CHAPITRE IV
de perfidie et une pointe de cruauté à la Stainville, à la Lauzun, à la Besenval, voilà ce qui domine, ce qui occupe le premier rang.
Que de cet esprit il subsistât des restes considérables dans les premières années de l'Empire, cela est incontestable, mais un autre courant se prononçait. Après Saint-Preux, Werther était venu, surtout René. Le sentiment s'était relevé, et cette élévation coïncidant avec la grande tentative de rénovation chrétienne, avec la réaction contre le Directoire, avec la volonté du mnilre, qui imposait de la tenue autour de lui, se teintaitfortement de pruderie et de bigotisme, c'est contre ces deux écueils que se dresse le livre de Senancour. La dépravation antérieure en ce qu'elle a de persistant lui répugne; le rigorisme présent en ce qu'il a d'étroit et d'affecté le choque, l'indigne. De ceux qui ne voient dans l'amour qu'un plaisir et nécessairement un plaisir égoïste, il s'éloigne avec dédain; contre ceux qui bannissent de l'amour la volupté et le veulent réduire au strict accomplissement d'un devoir social, il se courrouce. Vingt-trois ans après la publication, il le dit plus nettement, plus fortement que jamais : « Ce livre a pour destination de combattre une légèreté qui fait méconnaître les principes ou une austérité qui les altère. »
En resterai-je là ? Me contenlerai-je de ces affirmations, justes, je l'espère, mais bien sèches et bien gratuites ? Je ne le puis. Il faut qu'ici, plus encore que dans les autres parties de ce volume, je donne la parole à l'écrivain que j'ai pour ambition et pour devoir de faire apprécier. Si peu connu, si méconnu, si oublié, son ouvrage n'en conserve pas moins une importance capitale dans l'histoire des idées et des sentiments, et par sa valeur intrinsèque, et par la transition qu'il
-il SEN Aïs' COUR.
marque entre deux époques. Je me restreindrai donc le plus possible au rôle de commentateur el de guide.
J'ai caractérisé la double altitude de Senancour contre les pharisiens et les libertins. Voyons d'abord ce qu'il dit de ceux-ci :
« On a toute la candeur de la jeunesse; on a tous les désirs de l'inexpérience, et les besoins d'une vie nouvelle, et l'espérance d'un cœur droit. On a toutes les facultés de l'amour, il faut aimer : on a les moyens du plaisir, il faut être aimé. On se figure un homme pour qui tout commence; il est jeune et impatient de vivre; il est plein d'espoir el beau d'inexpérience. C'est une justice de lui consacrer fraîcheur, grâce, légèreté, noblesse, expression heureuse, tout ce qu'on sait bien avoir en soi. L'on entre dans la vie; qu'y faire sans amour? Pourquoi l'harmonie de ces mouvements, cette décence voluptueuse, celle voix habile à tout dire, ce sourire fait pour entraîner, ce regard si propre à changer le cœur de l'homme ? Pourquoi celte délicatesse du cœur et cette sensibilité profonde ? L'âge, le désir, les convenances, l'âme, les sens, tout le veut; c'est une nécessité. Tout exprime et demande l'amour : cette main formée pour les plus douces caresses; cet œil dont les ressources sont inconnues s'il ne dit pas je consens à être aimée; ce sein qui sans amour est immobile, muet, inutile, et qui se flétrirait un jour sans avoir été divinisé; ces formes, ces contours qui changeraient sans avoir été connus, admirés, possédés; ces sentiments si tendres, si vastes, si voluptueux et si grands, l'ambition du cœur, l'héroïsme de la passion ! Celte loi délicieuse que la loi du monde a dictée, il faut la suivre. Ce rôle enivrant, que l'on sait si bien, que tout rappelle, que le jour inspire et que la nuit commande; quelle femme jeune, sensible, aimante,