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CHAPITRE III

il faut bien le dire, la nudité morale dans ce qu'elle a d'inquiétant comme dans ce qu'elle peut avoir de rassurant pour des esprils bien disposés et surtout bien équilibrés. Aucun arrangement, aucun déguisement; une gradation légère, et encore est-elle contestable.

J'ai parlé plus haut d'une partie de lumière et d'une partie d"ombre dans Oberman. L'une et l'autre y sont réellement, mais non pas, comme on pourrait le croire, opposées d'une façon symétrique, se faisant un juste contrepoids, l'espérance balançant le désespoir, la joie neutralisant le deuil. Le mélange est complet. 11 y a des pages souriantes au début, réputé ordinairement la partie la plus sombre ; il y en a de navrantes vers la fin, où quelques-uns placent d'une manière trop absolue le triomphe de l'apaisement. Cette ombre et celle lumière, il importe donc de les distinguer, de les grouper à part, comme nous avons essayé de le faire, mais tous n'ont pas tenté ce travail, tous n'y sont pas aptes, et d'ailleurs il est dans la nature humaine de se porter plutôt sur ce qui l'émeut douloureusement par sa hardiesse que sur ce qui la tempère par sa sagesse, surtout quand les accents de la douleur sont plus pénétrants et plus vibrants que ceux de la raison, ce qui arrive presque toujours, et ce qui est arrivé précisément dans Oberman. Senancour n'avait pas voulu que son héros fit un choix. Une conversion fastueuse, à la René, ne répondait guère aux possibilités du sujet, et quoique le suicide fût beaucoup plus indiqué que dans Werther, il impliquait un degré de résolution et de certitude qui ne concordait pas davantage.

« Et après? » disent les générations impatientes, qui ne démêlent pas ces nuances délicates et n'entrent point dans ces impartialités subtiles. — 11 n'y a pas d'après dans Oberman. L'épreuve de la vie jusqu'au

3H sknancour.

point où il l'a conduite ne lui a pas paru suffisamment décisive : il attend. C'est une situation et, je le répète, ce n'est pas une attitude. Le danger, c'est de s'immobiliser, et le fait est que si du livre on se reporte à l'auteur, on voit bien que Werther, en la personne de M. de Gœthe, est devenu conseiller d'État, et que René, en la personne de Chateaubriand, a été ambassadeur et ministre. Oberman, en la personne de Senancour, n'a été rien, pas même académicien, comme nous le verrons, et il ne pouvait rien être.

Et après? — Qu'il advienne d'Oberman ce que le sort voudra; qu'il s'endorme, s'apaise ou abdique; qu'il attende je ne sais quoi de meilleur ou de moins imparfait, en quoi cela nous imporle-t-il? en quoi cela décharge-t-il sa responsabilité à notre égard ? Est-ce impunément que des questions redoutables auront été posées, des croyances séculaires implicitement ébranlées, des paroles de glace ou de feu, d'ironie ou de défi prononcées? Le monde des esprits, ne fût-ce que celui de quelques esprits, est-il depuis l'apparition de ce personnage le même qu'il était auparavant? Un élément de douleur et de doute n'a-t-il pas été introduit ou ramené dans la sphère des sentiments moraux?

Tel a pu être dans la chaîne des générations, depuis quatre-vingts ans et plus, le langage de maint penseur sincère et scrupuleux. Ce langage, nous avons tout lieu de le croire, Senancour se l'est tenu à lui-même plus d'une fois. Semblable aventure lui est arrivée qu'à cet apprenti sorcier, lequel savait bien dicter aux gnomes l'œuvre de destruction, mais ne connaissait pas les mots qui réparent ou réédifient. L'écrivain, son œuvre à peine achevée, s'est aperçu qu'il avait fait trop et trop peu, — trop, s'il avait cru que dans le monde moral tel qu'il est constitué, l'extrême candeur sans atténuations

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