4) « L'Eglise et le Pouvoir », p. 2.
(5)- Op. cit, p.79.