CHAPITRE II
œuvre, si l'homme doit rester; el j*en suis atterré, s'il ne reste pas. »
Voir sans comprendre, penser sans vouloir, vouloir sans agir : ces trois termes lui sont insupportables. Cependant, c'est sur ces trois écueils qu'il viendra constamment échouer. Ce que quelques-uns ont nommé son impuissance résulte de sa puissance même, mais d'une puissance qui, ne réussissant ni à s'éclairer ni à se guider, demeure inemployée, n'exerçant sa force que contre elle-même et se détruisant en agitations douloureuses :
« Je ne sais pas bien ce que je veux. Heureux celui qui ne veut que faire ses affaires ; il peut se montrer à lui-même son but. Rien de grand (je le sens profondément;, rien de ce qui est possible à l'homme et sublime selon sa pensée, n'est inaccessible à ma nature : pourtant, je le sens de même, ma fin est manquée, ma vie est perdue, stérilisée; elle est déjà frappée de mort; son agitation est aussi vaine qu'immodérée; elle est puissante, mais stérile, oisive et ardente au milieu du paisible et éternel travail des êtres. Je ne sais que vouloir ; il faut donc que je veuille toutes choses : car, enfin, je ne puis trouver de repos quand je suis consumé de besoins, je ne puis m'arrèter à rien dans le vide. Je voudrais être heureux ! Mais quel homme aura le droit d'exiger le bonheur sur une terre où presque tous s'épuisent tout entiers seulement à diminuer leurs misères ?
a Si je n'ai point la paix du bonheur, il me faut l'activité d'une vie forte.... »
C'est tourner dans un cercle vicieux, car cette vie forte, il ne pourrait y atteindre, se la procurer que par un exercice déterminé de la volonlé, et justement ce but se dérobe devant lui. La cécité morale le paralyse.
A défaul de l'action, la sensation vient encore s'offrir à lui, comme elle l'a déjà fait dans les Rêveries. Elle est loin toutefois de conserver le même pouvoir et de s'orner du même prestige. L'épicurisme n'est pas banni (XOberman. 11 ne le sera jamais entièrement de la pensée de Senancour; mais il ira toujours s'affinant, s'appliquanl de préférence et presque exclusivement aux choses de l'esprit et de l'âme. Le philosophe n'en était pas encore là quand il écrivait :
« Rien n'est possédé comme il est conçu : rien n'est connu comme il existe. Nous voyons les rapports et non les essences : nous n'usons pas des choses, mais de leurs images. Cette nature cherchée au dehors et impénétrable dans nous est partout ténébreuse. Je sens est le seul mot de l'homme qui ne veut que des vérités. Et ce qui fait la certitude de mon être en est aussi le supplice. Je sens, j'existe pour me consumer en désirs indomptables, pour m'abreuver de la séduction d'un monde fantastique, pour rester atterré de sa voluptueuse erreur. »
Depuis les paroles que Job prononçait sur son fumier, je ne crois pas qu'il en ait été dit de plus désespérément amères. Oberman ici n'est plus un chétif individu quelconque, un rêveur mécontent, un penseur incomplet (et en ce sens Senancour avait raison de ne pas se reconnaître en lui); il est, comme Hamlet, une représentation symbolique de l'humanité. Rien ne lui plaît, et rien ne lui suffit. A quoi se rattacherait-il? Les traditions religieuses, il les écarte avec une respectueuse ironie ; les cadres sociaux, il s'y soumet en les méprisant ; la nature, elle le trouble ou elle l'écrase. N'est-ce pas lui qui a dit cette parole grandiose : « la paisible harmonie des choses fut sévère à mon cœur agité. » Il lui reste le cœur humain, le sien; mais là aussi les
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ténèbres le poursuivent, l'enveloppent, l'aveuglent. Dans une telle extrémité, une telle détresse, il n'est pas surprenant que la pensée du suicide se présente à lui. 11 ne la repousse point; il l'ajourne, la tient en réserve, sans la condamner. Cet indomptable réfractaire veut rester libre envers la mort comme envers la vie. Un coup de pistolet terminerait tout si Oberman était un personnage de roman ; mais Oberman, c'est l'homme même, chez lequel rien ne se termine et devant qui demeure indéfiniment ouvert le champ des contradictions.