‹ Un précurseur du socialisme: Saint-Simon et son œuvreChapitre 11 sur 23 · LE MÉMOIRE SUR LA SCIENCE DE L^HOMME · texte numérisé non relu

LE MÉMOIRE SUR LA SCIENCE DE L^HOMME

Saint-Simon, il faut une classification nouvelle des phénomènes et des sciences. La classification en trois règnes est incomplète, puisqu'on ne sait où placer les phénomènes célestes, et vicieuse, puisqu'elle n'est pas binaire; toute classification, étant une comparaison, se ramène à deux termes *.

Inutile d'énumérer ses observations sur la structure des corps, des différentes parties du corps humain, particulièrement du cerveau, qu'il dit avoir étudié d'une manière spéciale. Voici ses conclusions : les parties élémentaires des corps organisés sont tubuleuses ; les fluides circulant dans ces tubes sont nécessaires à la vie. Les fluides sont l'objet propre de la physiologie ; elle reste en retard parce que l'étude des fluides impondérables offre plus de difficultés que celle des solides ; elle ne s'est pas encore élevée jusqu'à la loi de la gravitation.

1 Voici la classification de Saiut-Simoa (p. 88) :

Sciences physiques.

Physique particulière. Physique générale.

Corps bruts. Corps oi^nisés. Corps astronomiques. Corps te r restre s .

Chimie Chimie Physiologie Psychologie. Solides Fluides. Solides Fluides.

des des solides, fluides.

Ampère aussi, dans sa classiOcation des sciences, fait toujours des groupes binaires.

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Cette partie du mémoire de Saint-Simon ne mérite pas grande attention ; beaucoup plus curieuse et plus intéressante est son esquisse du développement historique de Thumanité. L'œuvre de Condorcet a produit une grande impression sur lui, à cause des résultats qu'elle peut donner. La connaissance du passé permet de prévoir l'avenir ; quand on a bien établi la série des progrès acquis, il suffit d'en indiquer le prolongement naturel pour connaître les progrès futurs. Mais autant Saint- Simon glorifie la conception de Condorcet, autant l'exécution lui paraît défectueuse ; la différence principale entre eux, c'est que notre philosophe réhabilite le moyen âge. Ici encore, avec cette probité qu'on lui a si injustement refusée, il se dit redevable à OElsner * d'indications neuves sur le rôle scientifique des Arabes ; mais c'est à lui que revient le mérite d'avoir compris la grandeur de l'époque féodale.

Pascal avait exprimé d'une manière saisissante la doctrine du progrès en comparant l'espèce humaine à un individu qui grandit toujours et qui apprend continuellement. Saint-Simon, dévelop-

> L'aateur d'an mémoire couronné par rinstitut en 1809 et paru en 1810, Des effeli de la religion de Mahomet

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pant cette comparaison, prétend retrouver dans rhistoire de Thumanité les mêmes phases, les mêmes âges critiques, les mêmes changements de goût que dans Thistoire de l'individu. L'enfant dans ses premières années ne songe qu'à manger, tout comme les peuples sauvages. Puis il se prend de passion pour les arts et métiers, il s'amuse à faire des tas de pierres, à creuser des rigoles ; le premier pays civilisé, TEgypte, s'illustra par ses monuments, ses canaux, ses pyramides. Vient l'adolescence, et l'amour des beaux-arts se développe. Quel est le jeune homme qui n'a pas songé à faire un poème ou une statue ? De même les Grecs furent le peuple artiste par lexcellence. Dans l'âge viril, l'homme, exubérant de force, rêve de dominer le monde par les armes ; l'âge viril fut pour l'Europe celui des Romains, les grands conquérants. Enfin l'âge mûr a commencé, l'ardeur militaire cesse ; Thomme se plaît à raisonner, à expliquer les actions des autres, à comprendre la science ; tel fut le signe distinctif des Sarrasins, le dernier des peuples conquérants et le premier des peuples savants ; tel est le . caractère des nations européennes qui les ont suivis.

Laissons là cette ingénieuse comparaison, et reprenons l'esquisse que Saint-Simon veut substituer à celle de Condorcet*. Il faut remonter à l'his-

• >i Ces études commoDceDt déjà dans V Introduction aux travaux scientifiques» Puis Saint-SimoD développe ses idées en 1810 dans

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toire primitive, sur laquelle on s'est fait de si étranges illusions. On a placé Tàge d'or dans les premiers jours du monde ; les théologiens montraient Adam et Eve dans le paradis ; les philosophes, Rousseau et d'Alembert, ont célébré l'homme de la nature, et Condorcet n'est pas si éloigné d'eux qu'on le croit. C'est une erreur grave. L'homme primitif ne l'emportait sur les animaux que par sa conformation anatomique et son organisation physiologique. Cet avantage lui a permis de les dompter, de les détruire ou d'arrêter leurs progrès; si l'espèce humaine disparaissait de la terre, l'espèce qui la suit immédiatement se développerait à sa place. Le castor est, dans la série animale, le premier après l'homme, parce que, vivant dans les pays froids, tandis que nos aïeux recherchaient les pays chauds, il s'est trouvé pendant des siècles à l'abri de leur tyrannie K L'humanité ne possédait pas le langage dès l'origine ; elle a tout acquis peu à peu, lentement, péniblement. L'étude de ces débuts de l'histoire est devenue possible grâce aux récits des grands voyageurs, Bougainville, Cook, La Pey- . rouse; on a pu y joindre certaines observations

VEsquisse d'une nouvelle Encyclopédie {Œuvres, I, p. 89), en 1811 dans ies lettres à Redern, en 1812 'dans le mémoire contre celuici {Œuvres, I, p. 113 et. 122), avant d'en faire l'exposé complet en 1813.

1 Saint-Simon remercie le D' Bougon de lui avoir démontré qu^ c'est le castor, et non le singe, qui est le.premier après l'homme.

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faites en Europe, surtout sur le Sauvage de FAveyron *.

Fixons donc les premiers termes de la série historique. Le premier, c'est l'époque des hommes primitifs, très voisins des animaux, comme le Sauvage de TAveyron. Le second est représenté par les hommes du détroit de Magellan ; Cook les a étudiés dans leurs cavernes. Puis viennent quatre termes de plus en plus élevés : les hommes du nord-ouest de l'Amérique ont des habitations, des chefs et un commencement de langue; ceux de la Nouvelle-Zélande possèdent une langue complète et pratiquent l'anthropophagie, qui suppose le talent de fabriquer des armes meurtrières; les habitants des Tonga et des Sandwichs sont presque revenus du cannibalisme et possèdent un clero:é ; enfin, les Péruviens et les Mexicains, tels que les trouvèrent Cortez et Pizarre, étaient encore plus avancés.

Avec le septième terme, avec les Egyptiens, l'histoire s'éclaire, le terrain est plus solide, nous arrivons aux créateurs de l'écriture. C'est le second point de départ de l'intelligence humaine ; la séparation se produit entre la classe des savants et la masse du peuple. Les savants, ce sont les prê-

i Cet individa sauvage, d'après Saint-Slrnoo, fût saisi par des paysans de rAreyron et mené & Paris ; on le confia d'abord à l*abbé Sicard, qui espéra s'en servir comme d'un témoin pour la cause théologique et ne put rien en tirer ; heureusement Itard, le médecin des sonrds-muetf, a fait sur lui des études précises.

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très égyptiens ; ils ont une doctrine publique, le fétichisme, et une doctrine secrète, plus haute, qui admet déjà les causes invisibles.

Le huitième terme nous amène chez les Grecs ; la doctrine des causes invisibles, ou polythéisme, qui demeurait chez les Egyptiens Tapanage d'une élite, devient en Grèce la croyance de tous depuis qu'Homère l'a popularisée dans ses merveilleux poèmes. La Grèce pose les bases de la science politique, avec Lycurgue, Dracon, Solon. Elle donne pour la première fois le spectacle d'une société formée de peuples distincts qu'unit un lien religieux, le culte de Delphes. Enfin les beaux- £^rts atteignent à une splendeur qui ne sera point dépassée. Mais tout cela n'est rien à côté des progrès qui commencent avec Socrate ; c'est lui qui sépare l'histoire moderne de l'histoire ancienne ^ Socrate est le plus grand homme qui ait jamais existé. On n'apprécie pas assez l'importance de ses deux grandes conceptions : la première, d'après laquelle il faut à la société un système bien enchaîné, a produit le déisme ; la seconde, c'est que l'homme a deux procédés pour atteindre la vérité, qu'il doit avancer alternativement a priori et a posteriori. Platon et Aristote, les chefs des académi-

1 Saint-Simon dédaigne l^hisloire ancienne. « Les hommes médiocres sont les seuls dont elle puisse fixer l'attention. Le genre «It^ recherches auquel se livrent les auteurs qui fouillent dans la haute antiquité les empêche de sentir leur incapacité. » Œuvres choisies, I, p. 193.

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