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CHAPITRE III

qui peut faire sourire les gens positifs, mais n'en demeure pas moins l'une des plus honorables dispositions d'esprit du xvmc siècle.

Les crises de pessimisme d'Oberman, si profond ou si haut qu'elles aillent, ne dégénèrent jamais en misanthropie. Le solitaire chez lui à aucun moment ne se transforme en isolé. Même à ses heures les plus sombres, il reste uni de cœur avec l'humanité.

« Je n'aime, il est vrai, que la nature, mais c'est pour cela qu'en m'aimant moi-même je ne m'aime point exclusivement, et que les autres hommes sont encore, dans la nature, ce que j'en aime davantage. Un sentiment impérieux m'attache à toutes les impressions aimantes; mon cœur plein de lui-même, de l'humanité et de Taccord primitif des êtres, n'a jamais connu de passions personnelles et irascibles. Je m'aime moi-même, mais c'est dans la nature, c'est dans l'ordre qu'elle veut, c'est en société avec l'homme qu'elle veut, c'est en société avec l'homme qu'elle fit, et d'accord avec l'universalité des choses. A la vérité, jusqu'à présent du moins, rien de ce qui existe n'a pleinement mon affection, et un vide inexprimable est la constante habitude de mon âme altérée.... »

Ce sentiment de large et intense sympathie est assez fort chez Oberman pour modérer précisément l'essor de sa pensée réformatrice et l'élan de son ambition. 11 faut lire dans cet ouvrage le portrait de Y « Homme supérieur ■» eL celui du « Sage » dans les Rêveries, pour se rendre compte de la haute idée que Senancour se faisait du législateur, du rénovateur, de l'apôtre. A celui-là seul il permettait de se passer, de se sevrer d'affection, mais il se hâtait de déclarer qu'un pareil sacrifice était presque en disproportion avec les forces humaines.

3i SEXANCOUR.

•l'ai marché devant tous triste et seul dans ma gloire, Kl j'ai dit dans mon cœur : « Que vouloir à présent? » Pour dormir sur un sein mon front est trop pesant, Ma main laisse l'effroi sur la main qu'elle touche, L'orage est dans ma voix, l'éclair est sur ma bouche; Aussi, loin de m'aimer. voilà qu'ils tremblent tous, Et, quand j'ouvre les bras, on tombe à mes genoux. 0 Seigneur ! j'ai vécu puissant et solitaire, Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre! »

Ces beaux vers que met Alfred de Vigny sur les lèvres de Moïse expriment admirablement la crainte que l'auteur à'Oberman aurait conçue pour son personnage idéal si celui-ci avait dû prendre forme vivante et descendre dans la foule.

« Un homme qui règle la destinée publique, qui médite et fait de grandes choses, peut ne tenir à aucun individu en particulier; les peuples sont ses amis, et, bienfaiteur des hommes, il peut se dispenser de l'être d'un homme. Mais il me semble que, dans la vie obscure, il faut au moins chercher quelqu'un avec qui l'on ait des devoirs à remplir....

« 11 est affreux de finir ses jours en disant : Nul cœur n'a été heureux par mon moyen; nulle félicité d'homme n'a été mon ouvrage ; j'ai passé impassible et nul comme le glacier qui, dans les antres des montagnes, a résisté aux feux du midi, mais qui n'est pas descendu dans la vallée protéger de son eau le pâturage flétri sous leurs rayons brûlants. »

Oberman ne sera donc ni Moïse ni Lycurgue; mais, d'une part, il pourra communiquer aux hommes ses pensées, s'associer à leurs recherches et à leurs efforts, et d'autre part, il sera mûr pour l'amitié, pour l'amour, pour une réconciliation avec la vie qui lui en fera souhaiter la durée et le ramènera insensiblement au désir de l'immortalité.

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