CHAPITRE III
Oberman (suite et fin]
« Je n'aimerais pas a me contredire, et je tacherai de l'éviter; mais je ne puis reprocher à ma faiblesse les variations de l'incerlitude. J'ai beau examiner, et mettre à cet examen de l'imparlialilé et même quelque sévérité, je ne puis trouver là de véritables contradictions.
« Il pourrait y en avoir entre diverses choses que j'ai dites, si on voulait les regarder comme des affirmalions positives, comme les diverses parties d'un même système, d'un même corps de principes donnés pour certains, liés entre eux et déduits les uns des autres. Mais les pensées isolées, les doutes sur des choses impénétrables peuvent varier sans être contradictoires. »
Variation ou contradiction, comme il l'entendra, ce qu'il y a de plus clair, c'est que dans sa tristesse, sa désespérance, Oberman s'interdit absolument d'être syslématique. Du point de vue où il s'est placé, il lui serait impossible de ne pas se montrer pessimiste, mais il ne connaît point ce pessimisme doctrinal et inflexible que l'on adopte si volontiers aujourd'hui. Cette liberté d'allures, ce refus de s'enfermer a toujours dans une allière négation niisaulhropique constituent un mérite aux yeux de quelques-uns, mais pour le plus grand
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nombre sonl un défaut grave. L'espriL humain aime les thèses nettement formulées; il admet difficilement que l'on s'arrête à la variété des points de vue et que l'on hésite.
Cette invincible sincérité a fait surtout du tort à l'ouvrage de Senancour, considéré en tant qu'œuvre d'art. Oberman pèche grièvement par deux cùtés : il n'a pas plus de dénouement dramatique que de conclusion philosophique, et le personnage, loin de conserver une altitude, change et se dément à chaque page. Point de système, en effet, et point d'attitude : voilà justement ce que l'auteur a voulu. Son livre a des faces multiples, et, comme dirait Hugo, sa partie lumineuse en regard de sa partie d'ombre. Sans doute, cette lumière n'est qu'une faible aurore, tandis que celle ombre est presque une nuit noire. L'attente dans une observation résignée est à coup sûr moins poétique et moins passionnante, quoique plus conforme à la réalité des choses qu'un désespoir de Titan bravant la foudre et frappé par elle.
11 semble pourtant que celte acceptalion mitigée de la destinée humaine, celte résignation à un minimum de bonheur et de vérité ait aussi sa mélancolie, sa poésie et sa grandeur. Du moment que l'on ne s'anéantit pas au fond d'un cloître et que l'on ne disparait point emporté par la tempête, continuer de vivre en se croisant les bras, en se lamentant, serait puéril et misérable. 11 faut chercher des raisons de vivre, et si l'on n'en trouve pas, il faut s'en créer. C'est ce que fera Oberman.
11 rêvera d'être utile aux autres hommes, de s'appuyer sur l'amitié, il entreverra dans les sphères spéculatives quelques indications consolantes, el il concevra le dessein de les approfondir. L'amour même se présente a son cœur, et il ne l'écarté que par le plus honorable
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des scrupules, se réservant d'en déterminer un jour et d'en poser les lois.
i On croit voir que nos maux tiennent à peu de chose, et que le bien moral est dans la main de l'homme. On suit des conséquences théoriques qui mènent à l'idée du bonheur universel; on oublie cette force qui nous maintient dans l'état de confusion où se perd le genre humain ; on se dit : Je combattrai les erreurs, je suivrai les résultats des principes naturels, je dirai des choses bonnes ou qui pourront le devenir. Alors on se croit moins inutile, moins abandonné sur la terre : on réunit le songe des grandes choses à la paix d'une vie obscure; on jouit de l'idéal, et on en jouit vraiment, parce qu'on croit le rendre utile. »
Le songe des grandes choses : c'est déjà une perspective qui peut faciliter quelque accommodement avec la vie. Mais ne faut-il pas sortir du rêve et s'approcher délibérément de la réalité? Ce monde sur lequel on médite d'agir, il est sage, au lieu de s'en détourner, d'y porter désormais une attention sympathique.
« La scène de la vie a de grandes beautés. 11 faut se considérer comme étant là seulement pour voir. 11 faut s'y intéresser sans illusion, sans passion, mais sans indifférence, comme on s'intéresse aux vicissitudes, sux passions, aux dangers d'un récit imaginaire : celui-là est écrit avec bien de l'éloquence. »
On sent que l'observateur pacifié se prêterait sans répugnance à devenir de spectateur acteur, ajoutant au récit héroïque ou solennel une page particulière, non dépourvue, elle aussi, d'éloquence et de fierté. Mais s'il consent à se mêler aux affaires humaines, s'il laisse entrevoir qu'il y accepterait un rôle, ce ne sera point par ce qu'on pourrait appeler une ambition sèche, mais bien plutôt par cette sorte d'ambition philanthropique