CHAPITRE III. 3o
L'amilié, l'amour, il y est touché très délicatement, mais assez différemment, dans Oberman. Toute la relation avec M. de Fonsalbe est décrite d'une manière aimable, qui atteste une entente parfaite et un goût exquis du commerce intime. C'esL déjà la mise en œuvre des théories qui se résumeront avec éclat dans le superbe fragment Sur l'amitié inséré, en 1811, au Mercure de France.
Quant à l'amour en tant que liaison particulière et personnelle, il est simplement indiqué comme une possibilité de sentiment entravée par une impossibilité morale ou sociale, laissée volontairement dans le vague. Oberman a aimé la sœur de son ami Fonsalbe, Mme Del'". Les circonstances les ont séparés. Elle est devenue veuve, mais elle a pris à l'égard de la famille du mort l'engagement de ne lui point donner de successeur; après de longues années d'absence, son frère a retrouvé Oberman. Ils vivent près l'un de l'autre. Mme Del"* vient voir Fonsalbe. Les anciens amants se rencontrent. La flamme, assoupie, mais non éteinte, se réveille. Qu'en adviendra-t-il?
« Je céderais, dit Oberman, à l'idée d'un lien imparfait, d'une affection sans but, d'un plaisir aveugle ! Ne sais-je pas les promesses qu'en devenant veuve elle a faites à sa famille? Ainsi l'union entière se trouve interdite; ainsi la question est simple, et ne doit plus m'arrêter. Qu'y aurait-il de digne de l'homme dans l'amusement trompeur d'un stérile amour? Consacrer au seul plaisir les facultés de la vie, c'est se livrer soi-même à l'éternelle mort.... Un an, dix ans de volupté, c'est un futile amusement et une trop prompte amertume.... Au milieu du grand jeu du monde, cherchons un autre partage : c'est de nos fortes résolutions que quelque effet subsistera peut-être. — L'Homme est périssable. —
36 SEXANCOUR.
11 se peut : niais périssons en résistant, et, si le néant nous est réservé, ne faisons pas que ce soil une justice. »
Le stoïcisme l'emporte sur l'épicurisme. On en trouve un singulier mélange en quelques-unes des pages consacrées à l'amour dans la seconde partie d'Oberman. Parmi ces passages, il s'en rencontre de fort beaux, celui notamment qui a trait au mariage, et qui joint à l'élévation morale un grand charme de tendresse. Mais ces pages ont été distraites de l'ouvrage où elles avaient d'abord paru, et nous les retrouverons dans le livre de Y Amour. L'auteur, ayant condamné Oberman, en avait recueilli la de magnifiques débris. 11 est temps de voir la raison de cette sévérité, et, nous plaçant au point de vue de l'écrivain, d'examiner le jugement porté par lui sur ce livre comme nous en avons déterminé la conception.
Il y a des créations qui dépassent leur créateur ou qui, du moins, le déjouent. Certains types une fois conçus ne se laissent plus dominer par une pensée directrice, devenue en quelque sorte étrangère. Ils vivent de leur vie propre, se développant dans toute leur logique, s'étendant jusqu'aux extrêmes limites de l'idée qu'ils incarnent. L'auteur ou l'artiste qui les a lancés dans le monde ne les reconnaît plus. Ces nourrissons ne sont plus ses enfants. Voix, plumage, vol, tout en eux est différent.
Ainsi en est-il arrivé pour Senancour avec Oberman. La conception était essentiellement hardie, puisqu'elle plaçait ce personnage en dehors des conventions sociales et au-dessus des antiques disciplines intérieures. Il était difficile de lui prescrire des réserves, de lui assigner un point d'arrêt. Le caractère d'Oberman, c'est,