CHAPITRE IV L'Amour
A la monodie (ÏOberman, placé à titre de problème plus encore que d'exemple dans des conditions exceptionnelles d'indépendance et d'isolement, devait s'ajouter dans la pensée de l'écrivain, correctif nécessaire et parallèle, un exposé de la loi qui rattache l'homme aux autres hommes, loi morale, loi naturelle, loi des mondes : l'amour. Le livre de V Amour, publié presque en même temps quOberman (1805), a constamment préoccupé Senancour. On peut dire qu'il a été la grande affaire de sa vie. 11 en a donné quatre éditions; aucune semblable, quelques-unes fort différentes. Le public sans doute lui apportait un concours assez favorable, car l'auteur n'était pas assez riche pour faire tant de remaniements à ses frais. La critique y avait peu servi, quelques louanges fades dans le style de VAlmanach des Muses, ou quelques observations hypocritement chastes de la presse religieuse, voilà tout ce que nous pouvons relever, et c'est bien insignifiant. Marie-Joseph Chénier ne dit rien, Joubert ignore, Mrac de Staël dédaigne et passe à coté. Les romantiques, même dans leur grande ferveur senancourienne, parlent à peine de ce livre. George Sand, qui eût dû l'admirer, ne l'avait certes pas lu. 11 faut aller jusqu'à Michelet pour trouver quelqu'un d'ému, de juste, quoique sévère encore.
Entre les diverses éditions, Michelet a fait son choix. 11 recommande les deux premières, plus expressément celle de 1805. Je ne crois pas qu'il y ait lieu de se ranger à cette préférence, et j'en vais dire la raison.
La nature de Senancour, telle que nous l'avons définie dans les pages précédentes, était réfraclaire au dogmatisme. 11 avait des idées, des principes, des doctrines même, point de système conçu d'ensemble et se tenant d'une pièce. Ce que l'on a pu dire des Méditations, des Rêveries, il le faut répéter à plus forte raison de Y Amour. Les quatre éditions, malgré leurs changements de format, de distribution, d'étendue, ne forment en réalité qu'un même ouvrage. Contrairement à l'assertion de Michelet, je serais plutôt tenté de voir la véritable pensée de l'auteur dans la quatrième édition que dans les précédentes. Pour moi, sans encombrer mon texte de discussions bibliographiques ', je procéderai comme si l'ouvrage était un, empruntant, non pas indifféremment, mais librement, mes citations tantôt à une édition, tantôt à une autre. Pour autoriser cette manière d'agir, la seule qui soit possible en celte circonstance, il me suffira de montrer l'unité de pensée sous les hésitations et les fluctuations de la forme.
Qui eût écrit un livre de V Amour au milieu du xvnie siècle, avant la Nouvelle Hélo'ise, serait tombé forcément dans le libertinage, dans le Piron et le Crébillon fils. En dépit même de Rousseau et de sa très réelle influence, nous voyons cette veine se continuer jusqu'à la Révolution par Diderot, Laclos et Louvet. La séduction et les séducteurs, la légèreté avec un grain
1 Voir à l'Appendice la bibliographie de Senancour et la chronologie de son œuvre.