CHAPITRE XII
renvoyé à la section de Morale, chargée de présenter des candidats, la lellre que vous avez adressé (sic) à M. le président, par laquelle vous exprimez le désir d'être maintenu sur la liste des personnes qui aspirent à remplacer M. le comte Rœderer.
« Charles Comte. »
Le choix de la section de morale s'arrêta sur l'honorable Charles Lucas, qui a longtemps appartenu à l'Académie.
Il serait bien difficile de déterminer au juste les causes de cet insuccès. On a dit que le souvenir du procès de 1827 avait, en dépit de l'acquittement final, desservi le candidat. Un pareil scrupule chez de vieux idéologues comme Destult de Tracy, Garai, Daunou, parait bien invraisemblable. Quelle qu'en fût la cause, il semble qu'à celte époque et dans diverses circonstances une influence hostile ait pesé sur Senancour. En 1841, il fui nommé chevalier de la Légion d'honneur, « à l'occasion du baptême du comte de Paris. » Dans la même promotion, au milieu de noms obscurs, figuraient ceux de Mortimer-Ternaux, de Malgaigne et de l'aliénisle Voisin. Villemain, alors ministre de l'instruction publique, vint lui-même annoncer la bonne nouvelle à Senancour. qu'il trouva dans son jardin de la rue de la Cerisaie, petit parterre planté de jonquilles et qu'un lilas superbe ombrageait. « Malgré cela, disait Senancour, je n'ai jamais reçu la croix, » Un document tout à fait singulier et resté jusqu'à présent inconnu prouve bien cependant que celle nomination fut sérieuse. C'est la lettre qui lui fut adressée par les hommes de peine de la Légion d'honneur . Je donne cette pièce à titre de singularité.
100 SENANGOUR.
« Monsieur le chevalier,
« Los hommes de peine a Hachés à la chancellerie de la Légion d'honneur vous présentent leurs très humbles respects; ils viennent, comme c'est l'usage, pour avoir l'honneur de vous saluer en votre qualité de Légionnaire et vous féliciter sur cette nomination, qui est un hommage sincère rendu à votre mérite littéraire par notre souverain, digne appréciateur des lumières et des vertus sociales.
« Ils ont l'honneur d'être avec le plus profond respect,
« Monsieur le chevalier,
« Vos très humbles et très obéissants serviteurs.
« Pour ses camarades, « Louis. »
On ne voit pas trop quel service les hommes de peine pouvaient rendre à Senancour, mais ce qui est hors de doute, c'est que l'art d'extirper les pourboires était déjà perfectionné.
Un an auparavant, la petite édition Charpentier (ÏOberman avait paru avec une éloquente préface de George Sand. L'auteur se crut obligé d'offrir un dîner aux principaux écrivains qui avaient parlé de son livre avec éloges. Philarète Chaslos, Sainte-Beuve et George Sand firent partie des invités. Ceux-ci se réunirent au restaurant de .Joseph II, tenu par Foyot, à l'angle des rues de Tournon et de Vaugirard. 11 y avait fort peu de temps que Senancour connaissait George Sand. Une entrevue avait eu lieu à laquelle assistaient Gustave Planche et M"" de Senancour. Le pamphlétaire Mirecourt ayant donné de cette entrevue un récit tourné en caricature, la fille de l'écrivain a dû protester plus tard.