CHAPITRE IV
Saint-Simon avait assigné à Napoléon le 1er janvier 1815 pour la clôture du concours sur la réorganisation de l'Europe; en avril 1814. l'Empereur partit pour l'île d'Elbe, Louis XVIII monta sur le trône et promulgua la Charte. Le philosophe, qui voyait les effets désastreux du despotisme, avait compris depuis quelque temps déjà les bienfaits du régime parlementaire ; dès 1813 il disait que les Anglais sont les premiers dans la voie du progrès, et par leur supériorité scientifique, et « parce qu'ils ont trouvé le type de l'organisation qui remplacera successivement chez tous les peuples européens le régime féodal [ ». Il accueillit donc avec joie la monarchie nouvelle ; l'occasion lui parut opportune pour faire régner la paix en Europe et clore la Révolution.
Il venait de s'adjoindre un jeune collaborateur.
1 Œuvres, XL, p. 152.
80 SAINT-SIMON ET AUGUSTIH THIERRT
Augustin Thierry. Celui-ci, encore professeur à Compiègne, avait été mis en rapport avec Saint- Simon par le chimiste Péclel : il avait In avec admiration le Mémoire sur la science de l'homme; de son coté, notre auteur avait fait un accueil bienveillant à ses premiers essais '. Bientôt le jeune professeur quitta son poste pour devenir secrétaire de Saint-Simon ; pendant trois ans d'études communes, de 1814 à 1817, il subit le charme de son maître et finit par se proclamer son fils adoptif 2.
Tous deux étaient avides de liberté, de réformes, de progrès ; leur premier ouvrage fut un écrit de 1 s [ i . iw lu réorganisation de la société européenne. Saint-Simon Pavait probablement commencé en vue du concours dont il présentait le programme à Napoléon, mais l'avènement des Bourbons l'obligea de hâter la publication 3.
Dès le début on retrouve la tendance habituelle de notre philosophe à l'unité, au système. Une seule institution, le gouvernement parlementaire, lui parait suffisante pour faire le bonheur de l'Europe. Le xvf siècle, disent les auteurs, a été le
1 Lettre d'Augustin Thierry à Saint-Simon. Œuvres. I, p. 151.
2 Dans le titre de la seconde partie du tome I de l'Indushie (1817).
a L'opuscule est dans le tome I des Œuvres ; il est fait « par M. le comte rie Saint-Simon et par Augustin Thierry, son élève v C'est seulement en 1814 et 1815 que Saint-Simon a repris son litre de comte. Les idées du livre viennent de Saint-Simon ; la forme est probablement de sou secrétaire, car le style est bien plus ferme et plus correct que dans les écrits de notre auteur.
siècle de la théologie, le xvne celui des arts et des lettres, le xvme celui de la philosophie et de la critique ; le xixe aura pour tâche l'examen des grandes questions politiques. La philosophie du siècle dernier fut révolutionnaire; celle du xixe sera organisatrice. Maintenir les vieilles institutions, c'est conserver l'ignorance et les préjugés ; rester sans institutions, c'est se condamner à l'anarchie. « Serons-nous contraints de choisir entre la barbarie et la sottise ? Ecrivains du xixe siècle, à vous seuls appartient de nous ôter cette triste alternative. » Les écrivains régnent sur l'opinion, et l'opinion sur le monde. Aux rois de les comprendre et de se mettre à la tète de leurs contemporains, comme le firent au xvie siècle Charles-Quint et Henri VIII, les deux grands théologiens ; au xvue Louis XIV, le protecteur des lettres ; au xvme Catherine II et Frédéric II, les souverains philosophes.
Puis Saint-Simon s'adresse aux Parlements de France et d'Angleterre. Le régime du moyen âge, qui faisait de l'Europe un ensemble bien constitué, a succombé sous les attaques de Luther; depuis lors, les guerres ont été continuelles, l'Angleterre en profita pour s'isoler, pour dominer les autres pays eu les excitant l'un contre l'autre. Aujourd'hui que la France est libre, il tau! que les deux pays constitutionnels rétablissent un lien général et durable. Si l'Angleterre s'y refuse par égoïsme,
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L'Europe châtiera son ambition comme elle vienl de punir l'ambition française.
Le gouvernement parlementaire fournit le seul moyen de rétablir la paix en Europe. Le Congrès de Vienne n'y réussira pas, chaque puissance n'ayant en vue que son intérêt particulier. L'Autriche «lira que la nature lui a donné la prépondérance en Italie et en Allemagne; la Suède, que la nature lui a donné la Norvège. « Assemblez congrès sur congrès, multipliez les traités, les conventions, les accommodements, tout ce que vous ferez n'aboutira qu'à la guerre. » L'équilibre des puissances est un leurre; la paix véritable n'existe qu'avec une force coactive chargée de la maintenir. Deux hommes l'ont compris. Henri IV et l'abbé de Saint- Pierre; mais Henri IV n'eut pas le temps d'appliquer ses vues, Saint-Pierre ne sut proposer qu'une combinaison factice.
Commençons par chercher la meilleure forme de gouvernement possible; c'est la méthode d'observation qui nous l'indiquera. La meilleure constitution est celle qui organise les pouvoirs publics de façon que chaque problème soit étudié à fond. Toute question doit être examinée quant à l'intérêt général et quant à l'intérêi particulier: il tant donc deux pouvoirs se plaçant à ces deux points de vue : et entre les deux il en faut un troisième, le pouvoir a réglanl ou modérant ». La royauté -'occupant de l'intérêi général, les communes défendront les inté-
rets particuliers ; les pairs seront le pouvoir modérateur. C'est ce que la Constitution anglaise a réalisé. Ajoutons que, comme l'hérédité amène quelquefois au trône des incapables, on sépare dans la royauté le titre, laissé au monarque, du pouvoir réel, qui appartient à un premier ministre imposé par l'opinion publique ; c'est réunir les avantages de l'hérédité à ceux de l'élection.
Voilà le système qui doit être étendu à l'Europe entière. On commencera par établir dans tous les pays des parlements nationaux, puis au-dessus d'eux un parlement général ; il se formera un patriotisme européen, destiné à devenir aussi fort que Test aujourd'hui le patriotisme national. Et Saint-Simon, selon son habitude, expose dans le plus grand détail ce projet si éloigné de la réalité. La Chambre des députés comprendra des négociants, des savants, des magistrats, des administrateurs, tous gens habitués à porter les yeux audelà de leur pays; chaque million d'hommes élira un député de chacune de ces catégories. Tout député, pour être indépendant, devra posséder 25,000 francs de rentes enterres; les pairs, nommés par le souverain à titre héréditaire, devront posséder chacun au moins 500,000 francs de rentes en biens-fonds. Quant au roi de l'Europe, Saint- Simon remet prudemment à plus tard de s'en occuper. Le Parlement européen, siégeant dans une ville placée sous sa domination exclusive,
devra examiner les questions d'intérêt général, accomplir les grands travaux, par exemple les canaux du Rhin au Danube, du Rhin à la Baltique: il déversera le trop-plein de notre partie du monde sur les autres continents, et dirigera en Europe l'instruction publique, en imposant à tous le même code de morale.
Le rêveur lui-même doit avouer que l'Europe n'est pas encore capable de se constituer en Etats- Unis. Il faut, du moins, lui donner l'exemple en formant une fédération franco-anglaise dirigée par un parlement franco-anglais ; ayant plus d'expérience de la vie parlementaire, les Anglais posséderont les deux tiers des voix. Cette alliance est nécessaire aux deux pays. En Angleterre, l'accroissement de la dette, la cherté des vivres amèneront une révolution, à moins que la Grande-Bretagne ne s'unisse avec la France, avec un associé riche qui soutiendra de ses capitaux la grande maison endettée. En France, la situation n'est pas mieux assurée. Comparez la révolution de 1789 h celle de lois, el vous y trouverez cinq ternies semblables. D'abord le progrès des lumières montre les inconvénients de l'ancien régime, tout le monde s'entend pour y porter remède ; puis le charme cesse, le parti qui détient l'autorité veut revenir sur ses pas, et les novateurs excitent la populace contre lui; en troisième lieu, la populace prend le pouvoir, ce qui amène l'anarchie, la guerre civile, la
famine; ensuite on a soif d'ordre, de despotisme, on accepte une domination guerrière ; enfin, le calme renaît, Tordre social nouveau s'organise. Voilà les cinq époques auxquelles correspondent la Constituante, la Législative, la Convention, la tyrannie de Bonaparte, le retour des Bourbons. Il y a eu un sixième terme en Angleterre, l'expulsion des Stuarts ; pareil sort menace la dynastie française. Tout le monde est mécontent : la noblesse nouvelle méprise la noblesse ancienne, les comme nants se plaignent de l'orgueil des gentilshommes, le sentiment national est révolté par l'humiliation de la France. Tout le monde accepte la Charte, mais elle est mal appliquée; les députés, façonnés au despotisme de Bonaparte, n'osent se croire indépendants; les pairs ne le sont pas, puisqu'on leur refuse l'hérédité ; Louis XVIII demeure incertain1. C'est lui qui est menacé, parce qu'on lui rapporte tout, parce que la responsabilité ministérielle n'existe pas encore. L'union avec l'Angleterre satisfera l'orgueil national aussi bien que les besoins du commerce et de la marine.
Les deux pays ainsi réunis gagneronl facilement l'Allemagne à leur cause. Saint-Simon juge les Allemands en contemporain de Mme de Staël : « La
1 « Eloigné p;ir sa philosophie et son caractère de toute idée d'autorité ahsolue. il y est ramené malgré lui par le pouvoir des habitudes de l'enfance et par les conseils de ceux qui l'entourent : d'un coté sa sagesse le sollicite, de l'autre son éducation le rappelle. »
morale la plus pure, une sincérité qui ne trompe jamais, une probité à toute épreuve se rencontrent chez la nation allemande. » Or l'Allemagne s'agite et veut la liberté; une révolution y sera forcément sanglante, à moins que l'Angleterre et la France n'interviennent pour apaiser la lutte. Il faut aussi que l'Allemagne fasse son unité, pour ne pas rester à la merci de ses voisins. Alors un parlement des trois puissances achèvera la réorganisation de l'Europe. Saint-Simon et Augustin Thierry concluent par ces paroles enthousiastes : « L'imagination des poètes a placé l'âge d'or au berceau de l'espèce humaine, parmi l'ignorance et la grossièreté des premiers temps ; c'était bien plutôt l'âge de fer qu'il fallait y reléguer. L'âge d'or du genre humain n'est point derrière nous, il est au devant, il est dans la perfection de l'ordre social: nos pères ne l'ont point vu. nos enfants y arriveront un jour ; c'est à nous de leur en frayer la route. » Les hommes de notre lin de siècle, qui voient les haines nationales grandir et les haines sociales ^'envenimer, ne peuvenl relire ces lignes sans un sentiment de tristesse.
Saint-Simon avait beau écrire an tsar pour lui soumettre son livre1, ce n'était qu'une belle utopie digne de prendre place à côté de celle de l'abbé de Saint-Pierre. Mais, tout en prônant le gouvernement parlementaire pour l'Europe, il travaillait par les moyens les plus pratiques à le consolider en France. Le Censeur, le recueil libéral de Comte et Dunoyer, publia un article de lui sur la nécessité d'organiser le ministère et l'opposition2. C'est un élève de l'Angleterre qui parle ici. L'existence de deux grands partis est nécessaire, parce qu'ils se surveillent l'un l'autre. Tous deux doivent être constitutionnels ; c'est facile, maintenant que Louis XVIII a impose silence aux hommes rétrogrades. Le ministère a pour lui le pouvoir et les places, l'opposition n'a qu'une force, l'esprit public ; formons donc l'esprit public. Un parti n'est constitué que lorsqu'il obéit à un chef ; or l'opposition seule possède un vrai chef, tandis que le ministère est une réunion d'hommes choisis par le roi : c'est dans l'opposition que doit s'organiser le futur ministère. Nous sommes encore loin de ces habitudes: « Je vois des ministres, et point de ministère, des oppo-
1 Nous n'avons plus celte lellrc. Voir Œuvres, II, p. 1. - Le Censeur, t. III, p. 334 et suiv.
sants, et point d'opposition. » Montrons aux Français leur intérêt à maintenir la Charte; car l'humanité a vieilli, on ne se passionnera pour le régime parlementaire que si l'on a la conviction que les fortunes privées y sont attachées. Toute une classe de nos compatriotes, les propriétaires de domaines nationaux, a évidemment besoin du maintien de la Charte ; l'inquiétude qu'inspirent les attaques des ultra-royalistes a fait tomber ces domaines à vil prix ; que les propriétaires s'unissent et forment un parti d'opposition constitutionnelle. L'opposition doit exister hors des Chambres, pour appuyer celle qui est au Parlement ; autrement il faudrait des Fabricius pour devenir députés opposants, et le temps des Fabricius est passé. Que le parti libéral soutienne ses champions par des souscriptions, « et un homme de talent, sans se dévouer à mourir de faim, pourra être autre chose que ministériel ». Notre publiciste présente ces idées à Louis XVIII, en rappelant qu'il descend des Saint-Simon.
Cette proposition d'assurer les propriétaires de domaines nationaux reparut peu après; cette fois Saint-Simon apporte un plan précis et détaillé. Une agence générale sera formée à Paris ; les forts souscripteurs constitueronl le petit conseil, qui dirigera tout, car les riches doivent payer de leur personne et de leur bourse1. On établira des
1 Le Censeur, t. IV, p. 10 et suiv. « Il n'y a point de liberté, point de prospérité possible pour un État si les riches ne cherchent point
agences départementales, véritables banques de prêts pour les propriétaires; on publiera des journaux sur les affaires courantes, et des livres destiné:- à défendre les biens nationaux. Saint-Simon allait donner l'exemple en composant un ouvrage à ce sujet ' quand on apprit le retour de l'île d'Elbe.
A cette nouvelle, le réformateur, indigné de voir interrompre l'œuvre de paix, fulmine contre Napoléon dans un pamphlet daté du 15 mars 1815 '. Les Anglais, qui se sont levés en masse en 1745 contre le descendant des Stuarts, auraient montré encore plus d'ardeur contre un Gromwell venant les envahir. Or c'est un Gromwell qui aujourd'hui attaque la France : « Croit-il que nous oublierons ce qu'il fut, ce que nous sommes, ce que nous voulons être ? » Ses promesses libérales fussent-elles sincères, lui et les siens ne pourraient les tenir. Tous doivent s'armer contre lui ; les soldats n'oublieront pas la patrie pour un homme.
Cinq jours après, Napoléon entrait à Paris et, trompant les prédictions de ses ennemis, faisait préparer l'Acte additionnel. Saint-Simon et son élève donnèrent, le 18 mai, une consultation polila considération, s'ils ne mettent pas. pour ainsi dire, leur vanité dans de grands sacrifices fait3 pour l'utilité publique... Nous ne savons donc pas que les gouvernés ont leurs devoirs, leurs soins, leurs fonctions tout aussi bien que ceux qui gouvernent! »(P. 15-16.) 1 Le Défenseur des propriétaires de domaines nationaux. '-' Profession de foi du comte de Saint-Simon au sujet de l'iuvasion du territoire français par Napoléon Bonaparte. Œuvres choisies, II, p. 329.
tique à ce propos1. Mal revenus de leurs défiances contre l'Empereur, c'est à la nation française qu'ils s'adressent ; elle doit agir tout de suite, avant le Champ de Mai, avant de se donner un maître; qu'elle impose à celui-ci l'union avec l'Angleterre. C'est la seule alliance possible. L'Autriche, pays de réaction, veut asservir l'Italie; s'unir à elle, ce serait contredire notre passé ; d'ailleurs Napoléon, déjà membre de la famille impériale de Vienne, en prendrait les habitudes et les tendances. La Russie est une puissance purement conquérante ; il faudrait, pour avoir son appui, conquérir avec elle, et compromettre nos libertés, ou la laisser conquérir seule, et compromettre l'existence nationale. La Prusse, plus éclairée que ses voisines, est animée d'une haine si ardente contre Napoléon qu'on ne peut songer à elle. Reste l'Angleterre : tous ces pays sont absolutistes, l'Angleterre est libérale ; elle est puissance maritime, la France puissance continentale. Son gouvernement nous hait, mais les deux peuples s'entendront : c'est la seule union sûre, car la Nation est toujours la Nation, tandis que les alliés de Louis XVIII ne sont pas ceux de Napoléon. La nation française doit déclarer au Champ de Mai que le peuple anglais est désormais notre allié naturel.
1 Opinion sur les mesures à prendre conlre la coalition île 1815, par Henri Saint-Simon et Augustin Thierry. Œuvres choisies, II, p. 335.
II convient aussi d'ajouter deux déclarations à l'acte constitutionnel. Par la première, le peuple français refuse au gouvernement le droit d'agrandir le territoire, même par des traités, s'il, s'agit d'un accroissement de plus de 100,000 individus. Si le gouvernement croit ces traités possibles, voici comment on procédera : « Le peuple qu'il s'agira d'incorporer à la France, de son côté, et le peuple français du sien, devront au préalable manifester leur vœu à cet égard par des signatures individuelles; et l'union ne sera réputée légitime, et comme telle effectuée,' que dans le cas où de part et d'autre la majorité absolue aura voté pour elle ; autrement, elle ne pourra avoir lieu. » Par une seconde déclaration, le peuple français acceptera l'Acte additionnel, mais, le déclarant provisoire, il invitera la Chambre des députés à s'ériger en Constituante dès qu'elle le jugera nécessaire.
Voilà les ouvrages de ce que l'on peut nommer la période parlementaire de la vie de Saint-Simon. Ils sont en partie un reilet de l'opinion publique sous la première Restauration. Ce qui tempérait pour les classes instruites L'amertume de la défaite, c'étaitla joie d'avoir enfin trouvé un régime pacifique et libéral. Les parti- ans de la Charte se
prenaient de sympathie pour l'Angleterre et demandaient aux ennemis d'hier des leçons de politique. Saint-Simon partage ces sentiments, mais cela ne l'empêche pas de démêler tout de suite les périls qui menacent la dynastie restaurée; il signalée l'humiliation d'un peuple habitué à la gloire, l'abîme qui sépare les émigrés de la nation, l'inquiétude des acquéreurs de domaines nationaux. Aussi, après avoir accueilli avec autant de colère que Benjamin Constant le retour de l'île d'Elbe, il se résigne au fait accompli, mais sans enthousiasme, sans éloges pour le monarque rentré aux Tuileries.
La part de la chimère est grande chez lui, comme toujours; on sourit en lisant ces projets de fédération franco-anglaise, de parlement européen. Mais aussi, que de vues fines et ingénieuses, par exemple cette comparaison entre les révolutions de France et d'Angleterre, qui va défrayer les journaux jusqu'en 1830 ! Et même, dans ses projets, tout doit-il être écarté? Ses paroles sur l'annexion de territoires nouveaux, sur la nécessité d'un plébiscite libre, sont d'un véritable précurseur. La France a fait entrer ce principe dans la politique européenne lors delà réunion de la Savoie, et c'est la violation de cette règle vis-à-vis de l' Alsace-Lorraine qui tient aujourd'hui toute l'Europe en arme--.
Augustin Thierry a dû collaborer avec plaisir à
ces écrits, car les idées de Saint-Simon étaient également celles dn jeune et ardent libéral, qui allait mener une si âpre guerre contre les ultraroyalistes. Mais, en 1817. ils se séparèrent, peu après la publication du premier volume de L'Industrie, qui contenait encore un ouvrage d'Augustin Thierry. Saint-Simon avait un caractère impérieux ; son secrétaire ne voulut plus subir sa volonté. Le premier dit un jour : « Je ne conçois pas d'association sans le gouvernement de quelqu'un. — Et moi, répartit Thierry, je ne conçois pas d'association sans liberté. » Ce fut le signal de la rupture1. Elle ne les brouilla pas complètement. Saint-Simon, peu de temps avant sa mort, reçut en hommage de son ancien élève la Conquête de l'Angleterre par les Normands; il eut encore la force de lire l'ouvrage et d'en comprendre le mérite: mais, devançant les historiens anglais de notre temps, il reprochait à Augustin Thierry d'avoir exagéré les maux de la conquête et méconnu le progrès social dont elle fut la cause. Le
1 Guigniaut, Notice historique sur la vie et les travaux de M. Augustin Thierry (Paris, 1863, 4°), p. 50. L'inûuence de Sainl- Simon es' encore sensible dans un article de Thierry publié par le Censeur européen en 1817 (1. II. p. 107 et suiv.). A propos des élections qui vont avoir lieu, il expose, conformément au système industriel de Saint-Simon, la lutte nécessaire entre les travailleurs et les gouvernants ; et il dresse une liste d'industriels à élire, tels que î.a Fayette (qui est considéré comme industriel), Lafûtte, Ternaux, Casimir Périer. Tout cet article pourrait être signé de Saint- Simon.
grand historien vint assister aux funérailles du philosophe '.
Ces trois années de rapports avec Saint-Simon n'ont sans doute pas été inutiles à Augustin Thierry. Ses travaux: sur l'histoire des communes ont dû avoir pour point de départ des conversations avec son maître, qui a montré dans cet affranchissement le présage du triomphe des idées modernes. Tous deux aussi ont déploré l'insuffisance des ouvrages historiques antérieurs, cette insuffisance qui a fait dire à Saint-Simon que l'histoire n'est jusqu'à présent que la biographie du pouvoir, et à Thierry qu'il nous manque « l'histoire des citoyens, l'histoire des sujets, l'histoire du peuple ».
1 Hubbard, p. 105. Bazard a plus tard développé cette critique coûlre l'ouvrage de Thierry dans ses Considérations sur l'histoire, publiées par le Producteur, en 1826.